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La Gazette Drouot Art et patrimoine - Patrimoine

L’Hôtel de la Marine sort des flots

On 05 May 2017, by Sarah Hugounenq

Un nouveau scénario se dessine pour l’Hôtel de la Marine. Comment le nouveau projet se démarque de celui qui avait fait pousser des cris d’orfraie aux défenseurs du patrimoine ? À quelques heures d’élections déterminantes, est-il sûr d’aboutir ?

L’Hôtel de la Marine sort des flots
Loggia, Hôtel de la Marine.
© Ambroise Tézenas cmN

Le profil de l’Hôtel de la Marine s’est évanoui sous les échafaudages mi-janvier. Construit par l’architecte du roi Ange-Jacques Gabriel à partir de 1757, le palais bordant la place de la Concorde entre dans une campagne de rénovation qui devrait s’achever fin 2019. Après des années d’atermoiements, ce projet de reprise du monument a débuté dans le plus grand secret, jusqu’à ce que Philippe Bélaval, président du Centre des Monuments nationaux, n’en esquisse les contours, le 28 mars dernier. Cette présentation signerait-elle le dernier acte de l’histoire tumultueuse du dossier, commencée à l’annonce du départ de l’état-major de la Marine pour le «Pentagone français» à Balard ?

Nous voulons transmettre la dimension culturelle de l’art de vivre à la française, dans le respect de la vocation patrimoniale du CMN

Une gestation douloureuse
En près d’une décennie, l’ancien Garde-Meuble de la couronne s’est fait remarquer par l’incertitude de sa destinée, bousculée à maintes reprises. Sa discrète mise en vente par France Domaine lança les hostilités en 2009. Face à la levée de boucliers, le Sénat préconisa de céder l’usufruit via une location de longue durée des 24 000 mètres carrés du bâtiment, dont près de 13 000 mètres carrés classés au titre des monuments historiques. Le groupe Allard se plaça en première ligne, avec l’appui de l’ancien ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, pour y développer un pôle des métiers d’art, avec son lot d’hôtellerie de luxe, boutiques, restaurants et même une salle de vente aux enchères de luxe. Les foudres des défenseurs du patrimoine ne tardèrent pas à dénoncer une instrumentalisation d’un patrimoine national, témoin de trois siècles d’histoire de France, et théâtre de certains de ses plus célèbres chapitres, de l’abolition de l’esclavage à la condamnation de Louis XVI et de sa femme à la guillotine sur la place même, sans oublier le vol des bijoux de la Couronne en ses murs en 1792, ou le bal en l’honneur du sacre de Napoléon Ier. Soucieux de préserver cet héritage prestigieux, un rapport signé par Valéry Giscard d’Estaing en 2010 soumettait l’idée d’un rattachement au musée du Louvre. Une fois de plus, le calendrier joua de malchance avec le changement de présidence à la tête du plus grand musée du monde et l’arrivée de Jean-Luc Martinez en 2013, qui préféra se concentrer sur d’autres chantiers déjà engagés, dont le Louvre-Abu Dhabi. La gestion du monument serait-elle une épine dans le pied d’un État français aux abois ? Il fallut attendre décembre 2015 pour trouver la solution en la personne de Philippe Bélaval. L’affectation au CMN était d’autant plus naturelle que son président était directeur des patrimoines rue de Valois, quand la contestation atteignait des sommets.

 

Salon des amiraux et salon d’honneur, Hôtel de la Marine. © Ambroise Tézenas cmN
Salon des amiraux et salon d’honneur, Hôtel de la Marine.
© Ambroise Tézenas cmN

