L’histoire de l’art fait son cinéma

On 02 April 2019, by Camille Larbey

Les nombreux films programmés lors du prochain festival de l’histoire de l’art, à Fontainebleau, mettent en perspective les deux thèmes de cette 9e édition : les pays nordiques et le peuple.

Erotikon. Vers le bonheur, de Mauritz Stiller, 1920.
© ab svensk filmindustri (1920)

Des courts et longs métrages allant du muet au contemporain, des films d’Iran, des Philippines, d’Islande, de Chine, d’Afrique, du Maghreb ou d’Europe, des raretés au format 16 et 35 mm, des conférences, des tables rondes, des cartes blanches et des ciné-concerts : l’amateur de cinéma aura de cruels choix à faire devant l’opulente programmation du festival de l’histoire de l’art. Celle-ci est l’œuvre de Pierre Eugène, intégré à l’équipe depuis octobre dernier. Cet universitaire, spécialiste du critique Serge Daney (1944-1992) et co-animateur d’un ciné-club mensuel dans la salle parisienne L’Archipel, a souhaité, selon les vœux du festival, donner plus de place au cinéma : «L’idée est de faire une section de cinéma plus ouverte et de favoriser les passages avec le reste du festival. Les films sont des objets qui peuvent avoir une parole et témoigner par eux-mêmes sur l’art, les peuples et les sociétés dans lesquelles ils ont été réalisés.» «L’objectif de départ était d’écrire une histoire idéale et subjective du cinéma des pays nordiques, poursuit Pierre Eugène. Il y a deux caractéristiques du cinéma nordique : une matérialité des corps très présente
à l’écran et un lien très fort à l’environnement, que ce soit la ville ou la nature.» Outre les grands noms  
Carl Theodor Dreyer, Ingmar Bergman, Lars von Trier, Aki Kaurismäki, Joachim Trier , le public découvrira des auteurs plus confidentiels, comme Bo Widerberg, cinéaste de la nouvelle vague suédoise des années 1960. L’Institut du film suédois a sorti de ses réserves deux œuvres méconnues : Visage de femme (1938) de Gustaf Molander, avec Ingrid Bergman dans l’un de ses premiers rôles, et La Fille aux jacinthes (1950) d’Hasse Ekman. Une conférence animée par le critique Mathieu Macheret suivra la projection d’Erotikon. Vers le bonheur (1920) du Finlandais Mauritz Stiller. Mais, pour le programmateur, «le clou du festival» sera le ciné-concert organisé autour de L’Argent de Judas (1915) du Suédois Victor Sjöström. Longtemps considéré comme perdu, il a été retrouvé dans une boîte mal inventoriée et restauré par le Centre national du cinéma. Parmi les perles dénichées, citons également La Grande Aventure (1953), conte du Suédois Arne Sucksdorff à mi-chemin entre le documentaire animalier et la fiction. Ou encore Sept Chants de la toundra (1999) des Finlandais Anastasia Lapsui et Markku Lehmuskallio. Le film en noir et blanc met en lumière les Nenets, dont est issue la réalisatrice, une ethnie vivant près du cercle polaire et qui tente de résister aux politiques d’assimilation du pouvoir soviétique.
Peuples du monde entier
Pierre Eugène a dégagé plusieurs axes de réflexion afin de travailler le thème du peuple. Dans la lignée de Serge Daney, grand défricheur des cinématographies à travers le monde, il s’est attaché à proposer des films aux provenances variées. Les Sauteurs (2015) des Danois Moritz Siebert et Estephan Wagner parleront d’immigration et de réappropriation de l’outil cinéma à travers le destin d’un migrant africain filmant, sur une année, son dangereux périple. Objet filmique étonnant, The Uprising (2013) de l’Anglais Peter Snowdon compile les images d’amateurs des différents printemps arabes. L’historienne Ada Ackerman présentera La Grève (1924) du Russe Sergueï Eisenstein dans le cadre de la représentation du peuple au cinéma dans les régimes socialistes et communistes du XXe siècle. L’écrivain et critique Bamchade Pourvali analysera la place des femmes en Iran avant une projection de Shirin (2007) de l’Iranien Abbas Kiarostami. Une carte blanche confiée à la professeure d’histoire de l’art contemporain Elvan Zabunyan permettra de découvrir deux films méconnus de Marlon Riggs (1957-1994), cinéaste afro-américain et homosexuel ayant creusé les problématiques de double discrimination. Le peuple, c’est aussi les pratiques populaires. Elles seront notamment explorées avec Rabo de peixe (Le Chant d’une île, 2003), documentaire des Portugais Joaquim Pinto et Nuno Leonel sur les pêcheurs des Açores. Lors de la projection de Rengaine (2012) du Français Rachid Djaïdani, la chercheuse Cécile Sorin examinera la figuration des banlieues à l’écran. Pour composer cette programmation, Pierre Eugène n’a pas nécessairement recherché le chef-d’œuvre, mais plutôt des films dont les aspérités portent en elles un discours : «Les films ne sont pas forcément des objets parfaits, ronds ou maîtrisés, mais des objets impurs révélant quelque chose du monde, de l’art et du cinéma.» Le documentariste chinois Wang Bing sera l’invité d’honneur de cette section «cinéma» et présentera au public deux de ses films. «Son travail est caractérisé par une immersion très longue, avec parfois jusqu’à 200 heures de rush, permettant de restituer une histoire prise dans le quotidien. Il enregistre ainsi les bouleversements de la société chinoise. Ses films ne sont pas distribués en Chine, car ils ne montrent pas une image du pays que le régime souhaiterait donner. Mais bizarrement, on le laisse tourner», commente le programmateur. Toutes les séances du festival seront animées, soit par des invités ou des conférenciers, soit par la «jeune équipe», groupe constitué d’étudiants franciliens et de lycéens de Fontainebleau. Au total, la section «cinéma» du festival proposera une cinquantaine d’événements qui, rappelons-le, seront entièrement gratuits.

À voir
Festival d’histoire de l’art, château de Fontainebleau, www.festivaldelhistoiredelart.com
Du 7 au 9 juin 2019.
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