L’IMEC, la mémoire vive

On 15 April 2021, by Céline Piettre

Hébergé depuis 2004 sur le site de l’abbaye d’Ardenne, en Normandie, l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine prend soin de 578 fonds d’éditeurs et d’auteurs des XXe et XXIe siècles. Une institution trentenaire qui a profondément modifié le paysage des archives en France.

Installée depuis 2004 dans l’ancienne abbatiale, la bibliothèque de l’IMEC accueille le public en accès libre, sur réservation.
© Philippe Delval, IMEC

Toutes les archives sont-elles essentielles ? Cette question qui avait ému les archivistes en 2017, suite à la publication par Le Monde d’un document ministériel préconisant de « concentrer la collecte sur les archives essentielles », n’est pas étrangère à l’IMEC. Au contraire. À l’époque même de sa création en 1988, par feu Olivier Corpet – un ingénieur du CNRS, qui le dirigera pendant vingt-cinq ans –, l’institut nourrissait une utopie : celle de tout conserver. « L’IMEC s’est créé contre une certaine culture des archives nobles », expliquait au micro de Radio France son actuel directeur littéraire Albert Dichit, associé depuis le début à l’aventure. Dans les années 1980, « se notait un désintérêt pour le document ». En d’autres termes, les travaux préparatoires étaient délaissés au profit du beau manuscrit monté sur onglet. « Prendre en compte l’inessentiel » a donc toujours été le « souci » de l’IMEC. En 2016, « L’Ineffacé » de Jean-Christophe Bailly, la première exposition organisée par l’institution dans les anciennes écuries fraîchement réhabilitées, présentait justement ces « brouillons, fragments et éclats » – matière séminale de l’œuvre.
 

L’église du XIIIe siècle a été réaménagée en salle de lecture par Agnès Pontremoli et Bruno Decaris (Opus 5), prix Europa Nostra 2011 pour
L’église du XIIIe siècle a été réaménagée en salle de lecture par Agnès Pontremoli et Bruno Decaris (Opus 5), prix Europa Nostra 2011 pour cette réalisation.
© Philippe Delval, IMEC

Un lieu pensé pour les chercheurs
Dans les sous-sols de l’abbaye normande, occupés par 27 km de linéaires – la très pragmatique unité de mesure des archives – se côtoient ainsi manuscrits, lettres, carnets de travail, photographies et fichiers numériques ; la carte Orange de Jacques Derrida y défie la sérieuse autobiographie de Louis Althusser, L’avenir dure longtemps – les fonds des deux philosophes demeurent parmi les plus consultés, avec ceux de Marguerite Duras et Éric Rohmer. Sur les étagères, les boîtes remplies d’imprimés sont classées en quatre grands domaines : auteurs et artistes, éditeurs et métiers du livre, revues et presse, associations et organismes. De retour en surface, le silence règne, comme du temps où cette abbaye des champs du XIIe siècle était fréquentée par les chanoines prémontrés. Lecteurs et chercheurs – en nombre croissant d’année en année, 712 en 2019 – étudient religieusement dans l’église transformée en salle de lecture. Nous sommes à moins d’une dizaine de kilomètres de Caen, mais déjà en rase campagne. À travers la rosace de l’abbatiale, des champs à perte de vue accueillent des couchers de soleil mémorables, comme le notait un certain Flaubert, en visite dans la région. Un potager alimente d’habitude les cuisines du restaurant de l’institut, fermé pour raisons sanitaires. « Depuis le début de la pandémie, les activités sont considérablement ralenties, mais nous continuons à recevoir des chercheurs », confie Alice Bouchetard, assistante de direction. Une permanence est assurée pour les orienter, gérer les transports, voire trouver un hébergement à ceux et celles qui restent plusieurs jours. On n’y entend un peu moins d’anglais qu’à l’accoutumée, en l’absence des 30 % de chercheurs étrangers annuels, dont une proportion importante d’Américains et de Canadiens. Ces derniers traversent l’Atlantique pour consulter une collection riche en sciences humaines – « l’une de nos grandes lignes de force », précise sa directrice Nathalie Léger. Mais encore les archives éditoriales et journalistiques, qui restent le cœur palpitant de l’IMEC, puisqu’Olivier Corpet avait précisément fondé l’association avec l’objectif de reconstituer le patrimoine des maisons d’édition, des revues (sa grande passion), des libraires ou des graphistes. L’IMEC a la particularité d’avoir été initiée par un chercheur, pour les chercheurs. Il s’agit d’un véritable « coup de poker », comme le décrira Albert Dichit dans son hommage à son fondateur et ami, décédé l’année dernière ; « une embarcation dont on prédisait le naufrage ».

 

L’IMEC compte aujourd’hui 27 km de linéaires. © Philippe Delval, IMEC
L’IMEC compte aujourd’hui 27 km de linéaires.
© Philippe Delval, IMEC

À la croisée des patrimoines
Le destin de l’IMEC demeure intrinsèquement lié à la personnalité d’Olivier Corpet, à son « désir d’archives » – qui reçoit d’emblée le soutien de l’éditeur Christian Bourgois et de Jack Lang (ses présidents successifs) –, mais également au patrimoine religieux de la Normandie. Né à Paris, au 25 de la rue de Lille, l’institut grossit vite. Olivier Corpet et ses acolytes Pascal Fouché et Jean-Pierre Dauphin accueillent les deux premiers fonds de Louis-Ferdinand Céline et de Jean Genet, suivis en 1993 par le fonds Hachette, classé monument historique. Devant des possibilités de stockage limitées, Olivier Corpet accepte l’invitation de René Garrec, président du conseil régional de Basse-Normandie, de venir s’installer à l’abbaye d’Ardenne, complètement ruinée depuis les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Une antenne est créée en 1996 afin d’y proposer un programme culturel, et des travaux de restauration de grande ampleur courent jusqu’au transfert de la collection et l’inauguration de la bibliothèque, en 2004. Résultat : le patrimoine de l’abbaye médiévale échappe à sa décrépitude annoncée, tandis que l’IMEC se lance dans l’entreprise risquée d’une décentralisation culturelle. Un déménagement qui la projette dans une autre dimension tout en la chargeant d’une responsabilité mémorielle : chaque année, l’abbaye reçoit la visite des familles de soldats canadiens qui y ont été fait prisonniers, puis exécutés, pendant le Débarquement.
Des archives qui regardent vers l’avenir
Il paraît loin, le temps où l’institution devait faire ses preuves. Celui où Michel Salzedo, ayant droit de l’œuvre de Roland Barthes, décidait de retirer ses archives de l’IMEC pour en faire don à la BnF – seule à même selon lui, en tant qu’institution publique parisienne, « d’offrir la sécurité dans la durée ». À l’inverse, la BnF semble avoir digéré l’irruption, dans le paysage archivistique, de cet objet non identifié, devenu depuis le plus important ensemble d’archives contemporaines privées. « Nos relations ont pu être tendues mais elles ne le sont plus du tout », lit-on dans le compte rendu de l’audition de la présidente de la BnF, lors de la commission de la Culture du 13 janvier 2021. Aujourd’hui, Nathalie Léger siège au conseil scientifique de la Bibliothèque nationale. Et le statut de l’IMEC – association d’intérêt général de droit privé, financée par le mécénat et des subventions publiques et dont le conseil d’administration est présidé par le bibliophile et nouveau PDG d’Hachette Livre Pierre Leroy – est vu comme une force, sinon une singularité. Il apporte de la souplesse aux déposants – les dépôts comptent pour 30 % des contrats – et aux donateurs, qui sont associés aux décisions par le biais de l’Assemblée générale. « La collégialité est au centre de notre fonctionnement », pointe sa directrice. Autre atout : son format, presque familial avec une équipe de moins de 40 personnes, et son ouverture d’esprit. « L’IMEC est un laboratoire, déclare, enthousiaste, l’expert Benoît Forgeot, en charge de l’évaluation des fonds à des fins d’assurance. C’est une institution tournée vers l’avenir qui constitue les archives de demain, assez proche en cela du travail opéré par les bibliothèques des universités américaines. Elle prépare le terrain de la recherche. » Le transfert des archives se fait parfois du vivant de l’auteur. Ce fut le cas pour le dramaturge Patrice Chéreau, et aujourd’hui pour la romancière Christine Angot ou le journaliste Bernard Pivot – un entrant 2020. Cette contemporanéité fait l’ADN de l’IMEC et sa renommée. Des archives vivantes, que la riche programmation culturelle, les actions éducatives, ainsi que les nombreux prêts de pièces de la collection, ne cessent de revivifier. L’un de ses derniers trésors : les « valises » de Jean Genet, don de Roland Dumas, l’avocat de l’écrivain vagabond. Un ensemble « bouleversant » de notes et manuscrits inédits, qui n’attendent que la réouverture des salles d’exposition pour être découverts par le public.

à lire
IMEC - Institut Mémoires de l’édition contemporaine, abbaye d’Ardenne,
Saint-Germain-la-Blanche-Herbe (14), tél. : 02 31 29 37 37.
www.imec-archives.com
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