La beat generation et l'orient ou l'histoire d'une dette impensée

On 30 September 2016, by Emmanuel Lincot

Les œuvres présentées au Centre Pompidou permettent de mieux saisir la richesse d’un mouvement né outre-Atlantique et ayant essaimé à travers le monde, laissant toutefois une question en suspens : celle de ses ramifications avec l’Asie.

Brion Gysin (1916-1986), William S. Burroughs (1914-1997), Untitled (Primrose Path, the Third Mind, p. 12), 1965.
© Archives Galerie de France. William S. Burroughs © 2016, The William S. Burroughs Trust. All rights reserved © Los Angeles Country Museum of Art, Los Angeles/dist. RMN - Grand Palais/service presse Centre Pompidou

L’exposition que le Centre Pompidou et le Centre d’art et de technologie des médias de Karlshrue (Allemagne) consacrent à la Beat Generation montre à quel point ce mouvement a été le creuset de toutes les contre-cultures contemporaines et le prélude d’une postmodernité annoncée. Défiant l’Amérique consumériste, réactionnaire et ségrégationniste, défendant sans doctrine un idéal poétique et nomade, elle montre aussi comment artistes et poètes, le plus souvent censurés, ont fini par marquer la culture visuelle et littéraire de leur temps. En deux décennies, l’esprit de la Beat Generation s’est répandu partout et a gagné à partir de New York dans les années 1940 la Californie, mais aussi le Mexique puis Tanger, Paris, et enfin d’autres régions du monde, comme cet Orient, souvent fantasmé et dont l’influence fut décisive. Dans le catalogue de cette magnifique exposition, Bernard Blistène, directeur du musée national d’Art moderne, rappelle à juste titre que William S. Burroughs et Allen Ginsberg ont été les «enfants de Henry Thoreau et d’Antonin Artaud, de William Blake et d’Arthur Rimbaud», certains parmi eux cherchant avec Kerouac «un futur Bouddha (Instrument du réveil) et un futur héros du paradis». «L’art contre la culture», ajoute-t-il au final, songeant sans doute aux déclarations de la jeune Eve, héroïne de One + One, film manifeste réalisé en 1968 par Jean-Luc Godard, alors aux côtés des Stones. Toutefois, est-ce l’art, voire une ou plusieurs formes de spiritualité, que cette génération a cru devoir opposer à la culture ? Les deux sans doute, mais la question n’en reste pas moins en grande partie éludée. Or, cette spiritualité est multiple. Elle s’inspire en partie de l’Orient, avec la mystique juive chère à l’artiste Wallace Berman par exemple, et surtout à un bouddhisme d’abord intellectualisé, à travers la lecture d’un Nietzsche et d’un Schopenhauer, puis d’une pratique hybride, mêlant à la fois posture sociale et morale, fruits d’un naturalisme prônant le retour à la terre, l’alimentation végétarienne, la nudité ou, en d’autres mots, le goût des choses simples. Il va parfois de pair avec une sobriété parfaitement assumée comme celle que revendiquait, avant même l’éclosion de la Beat Generation, l’artiste Georgia O’Keeffe.
 

Wallace Berman (1926-1976), Untitled (Allen Ginsberg), 960, collage Verifax sur carton monté sur bois (cadre original fabriqué par l’artiste), 29 x 33
Wallace Berman (1926-1976), Untitled (Allen Ginsberg), 960, collage Verifax sur carton monté sur bois (cadre original fabriqué par l’artiste), 29 x 33 cm, collection particulière.© Estate of Wallace Berman © Galerie Franck Elbaz, Paris

