La Beyrouth Art Fair ou l’art contemporain au levant

On 23 September 2016, by Dimitri Joannides

En rendant cette année hommage aux artistes femmes, cette 7e édition, qui s’est tenue du 15 au 18 septembre dans la capitale libanaise, invitait à poser un nouveau regard sur l’art moyen-oriental d’aujourd’hui.

Adel Bentounsi (né en 1982), L’Homme nu, 2013, photomontage, 52 x 72 cm (détail).
© Les Ateliers Sauvages

Dans un pays où le budget du ministère de la Culture avoisine tout juste les dix millions de dollars et qui est, pour l’essentiel, consacré aux fouilles archéologiques, il va sans dire que les initiatives privées sont les bienvenues. Si, à la Beyrouth Art Fair, les banques libanaises montrent la voie depuis la création de l’événement (2010), en soutenant les jeunes pousses et notamment la photographie, une kyrielle de collectionneurs privés s’impose, année après année, dans le paysage artistique régional. Les appartements et maisons des riches libanais sont immenses. Pourtant, ce qui étonne le plus en découvrant les stands des quarante-cinq galeries venues de vingt pays, c’est la quasi-absence d’œuvres monumentales. Ce signe du faible poids de la commande publique dans l’économie de l’art au Levant contraste significativement avec l’effervescence des projets muséaux portés par les puissants voisins du Golfe. Peu de sculptures également dans cette foire, où la peinture reste la discipline reine. Dans le carré «Revealing by SGBL», qui met en avant vingt-sept jeunes talents du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, la galerie parisienne Nikki Diana Marquardt présentait par exemple des petits formats d’Isabelle Manoukian, où le fantôme d’Alex Katz semble s’être mêlé à la miniature perse. Mais le pari le plus osé venait de la galerie algéroise Les Ateliers sauvages, qui proposait des photographies d’une performance d’Adel Bentounsi revisitant le rituel de la circoncision. Un choix qui tranche  sans jeu de mots  de la part de ce JR du Maghreb, portant lunettes noires et chapeau, au milieu d’une sélection trop souvent sujette aux comparaisons avec la peinture occidentale du XXe siècle. Un constat qui se vérifiait particulièrement dans l’espace consacré aux artistes femmes du Liban. Couvrant la période 1945-1975, on retrouve ainsi clairement l’influence de l’expressionnisme abstrait chez Cici Sursock ou celui de l’art cinétique chez Nadia Saïkali. En revanche, Huguette Caland est très certainement l’artiste libanaise qui a su le mieux s’émanciper de la tutelle des arts graphiques occidentaux, pour imposer une vision réellement inédite et tout à fait singulière. Il n’est guère étonnant que le Centre Pompidou l’ait récemment exhumée de ses réserves pour faire figurer l’une de ses grandes toiles dans l’exposition permanente du cinquième étage.
 

Isabelle Manoukian (née en 1969), Danse à Beyrouth, 2015, gouache et encre sur papier, 55 x 75 cm.
Isabelle Manoukian (née en 1969), Danse à Beyrouth, 2015, gouache et encre sur papier, 55 x 75 cm.© Galerie Nikki Diana Marquardt

Une bulle d’oxygène en plein Moyen-Orient
Dirigée par l’influente Laure d’Hauteville, également à l’origine de l’Abu Dhabi Art Fair et de la Singapore Art Fair, la foire de Beyrouth peut compter sur le soutien actif d’importants collectionneurs privés. Les hommes d’affaires Basel Dalloul et Abraham Karabajakian, ainsi que l’avocat d’affaires Tarek Nahas (voir ci-contre), font en effet partie du comité de sélection. Soulignons d’ailleurs le caractère pionnier d’une programmation faisant la part belle aux femmes artistes dans un pays qui a toujours été l’un des plus fervents défenseurs des libertés individuelles. Si le centre-ville de Beyrouth, chrétien et ultra-sécurisé, affiche des airs de petit Paris, difficile d’oublier que le Liban compte pour voisins Israël et la Syrie, avec lesquels les tensions sont constantes. D’ailleurs, la capitale porte encore les stigmates des bombardements de 2006 et doit composer avec un afflux de réfugiés hautement préoccupant. Pour surmonter ce climat anxiogène, les collectionneurs beyrouthins, polyglottes et globe-trotters, cultivent la flamboyance. Amateurs de voitures de sport et de 4 x 4 rutilants dans une ville au trafic saturé, c’est en couple qu’ils déambulent dans les allées de la Beyrouth Art Fair. Ainsi, sur le stand de Marc Hachem, deux grands tableaux de Charbel Samuel Aoun, proposés à 17 000 € pièce, ont-ils fait l’objet d’une âpre négociation le soir du vernissage entre le galeriste et un couple d’acheteurs particulièrement déterminé.

