L’épopée des frères de la Méduse

On 11 May 2018, by Sarah Hugounenq

Les ordres de chevalerie publiaient autrefois leurs statuts, les confréries aussi, non sans humour et élégance. De charmants ouvrages en témoignent.

 

Les Agreables Divertissemens de la table, ou les Reglemens de l’illustre Société des Freres & Sœurs de l’Ordre de Meduse (Lyon, André Laurens, 1712, in-12), illustrations de Jean-Baptiste Bouchet, reliure en veau blond orné. Exemplaire adjugé 7 269 € le 14 février 2018, à Drouot, par les maisons Pierre Bergé & Associés et Binoche et Giquello.


Les XVIIe et XVIIIe siècles ont vu fleurir d’aimables confréries qui se donnaient des allures d’ordre de chevalerie. Nous connaissons l’«ordre de la Mouche à miel», institué le 11 juin 1703 par Louise-Bénédictine de Bourbon, duchesse du Maine, et distribué aux membres de sa cour. Il s’agissait en réalité d’un jeu de société comme il en existait tant au XVIIIe siècle. Le chevalier devait jurer «par les abeilles du mont Hymette fidélité et obéissance perpétuelle à la dictatrice de l’ordre, de porter toute sa vie la médaille de la Mouche  appendue à un ruban jaune citron, représentant une abeille volant vers une ruche, avec la devise Piccola si fà mà pur gravi le ferite, ce qui signifie : je suis petite, il est vrai, mais je fais de profondes blessures». Une autre de ces aimables confréries avait surgi à Toulon à la fin du XVIIe siècle. Elle répondait au joli nom d’«ordre de la Méduse». Fondée par Henri Éléonor Hurault, marquis de Vibraye, promu en 1721 lieutenant-général des armées du roi, elle n’a pris en réalité son essor qu’en 1693 sous l’influence de Jean-Louis de Girardin, marquis de Vauvray, alors conseiller royal de la Marine et intendant de la marine du Levant, intendant de Toulon depuis 1684. Cet «ordre» devait permettre d’accueillir en son sein des officiers des galères au retour de leurs expéditions, et de leur offrir des agapes largement arrosées. Un exemplaire intitulé Les Agreables Divertissemens de la table, ou les Reglemens de l’illustre Société des Freres & Sœurs de l’Ordre de Meduse a été adjugé 7 269 € à Drouot, le 14 février 2018, par les maisons Pierre Bergé & Associés et Binoche et Giquello. Cet ouvrage de 64 pages est orné d’un frontispice gravé représentant le buste d’une jeune femme posé sur une fontaine entourée de deux aiguières, de gobelets et de carafons. Une légende signe la scène : «Laetificando Petrificat, gravé par l’Afriquain médusien.» La page de titre comporte une vignette gravée représentant une coupe remplie de carafons. L’ouvrage comporte en outre quatre gravures dans le texte (une répétition), dont une à pleine page et une vignette à mi-page figurant un banquet. Ces gravures sont signées de Jean-Baptiste Bouchet, peintre et graveur au burin, actif à Lyon entre 1676 et 1714. Selon les experts, le frontispice est à l’évidence de sa main. Cet exemplaire a été relié en veau blond orné, dont les plats ont été frappés d’un fer en médaillon représentant le buste de Méduse, semblable à celui gravé sur le frontispice.
Il est décrit par le bibliophile Arthur Dinaux (1795-1864), qui en possédait un exemplaire aujourd’hui conservé à la bibliothèque de l’Arsenal, «à figure jeune et agréable, la poitrine découverte, la chevelure entremêlée de serpents sans qu’ils eussent rien d’effrayant, avec la devise…» Sur les doublures apparaît un grand médaillon ovale en maroquin brun dans lequel est inscrite la dédicace «Par le frère distingué», l’ensemble étant entouré d’une guirlande de raisins et doré. On note enfin un ex-libris armorié, gravé au XVIII
e siècle, de sir David Lionel Goldsmid-Stern Salomons, et celui d’E.M. Pelay de Rouen.
En joyeuse compagnie
L’ordre de la Méduse, une joyeuse compagnie, «n’était composé que de gens de qualité et les femmes y étaient admises. Dès leur entrée dans l’ordre, les membres étaient affublés du titre de frère et de sœur ; suivant les règlements, au cours des réunions qui étaient mensuelles, aucun nom de famille ne devait être prononcé», note le bibliographe Gabriel Vicaire. Ainsi, la liste des membres qui suit les statuts ne donne qu’un surnom et l’initiale du nom de famille, chacun étant décrit par un petit poème. Au cours de leurs agapes, les membres pétrifiés ne devaient plus remuer sous peine d’être condamnés à lamper. «Autrement dit boire, était, avec chanter et rire, la principale occupation de cette société joyeuse, qui ne tarda pas à s’étendre dans toute la France», précisait encore Vicaire. La Révolution eut raison de cette aimable société qui renaîtra en 1951 sous la forme d’une confrérie bachique et sous le nom d’ordre illustre des chevaliers de Méduse. Faute d’officiers de galères à abreuver après leurs courses contre les Barbaresques, il a désormais pour but de promouvoir les vins de Provence, «tout en maintenant vivace les grandes heures des siècles passés».

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