L’Apollon de Gaza

On 30 January 2020, by Camille Larbey

Ce passionnant documentaire de Nicolas Wadimoff part à la recherche d’une mystérieuse statue d’Apollon, disparue peu après sa découverte à Gaza.

L’Apollon de Gaza
© Akka Films

Nom de la victime : Apollon. Constitution : bronze. Taille : 1,75 m. Poids : 460 kg. Date de naissance supposée : entre le Ve et le IIe siècle av. J.-C. Découverte : août 2013. Disparition : automne 2013. Reprenons l’affaire à ses débuts. Le vendredi 16 août 2013, au large de la bande de Gaza, un modeste pêcheur découvre une étrange statue immergée à quatre ou cinq mètres de profondeur. Intrigué, il la tracte jusqu’au rivage, aidé par des membres de sa famille qui pêchent aussi dans le coin. Puis, il la charge sur une charrette et la rapporte chez lui. Les proches et les amis s’attroupent autour de l’antiquité. Comprenant qu’elle vaut certainement beaucoup, on lui coupe un doigt afin de vérifier, auprès d’un bijoutier du quartier, si les reflets jaunes observés ne sont pas de l’or. Il s’agit finalement de bronze. Le pêcheur poste une annonce sur eBay pour en demander 500 000 dollars. Mais à Gaza, où deux millions de personnes s’entassent dans à peine 360 km2, un tel trésor peut-il rester longtemps secret ? Au mois d’octobre 2013, la police du Hamas et les services spéciaux du ministère palestinien du Tourisme et des Antiquités confisquent la statue. Quelques photos sont faites à ce moment-là. Elles permettront aux spécialistes d’identifier un Apollon, dont la tête suggère le style sévère du début du Ve siècle av. J.-C. Mais le traitement du corps évoque un style plus tardif, probablement du IIIe ou IIe av. J.-C. Depuis sa saisie, plus rien. Nul ne sait, ou ne veut dire, où elle se trouve. Aussitôt apparu, l’Apollon de Gaza s’est volatilisé, laissant derrière lui fantasmes et nombreuses questions en suspens.
 

S’il venait à être authentifié, cet Apollon serait la première statue grecque d’une telle taille à être découverte au Proche-Orient. © Akk
S’il venait à être authentifié, cet Apollon serait la première statue grecque d’une telle taille à être découverte au Proche-Orient.
© Akka Films

Énigme à tiroirs
« Nous ne savons rien sur les personnes qui contrôlent l’Apollon de Gaza. Qui est-ce ? Des familles ? Des mafieux ? Le pouvoir en place ? Le pouvoir occulte ? On ne sait pas », résume le père dominicain et directeur d’archéologie de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, Jean-Baptiste Humbert, qui est l’un des protagonistes du documentaire. L’un de ceux hantés par cet Apollon de bronze, espérant un jour le contempler en vrai. Sa localisation n’est pas la seule énigme. Son origine est également entourée de mystère. Comment a-t-il fini dans l’eau ? Selon certains, la corrosion observée sur les photos ne correspond nullement à une immersion de plusieurs siècles au fond de la mer. Serait-ce un faux plongé plusieurs mois dans les égouts – technique bien connue des faussaires – afin d’obtenir la patine adéquate ? Mais à Gaza, territoire soumis au blocus, personne ne dispose d’autant de cuivre pour réaliser un bronze de cette ampleur. S’il n’est pas d’ici, d’où vient donc cet Apollon ? D’Égypte ? Des territoires occupés ? A-t-il transité par les tunnels de contrebande ? Le cinéaste suisse nous emmène d’une théorie à l’autre. Archéologue, collectionneur, directeur de musée, sculpteur, copiste, restaurateur, trafiquant d’antiquités repenti… Chacun a sa petite idée.
Gaza, ville d’art
Peu importe finalement qu’elle soit authentique ou non : « La statue d’Apollon redonne une part de dignité à tout un peuple tout en réveillant par son histoire exaltante une fierté nationale trop souvent bafouée par les brûlures de l’histoire », explique Nicolas Wadimoff. Sa découverte rappelle aussi que Gaza est une ville d’art. « Nous sommes une très ancienne ville et civilisation, mais tous les occupants, les Égyptiens, les Turcs, les Britanniques et les Israéliens, sans parler de la période antique, ont pillé notre héritage historique », rappelait déjà en 2010, au journal Le Monde, le collectionneur gazaoui Jaoudat Khouday, présent dans le documentaire. La proposition du musée d’Israël, à Jérusalem, d’accueillir la restauration de la statue, si elle venait à réapparaître, est évidemment très mal accueillie par ce collectionneur. De Gaza, les médias ne rapportent que les images mortifères de guerre et de misère économique. « Que peut le cinéma face à tout ça ? », se demande régulièrement Nicolas Wadimoff. Proposer autre chose. Raconter plutôt que montrer. Le documentariste s’est justement donné cette tâche. En 2010, son documentaire Aisheen (chroniques de Gaza) peignait les motifs poétiques et surréalistes générés par la résilience des Gazaouis. Une fois de plus, le cinéaste lève le voile sur cette enclave confinée. Il pénètre dans les ateliers d’artisans, arrière-boutiques, entrepôts de musées ou toits d’immeubles, révélant une vitalité artisanale et artistique insoupçonnée. L’Apollon de Gaza offre ainsi à la ville un mythe inédit. Elle en avait bien besoin, affirme Jean-Baptiste Humbert : « Cette histoire n’est ni triste ni joyeuse. Elle est enthousiasmante ! » 

à voir
L’Incroyable Odyssée de l’Apollon de Gaza (78 min),
de Nicolas Wadimoff, avec Jean-Baptiste Humbert, Walid Al-Aqqad, Jawdat Abu Ghurab.
Actuellement en salle.
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