 

Jean-Paul Guiragossian (né en 1967), Baalbek, 2016, huile sur toile, 160 x 200 cm (détail).
Jean-Paul Guiragossian (né en 1967), Baalbek, 2016, huile sur toile, 160 x 200 cm (détail).© Mark Hachem, Liban/France/USA

Une foire pleine d’avenir
L’édition 2016 a permis aux amateurs d’acquérir des œuvres allant de 1 000 €, pour des gouaches sur carton d’Hassan Samad (Artspace Hamra, Beyrouth), à près de 300 000 € pour les grands tableaux de Jean-Paul Guiragossian (Emmagoss Art Gallery, Beyrouth). Des montants somme toute abordables pour une foire d’art contemporain, en comparaison avec les mastodontes de Bâle, Miami ou Paris, mais qui croissent d’année en année à en croire les organisateurs. Depuis 2010 en effet, la Beyrouth Art Fair a multiplié sa fréquentation par sept et son chiffre d’affaires par quatre, à périmètre quasi constant s’agissant du nombre d’exposants. Le prix d’un stand étant presque moitié moins cher qu’à la foire de Dubai et les galeries invitées dans le carré « Revealing by SGBL » n’ayant de surcroît pas à payer pour être présentes, il y a fort à parier que les exposants se bousculeront au portillon pour figurer au programme des prochaines éditions. D’ailleurs, forte de ces résultats plus qu’encourageants, Laure d’Hauteville annonce pour 2017 un événement parallèle entièrement dédié au design.

 

3 QUESTIONS À
Tarek Nahas
collectionneur libanais

 
DR
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Pourquoi vous être tourné vers la photographie ?
L’image a une place primordiale dans notre vie, à mon épouse et moi-même. Notre goût nous a conduits assez naturellement vers ce médium qui, de surcroît, relève d’une longue tradition au Liban. Le passage au Levant de Gustave Le Gray dans les années 1860 a sans nul doute laissé une marque profonde dans l’imaginaire collectif des habitants de la région.

Êtes-vous un acheteur compulsif ?
Bien au contraire, je pense que nous avons une approche réfléchie : nous n’achetons que quinze à vingt pièces par an. Mais toujours un choix qualitatif et souvent, avec le sentiment très agréable de la découverte et de l’inédit. Récemment, je suis par exemple allé dénicher une merveille dans un atelier au fin fond de Boulogne. Nous avons nos habitudes avec des galeristes, dont j’aime le contact, et cela ne nous amuserait pas de passer par un art advisor qui nous préparerait le terrain.

Quelle évolution souhaitez-vous donner à votre collection ?
Nous avons dépassé la phase «coups de cœur» pour nous concentrer sur des zones géographiques et des époques bien particulières. Notre ambition n’est pas de créer un musée ou une fondation, car nous risquerions d’être attendus au tournant sur tel ou tel artiste. Je préfère de loin le rythme d’acquisition qui est le nôtre à la frénésie à laquelle les institutions cèdent trop souvent.
Info exclusive
La banque SGBL, dirigée par le collectionneur Antoun Sehnaoui, mécène du carré «Revealing» dédié aux jeunes talents, prévoit d’ouvrir dans cinq ans une fondation d’art en plein centre-ville de Beyrouth, au sein d’une tour d’une quarantaine d’étages abritant son nouveau siège social.
Le bâtiment sera signé… Renzo Piano !
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