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L’abîme

Published on , by Christophe Averty

Certains récrivent, déforment ou taisent l’histoire. D’autres la regardent en face et l’interrogent, faits, documents et objets à l’appui. Le musée d’histoire de Nantes, qui préside au destin du mémorial de l’esclavage, livre aujourd’hui le fruit de trente ans de recherches sur le passé du premier port négrier de France....

L’abîme
Pierre-Bernard Morlot (1716-1780), Portrait de Dominique Deurbroucq avec un esclave noir, 1753.
© André Bocquel - Château des ducs de Bretagne - Musée d’histoire de Nantes


Certains récrivent, déforment ou taisent l’histoire. D’autres la regardent en face et l’interrogent, faits, documents et objets à l’appui. Le musée d’histoire de Nantes, qui préside au destin du mémorial de l’esclavage, livre aujourd’hui le fruit de trente ans de recherches sur le passé du premier port négrier de France. Après l’exposition récente des œuvres de Romuald Hazoumè, les colloques et rencontres des « décoloniales », l’« Abîme » nourrit et déploie les thèmes abordés dans les salles permanentes du musée. Pour donner une vision globale et pragmatique de ce trafic établi de 1707 à 1830, un timelapse numérique figure sur un planisphère le flux des navires européens qui embarquèrent entre treize et dix-sept millions d’individus. Le ton est donné. Sans moraliser les consciences, l’exposition examine, en quatre étapes, la chronologie des faits explorant depuis leurs découvertes les terres colonisées, le système économique et social engendré et les modes de vie négriers et ancillaires qui en ont découlé, jusqu’à l’abolition de l’esclavage. Empruntant son titre aux trois gouffres de la servitude décrits par Édouard Glissant (la cale, la mer, l’inconnu), l’exposition confronte les points de vue, juxtaposant des « récits de vie » d’armateurs nantais et d’Antillais amenés dans la ville, dont seuls les prénoms francisés nous sont parvenus. Un dispositif sonore accompagne le tableau par Pierre-Bernard Morlot de Marguerite Deurbroucq, figurée aux côtés de sa servante noire. S’il en analyse la composition, il y décrypte les signes et effets du commerce d’esclaves que le Code noir, édicté par Colbert, a instauré dès 1685. Documents de « cargaisons », entraves cloutées, fers d’étampage, supplices, listes et contrats de navires emblématiques – telle la Marie-Séraphique – disent un commerce en droiture et des échanges triangulaires qui ont prospéré à Nantes jusqu’en 1831, bien après la révolte de Saint-Domingue en 1791 (figurée par une estampe de l’incendie de la ville pendant 40 jours) et l’abolition de 1794. Un parcours richement documenté sur les mentalités, les silences et les recours d’une humanité à fond de cale.

Musée d’histoire, château des ducs de Bretagne,
4, place Marc-Edler, Nantes (44), tél. 
: 02 40 20 60 11.
Jusqu’au 19 juin 2022.
www.chateaunantes.fr
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