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La Gazette Drouot Art et patrimoine - Analyse

L’Enfer de Dante, de Botticelli à la BD en Italie et en Suisse

On 26 October 2021, by Stéphanie Pioda

L’Italie et la Suisse commémorent le septième centenaire de la mort de Dante avec deux expositions. L’occasion d’une lecture de la postérité de La Divine Comédie dans l’histoire de l’art, depuis ce XIVe siècle toscan.

L’Enfer de Dante, de Botticelli à la BD en Italie et en Suisse
Anonyme, Portrait de Dante Alighieri, vers 1500, tempera sur toile, 29,5 29 cm, fondation Martin Bodmer.

L’Enfer. Il s’agit du chapitre de La Divine Comédie de Dante (1265-1321) le plus représenté par les artistes. « Parce que le plus lu ! », rétorque immédiatement Nicolas Ducimetière, vice-directeur de la fondation Martin Bodmer où se tient « La fabrique de Dante ». « Il a cristallisé l’attention des lecteurs depuis très longtemps, quasiment depuis les débuts : le plus riche en épisodes et en saynètes, avec un très grand nombre de références convoquées, tant au niveau mythologique que classique, de l’histoire médiévale ou contemporaine de Dante, soit une matière riche pour l’imagination et les représentations iconographiques. » L’Enfer de Dante est si ancré dans notre culture que le nom du poète est devenu un adjectif synonyme d’infernal, d’effrayant et d’angoissant. Le Purgatoire et le Paradis, les deux autres contrées de ce voyage initiatique dans l’au-delà, n’auront pas la même fortune. Le premier à illustrer le texte de façon marquante est Botticelli. Lorenzo di Pierfrancesco de’ Medici lui commande en 1481 l’illustration des 100 chants de La Divine Comédie qu’il doit transposer en gravure sur cuivre, mais un problème technique transforme cette ambitieuse entreprise en échec, et seules quelques rares éditions ont été mises en circulation ; « certaines ne possèdent que trois gravures et les exemplaires les plus complets seulement douze gravures », précise Nicolas Ducimetière. Ce sont alors de véritables monuments de la bibliophilie : Botticelli a fourni l’image iconique de Dante, vu de profil, les traits acérés et coiffé du bonnet rouge et d’une couronne de lauriers. Il a aussi ancré dans les esprits les contours de cet enfer en forme d’entonnoir, ainsi construit à la suite de la déflagration de la chute sur Terre de Lucifer, l’ange déchu, précipité du Paradis. La description qu’en fait Dante avec les neuf cercles est si détaillée qu’on parle de topographie de l’Enfer et que Galilée a même tenté de le mesurer.
 

Georges-Paul Leroux, L’Enfer, 1921, huile sur toile, 114 x 161 cm, Londres, Imperial War Museum. © Imperial War Museums/Bridgeman Images
Georges-Paul Leroux, L’Enfer, 1921, huile sur toile, 114 161 cm, Londres, Imperial War Museum.
© Imperial War Museums/Bridgeman Images

Retour en grâce d’une figure romantisée
Si le texte a été régulièrement édité en Italie, après une longue éclipse entre 1500 et 1750, il connaît une véritable traversée du désert en France. Il n’est traduit qu’en 1596 par l’abbé Balthazar Grangier qui, comme le relate le vice-directeur de la fondation, « s’excuse auprès de son lectorat et de son commanditaire, Henri IV, en confessant qu’il a traduit un poète barbare, à la limite du compréhensible et parce que Dante avait commis quelques remarques assez déplacées vis-à-vis de la lignée royale française. À son époque, Dante voyait le roi de France comme contraire aux intérêts de son propre pays ». Il faudra encore un peu de patience et attendre le XIXe siècle pour son retour en grâce. Le poète est d’un côté érigé en père de la langue italienne dans un pays en cours de construction qui cherche des symboles forts pour créer une unité nationale, et de l’autre, en héros romantique. Comme l’écrit Théophile Gautier, « on trouvait Shakespeare, Dante, Goethe, lord Byron et Walter Scott dans l’atelier [des peintres] comme dans le cabinet d’étude [des écrivains] ». Le personnage même devient une figure romantique : banni injustement en 1302 de sa Florence si chère et condamné à mort, il connaîtra l’exil le reste de sa vie : c’est à ce moment-là qu’il rédigera sa Divine Comédie. En 1860, le choix de Domenico Petarlini de le peindre nostalgique et désolé, le regard perdu dans un paysage assez minimal, ne peut qu’évoquer Napoléon à Sainte-Hélène. On est bien loin du portrait dressé par Domenico di Michelino en 1465, dans la cathédrale de Florence, impassible et pointant son livre, encadré doublement par la ville tant chérie et l’Enfer. De Michelino à Petarlini, d’édifiant et docte, Dante est devenu humain et tourmenté par les passions. De l’histoire même du poète, d’autres artistes ont retenu cet amour tragique avec Béatrice Portinari, qu’il rencontre à l’âge de 9 ans. Il lui vouera une passion idéalisée et éternelle, bien au-delà de la mort de la jeune fille à l’âge de 26 ans. Il la retrouve au Paradis, où elle prendra le rôle de guide endossé par Virgile dans l’Enfer et le Purgatoire. Peintre préraphaélite, Dante Gabriel Rossetti y superposera sa propre histoire en peignant à l’obsession Béatrice sous les traits de sa jeune épouse défunte.

