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L’épouvantail woke

Published on , by Vincent Noce

Il y a peu encore, nous évoquions la hantise du «wokisme», qui tourne à l’obsession contre les incartades, parfois maladroites, de la gauche progressiste. Comme souvent, hélas, le vent mauvais souffle des États-Unis. Tout en préparant pour juillet une législation «stop woke», la Floride a rejeté 54 des 132 manuels de mathématiques...

© G. Marot L’épouvantail woke
© G. Marot

Il y a peu encore, nous évoquions la hantise du «wokisme», qui tourne à l’obsession contre les incartades, parfois maladroites, de la gauche progressiste. Comme souvent, hélas, le vent mauvais souffle des États-Unis. Tout en préparant pour juillet une législation «stop woke», la Floride a rejeté 54 des 132 manuels de mathématiques proposés pour les écoles publiques. Aucune explication n’a été fournie. Des journalistes ont passé au crible les publications honnies, sans rien comprendre des critères d’une telle proscription. C’est normal : comme nous l’a rappelé Milan Kundera, la censure, c’est l’arbitraire même. Irrationnelle par essence, elle entend déjouer tous les pronostics, manière de rappeler à l’incrédule que seule vaut la loi du plus fort. Tout juste si figurent, dans les marges de certains ouvrages, une biographie en quelques lignes d’Elbert Frank Cox – le premier «homme de couleur» à avoir décroché un doctorat de mathématiques –, quelques statistiques sur les maladies prévalant dans la communauté noire ou des références à l’instruction civique et au «respect» de l’autre. En arrière-fond, un enjeu semble être la méthode dite des social emotional learning skills, visant à réduire l’anxiété des élèves devant l’abstraction de la discipline, à leur permettre de mesurer leurs propres acquisitions et à renforcer leur confiance en soi. Pour le gouverneur Ron DeSantis, «les mathématiques doivent servir à donner la bonne réponse, un point c’est tout».

Les incitations à la haine ne sont pas des paroles en l’air. La communauté juive américaine a subi plus de 2 700 agressions l’année dernière

Le même aspirant à la présidentielle vient de retirer à Disneyland ses privilèges fiscaux, au prétexte que les dirigeants de la compagnie ont réprouvé l’introduction d’une loi empêchant l’éducation sexuelle à l’école. Dans la culture anti-woke, on ne plaisante plus. Au même moment, Elon Musk prend le contrôle de Twitter, promettant, au nom de la liberté, de rouvrir les vannes au flot de fausses informations et de messages racistes et antisémites. «La liberté laissée aux loups signifie souvent la mort pour les moutons», rappelait Isaiah Berlin, pour lequel le concept de «non-ingérence a été exploité pour soutenir des politiques de destruction politique et sociale, armant le plus fort, le plus brutal et le moins scrupuleux au détriment du plus humain et du plus faible, le plus talentueux et implacable au détriment des moins doués et moins chanceux». Ainsi les barrages risquent-ils de céder encore et encore. Les incitations à la haine ne sont pas des paroles en l’air. La communauté juive américaine a subi plus de 2 700 agressions l’année dernière, en hausse de 88 % –un nombre jamais vu depuis que ces statistiques sont établies –, de la distribution de tracts conspirationnistes jusqu’aux attentats meurtriers contre les synagogues. Un de ces activistes a été arrêté après une série de menaces adressées à des associations antiracistes, des professeurs et un rabbin. Il avait entraîné la fermeture pour quelques jours des locaux de l’éditeur Merriam-Webster après avoir promis de faire exploser ses bureaux et de tuer tous les employés. Son mobile ? «La notion d’identité sexuelle n’existe pas. L’imbécile qui a rédigé cet article dans leur dictionnaire devrait être traqué et mis à mort.» Le vénérable dictionnaire a fait parler de lui en voulant donner acte à un usage, que l'on peut pourtant supposer infiniment marginal, selon lequel le pronom «they», «ils» en français, peut désigner une personne qui ne se reconnaît ni comme homme ni comme femme. Évidemment, cette proposition ouvre des abîmes de perplexité. On devrait donc écrire du coup : «ils a 20 ans… genre». J’avoue ne pas savoir comment accorder «ils est âgé de 20 ans». «Ils est âgés de 20 ans» ? «Ils est âgé-e-s de 20 ans « ? Les possibilités sont infinies. Mais entre le péril du ridicule et la monstruosité de la haine…

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