Une définition de la puissance
Le bouddhisme zen, tout particulièrement, dont l’introduction sur la côte Ouest avait commencé à la fin du XIXe siècle avec l’implantation à San Francisco des premières communautés japonaises, n’a cessé d’influencer des générations d’Américains. Outre son œuvre séminale On the Road (Sur la route, 1951), Jack Kerouac, alias Raymond Smith dans The Dharma Bums (Les Clochards célestes, 1958), pose l’une des questions spirituelles les plus symptomatiques de son temps : «Est-ce que le nirvana de Bouddha est autre chose que le ciel ?» Si celle-ci est évidemment laissée sans réponse, elle ne fait pas moins écho à cette extraordinaire assertion du poète-voyageur Gregory Corso, lui-même attiré par la pensée bouddhiste : «Rester debout au coin de la rue, sans attendre personne, c’est cela la Puissance». Gilles A. Tiberghien, coauteur du catalogue, dit bien à quel point Kerouac et Gary Snyder eurent à se nourrir de la lecture des grands classiques de l’Asie : Bhagavad-Gita et Dao De Jing, complétés par des voyages, pour le second, au Japon et en Inde. Avec, dans la scansion de ce parcours, la recherche d’une méditation yogique, souvent accompagnée d’une autre expérience… Celle de la drogue s’entend, comme élargissement du «champ de conscience» et la quête, jamais assouvie, d’une esthétique de la différence. Cette dimension dans ses aspects spirituels est importante, et même déterminante pour certains membres de ce mouvement. Pour nombre d’entre eux, il y a quelque chose de fondamentalement erroné dans une culture occidentale qui traite si mal la nature et les créatures qui la peuplent. Recouvrer le sens de la spontanéité est bien un mantra que ne cessent de cultiver l’écrivain Kenneth Rexroth et ses contemporains. Dans son autobiographie, celui-ci déclarait : «J’ai passé ma vie à essayer d’écrire comme je parlais.» Dont acte : sa démarche donnera lieu à de surprenantes expérimentations psalmodiques et radiophoniques, dont les avatars se retrouvent aujourd’hui encore dans des domaines musicaux les plus divers. Dans cet extraordinaire foisonnement verbal et artistique, où la fraîcheur du sensible le dispute à la dynamique du voyage, le corps est avant tout le réceptacle d’une posture aussi radicale qu’a priori antagoniste. En cela, elle s’inspire pleinement du bouddhisme. Pourquoi ? Parce que celui-ci enseigne comment accueillir la vie, avec une attention libre d’attachement et de désinvolture, pour que notre élan vital s’en trouve fécondé.

 

Jack Kerouac (1922-1969), On the Road, 1951, tapuscrit original sur papier calque, 360 x 22 cm. Collection James S. Irsay.
Jack Kerouac (1922-1969), On the Road, 1951, tapuscrit original sur papier calque, 360 x 22 cm. Collection James S. Irsay.© Estate of Anthony G. Sampatacacus and the Estate of Jan Kerouac. © John Sampas, Executor, The Estate of Jack Kerouac

L’art de l’instant
Assumée en conscience comme telle ou pas, cette démarche spirituelle évoque irrésistiblement Diane di Prima, adepte du zen et de la «révolution des sacs à dos», auteure des mythiques Memoirs of a Beatnik (1969). Personnalité forte et hors norme, généreuse et libertaire, elle partit, sans ressources matérielles, sur la route avec ses cinq enfants. On pense aussi, à l’instar d’Henri Michaux, à Brion Gysin… Disciple du shodô («voie calligraphique»), il se soumit à une discipline rigoureuse du corps en une ascèse vertigineuse qui le conduisit, dans un déploiement d’encres calligraphiées, au seuil de ce que les plus grands maîtres japonais et chinois appellent «l’art de l’instant». Et nul ne saurait oublier le poète Bob Kaufman, qui décida dix années durant, après la mort de Kennedy, de faire vœu de silence au cœur de l’expérience méditative, le silence de la pensée est un choix mis en pratique par le bouddhiste Nagarjuna (IIe-IIIe siècle) et ses disciples notamment. Une chose est certaine, les ramifications du mouvement restent profondes et diffuses. Par un juste retour des choses, on rêverait d’une exposition consacrée à ses influences en Asie  après, on l’aura compris, que celle-ci eut constitué, avec le vieux fonds amérindien, l’une de ses matrices les plus essentielles , et ce dans les domaines les plus différents. Que ce soit pour comprendre la littérature du grand écrivain indien Arun Kolatkar, l’œuvre toujours militante du Chinois Ai Weiwei ou encore celle du poète japonais Nanao Sakaki… Le choix de ces trois figures ne relève nullement du hasard. Proche de la Beat Generation, Kolatkar était plongé dans l’héritage immédiat de la littérature-monde et des avant-gardes occidentales. Ami d’Allen Ginsberg, il était tout entier imprégné de blues, de rock, et ne cessa de braconner d’un territoire à l’autre. Ai Weiwei, quant à lui, fréquenta durant son exil à New York autant les musées que le milieu underground et l’un de ses mentors, William S. Burroughs. Nanao Sakaki, enfin, adopta une vie d’errance et sacrifia à l’idéal des ermites de l’ancien Japon en fondant, avec l’aide de Gary Snyder, le Banyan Ashram, sur l’île quasi désertée de Suwanosejima, dans la partie méridionale de l’archipel. Nombre de poètes japonais continuent de lui vouer un véritable culte. À rebours, la Beat a essaimé, sous d’autres latitudes, son extraordinaire entreprise de déconditionnement social et de libération mentale. Il y a là matière à approfondissement. To be followed… et pourquoi pas, demain, à New Dehli, Pékin ou Tokyo ?

 

À lire
Beat Generation - New York, San Francisco, Paris, sous la direction de Philippe-Alain Michaud, 302 pages, Centre Pompidou, Paris, 2016.
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