La bibliothèque Marmottan sort de l’ombre

On 03 December 2020, by Dimitri Joannides

Au cœur d’un quartier résidentiel situé en lisière du bois de Boulogne, près de Paris, cet étonnant bâtiment de style Empire, voulu par l’homme de lettres et mécène Paul Marmottan, prépare sa renaissance.

Pendule Empire, bronze (détail).

Au cours de sa séance plénière du 7 octobre dernier, l’Académie des beaux-arts a élu l’écrivain et historien d’art Adrien Goetz à la tête de la bibliothèque Marmottan, afin de donner un nouveau souffle à cette institution presque centenaire. Construite à la fin du XIXe siècle, cette élégante folie architecturale est née de la volonté de l’homme de lettres et mécène Paul Marmottan (1856-1932) d’abriter les précieux témoignages de la présence et de l’influence napoléoniennes en Europe, qu’il avait récoltés tout au long de sa vie. Livres, tableaux, estampes, objets, mobilier… tout y rappelle l’importance du premier Empire comme point charnière entre l’Ancien Régime et l’ère contemporaine. Héritier d’une importante compagnie houillère comptant dix-huit mines dans le nord de la France, Paul Marmottan était promis à une brillante carrière dans l’industrie, l’administration ou la politique. Pourtant, c’est à l’histoire que cet amateur fort éclairé choisit de se dédier corps et âme, menant ses recherches et publiant ses propres travaux. Une tâche rendue possible grâce au très riche fonds napoléonien constitué au fil des ans par ce passionné du premier Empire. L’hôtel aménagé à Boulogne entre 1890 et 1920 s’inspire de recueils d’architecture et intègre des motifs stylistiques chers au propriétaire des lieux. L’étonnant bâtiment, création originale et singulière à mille lieues du pastiche, est pensé dès l’origine par Paul Marmottan pour servir d’écrin au fruit de cette vie de recherche. La bibliographie du philanthrope compte en effet près de trois cents publications, parmi lesquelles une biographie d’Élisa Bonaparte ou encore des études sur les arts toscans sous Napoléon. « Je suis venu à l’histoire napoléonienne par le chemin de l’art », aimait à dire l’ancien propriétaire des lieux.
 

L’un des salons de la bibliothèque Marmottan,à Boulogne. © H and K / Victor Point
L’un des salons de la bibliothèque Marmottan, à Boulogne.
© H and K / Victor Point


Un important centre de recherche
À sa mort en 1932, le mécène lègue à l’Académie des beaux-arts son hôtel particulier de la Muette – le célèbre musée Marmottan – ainsi que l’édifice boulonnais. Pendant plusieurs décennies, la bibliothèque Marmottan remplit pleinement son rôle de pôle culturel tourné vers l’art et la recherche, accueillant doctorants, étudiants ou simples amateurs, déambulant dans son jardin néoclassique d’inspiration italienne. Concédé à la ville de Boulogne-Billancourt pendant vingt-deux ans, le lieu est revenu dans le giron de l’Académie en 2018. Pour Adrien Goetz, la bibliothèque Marmottan « va redevenir l’important centre de recherche que son fondateur avait souhaité, en proposant un programme de résidences pour des artistes plasticiens, musiciens, ou architectes mais aussi pour des chercheurs, historiens, historiens de l’art ou musicologues, qui bénéficieront de bourses allouées par l’Académie des beaux-arts ».
Le souvenir napoléonien
Paul Marmottan, n’ayant jamais eu une vision strictement militaire de l’époque napoléonienne, ses collections et ouvrages donnent en effet une grande visibilité aux arts sous l’Empire, dans une vision assez novatrice pour l’époque. Des décennies durant, le riche passionné collecte livres, documents et œuvres d’art à l’occasion de fréquents voyages en Belgique, en Autriche ou en Pologne, mais surtout en Italie, au cœur même des résidences des Napoléonides. Des lions gardiens du seuil au salon bleu recouvert d’une tenture provenant du palais de Caserte, en passant par des sculptures de Bartolini ou de David d’Angers, cet agréable lieu de villégiature emprunte tous les codes d’un palazzino italien. Cette approche encyclopédique est précieuse pour les chercheurs et enrichissante pour les créateurs d’aujourd’hui. Adrien Goetz en veut pour exemple « la musique du temps de Napoléon, malheureusement peu étudiée et largement méconnue ». Un fascinant terrain d’exploration que de futurs musicologues en résidence pourront défricher à loisir au milieu des trésors rassemblés par Paul Marmottan lui-même.