Une vocation patrimoniale réaffirmée
Le temps est donc venu d’aller de l’avant. Par ce nouveau projet, Philippe Bélaval prouve qu’il a retenu les leçons de la fronde d’hier. Il n’y aura donc ni démembrement, ni cession de ce joyau de l’architecture du XVIIIe siècle. Les anciens appartements de l’intendant du Garde-Meuble, Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray, sont en cours de restauration dans leur état d’origine. Ils seront ouverts à la visite après un vaste chantier de remeublement, impliquant des prêts et dépôts parfois inattendus, comme celui du mobilier de sa chambre conservé à Boston. Les pièces d’apparat seront conservées dans leur état hérité de la Marine au XIXe siècle. Cette continuité d’occupation par l’administration permet aujourd’hui de bénéficier non seulement d’un immeuble en bon état de conservation, mais de disposer d’une documentation abondante sur les intérieurs. «L’intégralité des éléments décoratifs historiques sont préservés  dessus de portes, poêles, carrelage… , souvent derrière des plaquages modernes, et il existe de nombreuses archives permettant la reconstitution jusqu’au moindre détail du mobilier et des décors, et ainsi créer une visite vivante et incarnée», explique Christophe Bottineau, architecte en chef des monuments historiques. À ce parcours patrimonial traditionnel, le CMN apporte une touche innovante en proposant une visite immersive des appartements que la femme de l’intendant a fait aménager à l’entresol. Les visiteurs pourront ainsi goûter au plaisir d’utiliser un mobilier d’époque sur un fonds sonore et olfactif invitant au voyage. Pour les explications historiques complémentaires, un arsenal technologique accompagnera le tout. Ce pari numérique nourrira la partie la plus délicate du projet : le rez-de-chaussée entièrement dédié à la gastronomie française.

Par ce nouveau projet, Philippe Bélaval prouve qu’il a retenu les leçons de la fronde d’hier

Un projet gourmand
Dicté par l’Élysée en 2015, le propos se devait d’inclure un volet en lien avec le classement au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco des savoir-faire gastronomiques français. Au projet de brader un tel patrimoine au profit d’un chef étoilé, Philippe Bélaval y substitue un discours culturel et historique. «Ce choix a pu surprendre et même choquer certains, reconnaît l’intéressé. Mais parler de gastronomie ne revient pas à faire une épicerie ou une école de cuisine. C’est au XVIIIe siècle que se cristallisent les usages de la table : apparition de la salle à manger, du service à la russe, des restaurants, des chefs… C’est cette dimension culturelle de l’art de vivre à la française que nous voulons transmettre, dans le respect de la vocation patrimoniale du CMN.» Mais comment le futur concessionnaire se différenciera-t-il d’un restaurant ou d’un café lambda ? «Nous inventons un modèle complètement inconnu du domaine gastronomique : une hybridation entre un commissaire d’exposition et un chef cuisinier, nous explique, enthousiaste, Pierre Hivernat, responsable de la programmation de la gastronomie pour le CMN. L’idée est de sélectionner un groupement pluridisciplinaire capable de montrer un patrimoine vivant dans une perspective historique. Les deux mille recettes françaises seront revisitées, pendant qu’on racontera leur histoire. Au café, nous pourrons déguster un chocolat comme l’a connu Madame de Sévigné. Le groupement devra aussi pouvoir proposer des expositions dans l’espace événementiel prévu à cet effet, ou des ateliers sur la transmission des savoir-faire. Il ne doit y avoir qu’un seul pilote pour donner toute sa cohérence à l’ensemble des propositions.» La dimension culturelle n’est pas le seul atout de cette future concession, qui générera également des rentrées d’argent significatives au profit de l’affectataire.

 

Cabinet des glaces, appartement de Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray, Hôtel de la Marine. © Ambroise Tézenas cmN
Cabinet des glaces, appartement de Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray, Hôtel de la Marine.
© Ambroise Tézenas cmN

Patrimoine financé, projet sécurisé ?
À la rentabilité des espaces commerciaux, s’ajoute la location des bureaux des étages supérieurs, principalement rajoutés au XIXe siècle. Cette manne financière, qui promet de rendre la gestion du monument excédentaire, permet au CMN de souscrire, pour la première fois, un prêt de 80 millions d’euros. Outre les dix millions d’euros supportés par l’État, et autant par le CMN, les travaux sont quasi autofinancés, ce qui devrait sécuriser l’avenir du projet. En effet, l’histoire du monument a été marquée au fer rouge par le pouvoir régalien, du Garde-Meuble royal aux ministères de la Marine et des Colonies, en passant par les préconisations de Valéry Giscard d’Estaing ou du Quai d’Orsay. Dans ces conditions, une nouvelle alternance politique pourrait une fois de plus venir bouleverser les plans établis. «Nous avons un projet qui tient la route, souligne Philippe Bélaval. Si le futur gouvernement prend le risque de retomber dans la déréliction d’un monument du patrimoine national destiné à faire valoir l’attractivité du pays, ce serait une curieuse manière d’entrer en fonction !» À bon entendeur…

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