 

Pieter Huys, Inferno, 1570, huile sur panneau (détail), 86 x 82 cm, Madrid, Museo Nacional del Prado. © Photographic Archive. Museo Nacion
Pieter Huys, Inferno, 1570, huile sur panneau (détail), 86 82 cm, Madrid, Museo Nacional del Prado.
© Photographic Archive. Museo Nacional del Prado. Madrid

Damnation de l’amour et du pouvoir
Mais redescendons aux Enfers avec un autre amour impossible, celui de Paolo et Francesca. « Ils ont été représentés plus de 350 fois entre le XIXe et le XXe siècle ! », relève Laura Bossi, l’une des commissaires de l’exposition « Inferno » à Rome, sous la houlette de Jean Clair. Ary Scheffer représentera le couple maudit à de multiples reprises, monumental et empreint d’une sensualité à fleur de peau. Les versions s’enchaînent : morbide et saisissant sous le pinceau de Gustave Doré, bucolique chez Anselm Feuerbach, narratif chez Ingres, dramatique chez Arnold Böcklin… Chacun interprétant le sujet à sa façon, bien éloignée de la version de Dante, tout comme pour Ugolin (1220-1289), une autre grande figure qui imprègne la Commedia. Tyran cruel de Pise passé maître dans le jeu de la trahison pour gagner le pouvoir, il est emprisonné avec quatre de ses fils dans une tour, tous condamnés à mourir de faim. Dante et Virgile le rencontrent dans le neuvième cercle de l’Enfer, celui où se retrouvent les damnés qui ont commis le plus grave des péchés, celui de la trahison. « Les sculpteurs vont interpréter cette histoire à rebours de Dante, faisant de ce comte un héros luttant pour la liberté », note Laura Bossi. Jean-Baptiste Carpeaux sculpte un père pétri d’angoisse pour la destinée de ses enfants que la légende condamne à être mangés par celui-ci. Mais ce sera chez Rodin que l’on trouvera une véritable synthèse de l’œuvre du poète florentin dans sa Porte de l’Enfer. Il crée plus de 250 sculptures ou groupes qui seront une source d’inspiration et de création infinie, véritable exploration des passions humaines. La douleur des damnés, la souffrance des âmes tourmentées, la violence infligée aux corps s’inscrivent dans les expressions des visages, dans ces muscles tendus et ployés qui sont autant de souvenirs directs d’un Michel-Ange. William Bouguereau les mettra également en scène de façon magistrale dans le combat sanguinaire opposant Capocchio et Gianni Schicchi, auquel assistent Dante et Virgile dans le huitième cercle – celui des voleurs et des faussaires. Rodin clôt ce XIXe siècle tout comme Eugène Delacroix l’avait ouvert avec sa célèbre Barque de Dante, exposée au Salon en 1822 et qui sera reprise par Manet et Cézanne. Aujourd’hui, Dante appartient au patrimoine littéraire et à l’imaginaire collectif. Chef-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvre, obscur, il continue d’être questionné, certainement par des artistes désireux de parcourir à leur tour un chemin initiatique. Ainsi, Miquel Barceló a-t-il réalisé plus de trois cents dessins pour illustrer La Divine Comédie, rejoignant la lignée des Botticelli et des Gustave Doré. Gérard Garouste a, quant à lui, vécu la découverte de l’œuvre du maître comme un déclencheur. « Avant Dante, je cherchais un sujet, après Dante, je l’ai trouvé pour toujours », confesse-t-il. Et la relecture de cette figure universelle se poursuit outre-Atlantique dans l’univers du roman graphique. L’Accident de chasse de Landis Blair et David L. Carlson, publié aux États-Unis en 2017 – la traduction française date de 2020 –, a été honoré du Fauve d’or au festival d’Angoulême, cette année. L’histoire ? Dans les années 1950, un père fait la connaissance de son fils, adolescent, prêt à basculer dans le crime organisé. Il lui avoue sa vie passée en prison, où la lecture de La Divine Comédie l’avait ouvert à la beauté de la poésie et mené à la rédemption. Une ode bouleversante au pouvoir sans limites de la littérature et de l’imagination. La force de Dante reste décidément intacte.

à voir
« La fabrique de Dante », fondation Martin Bodmer,
19, route Martin-Bodmer, Cologny (Genève), tél. : +41 (22) 707 44 36.
Jusqu’au 28 août 2022.
www.fondationbodmer.ch


« Inferno », Scuderie del Quirinale,
16, via XXIV Maggio, Rome, tél. : +39 02 9289 7722.
Jusqu’au 9 janvier 2022.
www.scuderiequirinale.it

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