 

Paul Marmottan.DR
Paul Marmottan.
DR


Un long chantier pour une belle renaissance
Si le lieu reste pour l’heure méconnu, il renferme tout de même plus de trente mille ouvrages consacrés au premier Empire et au XIXe siècle, ainsi qu’un important fonds de six mille estampes, dessins et gravures que le nouveau directeur souhaite faire numériser afin d’en permettre l’accès à un plus large public. Cette plus grande ouverture de la bibliothèque Marmottan doit contribuer à combler « le trop grand fossé qui sépare les étudiants en histoire de l’art et les jeunes artistes. Or, c’est grâce à ce type d’échanges qu’au XXe siècle l’historien André Chastel et le peintre Nicolas de Staël ont pu devenir amis et s’enrichir l’un l’autre ». Partiellement inscrite au titre des monuments historiques depuis 1984, la bibliothèque Marmottan peut se vanter d’abriter un intérieur d’une rare homogénéité, à l’image de l’ancien cabinet de travail du collectionneur situé au premier étage. Colonnes de marbres jaunes, murs verts soulignés de frises blanches, meubles en acajou… tout est pensé pour que, dans cette unité organique, livres et décors semblent indissociables, le tout dans l’esprit d’un cabinet d’amateur. Tout y semble en effet conçu pour inspirer et élever les esprits découvrant cet écrin.
Une résidence d’artistes
Mais loin de vouloir recréer un prix de Rome, le nouveau directeur souhaite renouer avec la vocation historique de l’Académie en soutenant de jeunes artistes boursiers ou en résidence, afin qu’ils puissent créer et exposer dans cette future « villa Médicis ». « Un jury sélectionnera chaque année quatre ou cinq pensionnaires qui feront vivre cette “villa Marmottan”, refondée autour de la bibliothèque », confie Adrien Goetz. Pied-de-nez à la villa romaine qui, depuis 1803, se donne elle aussi pour mission de favoriser et représenter la création artistique ? L’académicien coupe court aux spéculations : « Nous ne ferons aucunement concurrence à la villa Médicis et il y a suffisamment d’artistes pour que tout le monde trouve sa place ! D’ailleurs, Frédéric Mitterrand et Muriel Mayette-Holtz, qui ont tous les deux présidé la vénérable institution romaine, ont été récemment reçus au sein de l’Académie des beaux-arts. » L’auditorium de cent places de la bibliothèque accueillera quant à lui concerts, conférences et colloques en lien avec les expositions du musée Marmottan Monet : des correspondances voulues par le compositeur Laurent Petitgirard, secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts, avec qui Adrien Goetz travaille de concert. L’objectif étant « que cette villa Marmottan, dont la bibliothèque restera la colonne vertébrale, puisse être opérationnelle en septembre 2021, après un peu plus de six mois de chantier ». Un projet complexe, aux enjeux à la fois techniques et patrimoniaux, qui doit redonner vie à une demeure de style premier Empire bâtie avec les codes et le goût des années 1900. « La première fois que je suis entré dans ce pavillon de campagne, c’était pour y rencontrer mon directeur de thèse Bruno Foucart, qui en était le directeur scientifique. À l’occasion de cette grande rénovation, j’ai souhaité que l’appartement de fonction du directeur soit désormais affecté aux futurs pensionnaires, tout comme l’ancienne remise à voitures, qui fera un atelier idéal pour un sculpteur », précise l’écrivain. Une fois rouverte au public, la bibliothèque Marmottan participera ainsi à « Viva Villa ! », le festival des résidences d’artistes (Casa de Velázquez à Madrid, villa Kujoyama à Kyoto, etc.), tout en tissant de nouveaux liens avec les réseaux de bibliothèques existants.

à voir
Bibliothèque Marmottan,
7, place Denfert-Rochereau, Boulogne-Billancourt (92),

www.academiedesbeauxarts.fr
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe