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L’art de la céramique de Manises, dans tous ses éclats

Published on , by Philippe Dufour

Depuis le XVe siècle, les céramiques à lustre métallique de la petite cité valencienne de Manises, véritables fleurons de l’art hispano-mauresque, n’ont cessé d’attiser la convoitise des collectionneurs.

L’art de la céramique de Manises, dans tous ses éclats
Grand plat rond en faïence à décor d’armoiries en bleu au centre, feuillage stylisé sur fond ocre lustré, vers 1450-1475, diam. 46 cm. Saint-Cloud, 6 octobre 2019. Le Floc’h OVV. M. Froissart.
Adjugé : 43 750 

À l’instigation du Louvre et de la Réunion des musées nationaux - Grand Palais, dix-huit expositions fleurissent à travers tout l’Hexagone pour présenter «Les arts de l’Islam. Un passé pour un présent». Le but avoué de cette manifestation d’envergure – comme l’a détaillé Yannick Lintz, directrice du département des arts de l’Islam au musée du Louvre, dans la Gazette n° 2 (voir l'article Yannick Lintz, tisser du lien pour changer le regard page 142) – est bien de porter un autre regard sur cette civilisation, détentrice d’un héritage culturel en commun avec l’Occident chrétien. En Espagne, la céramique dite «hispano-mauresque» participe de ce dialogue artistique au long cours qui a donné naissance, entre autres, au style mudéjar. Cette production faïencière découle directement des grands centres spécialisés d’Al-Andalus (les territoires de la Péninsule sous domination musulmane entre 711 et 1492) : Malaga et Grenade. Les deux cités devaient marquer de leur empreinte les réalisations ultérieures des ateliers actifs après la Reconquista. Parmi eux, ceux de Manises, ville aujourd’hui limitrophe de Valence, vont se rendre célèbres, en particulier pour leurs créations au superbe lustre métallique. Le procédé, complexe, est hérité des potiers persans et égyptiens du IXe siècle, et consiste à obtenir l’éclat de l’or pâle à partir de sels de cuivre et d’argent délayés, dit-on, dans du vinaigre, puis déposés sur le décor avant cuisson… Il est attesté que ces remarquables pièces d’obra dorada ont été à l’origine l’œuvre de faïenciers maures installés là par les Buyl, seigneurs de la région. Aussi, les premières productions de la fin du XIVe siècle s’inscrivent-elles dans la tradition stylistique islamique de Malaga. On y retrouve le motif de l’arbre de vie et les caractéristiques inscriptions musulmanes de bénédiction, ou alafia.

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Les artisans musulmans de Manises reçoivent cette année-là une commande pour
la réalisation d’un pavement en céramique lustrée destiné au Palais des Papes d'Avignon.
Plat rond à ombilic en faïence à fond chamois à décor ocre lustré au centre d’une fleur de lys et sur l’aile de feuillage stylisé. XVIe si
Plat rond à ombilic en faïence à fond chamois à décor ocre lustré au centre d’une fleur de lys et sur l’aile de feuillage stylisé. XVIe siècle, diam. 41 cm. Hôtel Drouot, 9 juin 2017. Binoche et Giquello OVV. M. Froissart.
Adjugé : 3 225 
Grand plat à ombilic circulaire d’une paire, motif de poisson encadré de frises de fleurs et de motifs stylisés, l’aile torsadée à décors
Grand plat à ombilic circulaire d’une paire, motif de poisson encadré de frises de fleurs et de motifs stylisés, l’aile torsadée à décors de fleurs, d’écailles et d’étoiles dans des cartouches, seconde moitié du XVIe siècle, diam. 38,5 cm. Hôtel Drouot, 15 octobre 2021. Copages Auction Paris OVV. M. L’Herrou.
Adjugé : 4 594 € (la paire)


Un art prisé par les plus grands
Il faudra cependant attendre le deuxième quart du XVe siècle, pour que l’influence européenne s’immisce dans la thématique islamique. La plus spectaculaire de ce phénomène est le remplacement de ces alafias par des inscriptions en caractères gothiques, religieuses ou profanes. L’autre innovation du moment, c’est l’apparition d’armoiries, celles des familles princières et aristocratiques espagnoles, mais aussi plus lointaines, attestant de la diffusion de ces pièces luxueuses en Europe : on sait ainsi que Laurent de Médicis et René d’Anjou en possédaient. De cette période d’épanouissement datent les pièces les plus spectaculaires, tel un grand plat rond à décor d’écu à l’Aigle au centre, entouré d’un feuillage beige stylisé, sur fond ocre lustré, des alentours de 1450, adjugé 43 750 € par Le Floc’h OVV, le 6 octobre 2019. Comme on le constate ici, durant cette période, l’utilisation d’un puissant bleu de cobalt vient enrichir le décor, en contrastant avec l’or pâle du lustre, un aspect dû à la forte teneur en oxyde d’argent. «Ces éléments de qualité font des pièces du XVe siècle, et du tout début du suivant, les plus recherchées aujourd’hui par les collectionneurs», explique l’expert Cyrille Froissart. Destinées aux grands de ce monde et à l’apparat, ces productions reprennent non seulement l’aspect, mais aussi les formes de la vaisselle d’orfèvrerie. À l’image des coupes sur pied, et surtout des grands plats où apparaissent des motifs en relief, palmettes moulées ou cordons formant des compartiments autour d’un ombilic central, élément récurrent. Les plus élaborés ont vu le jour au XVIe siècle, comme celui inscrivant 3 225 € le 9 juin 2017 (Binoche et Giquello OVV), à fond chamois à décor ocre lustré, orné au centre d’une fleur de lys et sur l’aile de feuillages stylisés. Des touches du fameux bleu de cobalt viennent aussi réveiller la tonalité métallique pâle, comme sur le plat proposé par Ader OVV le 26 juin 2019 à Drouot (2 688 €), où l’ombilic central s’enrichit de godrons ; ces derniers motifs se retrouvent encore sur un exemplaire agrémenté d’une inscription sur l’aile, acheté 1 188 € à Lyon, le 10 novembre 2018 (De Baecque et Associés OVV).

 

Albarello cintré en faïence à décor bleu et rouge lustré sur fond chamois de doubles rangées de feuilles de vigne et de bryone dans cinq r
Albarello cintré en faïence à décor bleu et rouge lustré sur fond chamois de doubles rangées de feuilles de vigne et de bryone dans cinq registres, vers 1470-1500, h. 28,5 cm. Hôtel Drouot, 3 juin 2021. Pescheteau-Badin OVV. M. Froissart.
Adjugé : 17 150 
Aiguière en faïence à lustre métallique reposant sur un piédouche, le corps décoré de motifs de hiboux dans des branches et des tulipes, l
Aiguière en faïence à lustre métallique reposant sur un piédouche, le corps décoré de motifs de hiboux dans des branches et des tulipes, le bec verseur en mascaron. XVIIe siècle, h. 17 cm. Brest, 21 février 2017. Adjug’Art OVV.
Adjugé : 2 030 
Grand plat hispano-mauresque en faïence lustrée, Espagne, Manises, XVIe siècle. Platen faïence à ombilic central godronné à décor de lustr
Grand plat hispano-mauresque en faïence lustrée, Espagne, Manises, XVIe siècle. Plat en faïence à ombilic central godronné à décor de lustre métallique chamois sur fond blanc et rehaussé de bleu de cobalt, diam. 38,5 cm.
Hôtel Drouot, 26 juin 2019. Ader OVV. M. 
Froissart.
Adjugé : 2 688 


Évolution des formes et des teintes
Parallèlement, Manises développe toute une gamme d’«albarelli», les vases cylindriques parfois cintrés, et utilisés par les apothicaires. L’un d’entre eux (vers 1470-1500) était porté à 17 150 € le 3 juin 2021 à Drouot, par Pescheteau-Badin OVV. Il illustre avec bonheur un autre type de décor cher aux céramistes valenciens : le motif végétal des feuilles de vigne et de bryone, en bleu et rouge à reflets métalliques, se déployant en registres. Le milieu du XVIe siècle marque ensuite une étape : les formes de la céramique lustrée, héritées de l’âge gothique, se simplifient, cependant que de nouveaux objets utilitaires apparaissent, du bénitier aux boîtes à épices en passant par les flambeaux. Quant à l’éventail des motifs, sous l’effet d’un volume de fabrication démultiplié, il se réduit progressivement et évolue vers une plus grande stylisation : les plats s’ornent d’un seul animal (lion ou grand oiseau fantastique appelé «pardalot»), de palmes et d’œillets presque abstraits. Mais l’élément le plus révélateur de ces productions, devenues plus populaires aux XVIIe et XVIIIe siècles, s’avère «le changement de la couleur du lustre, qui a évolué vers le rouge» selon Cyrille Froissart, et ce en raison de l’emploi majoritaire de l’oxyde de cuivre… C’est par ces artefacts très séduisants, que l’on peut commencer une collection de Manises. Ainsi, un petit plat rond à décor en ocre sur fond chamois d’un lion parmi des feuillages et fleurs stylisés du XVIIe siècle était accessible à 448 € le 4 novembre 2021 (Drouot, Ader OVV). Alors qu’une aiguière de la même époque, agrémentée de hiboux et de tulipes, le bec verseur en mascaron, peut attirer 2 030 € (Brest, 21 février 2017, Adjug’Art OVV).

 

5 lieux où voir
des céramiques
de Manises


Espagne
Museu de Ceràmica, Manises,
province de Valence

France
Musée du Louvre, Paris
Musée du Petit Palais, Paris
Musée national de la Céramique, Sèvres

Royaume-Uni
Victoria and Albert Museum, Londres
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