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L’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue et sa collection d’art moderne

Published on , by Marie-Laure Castelnau

Après quatre ans de travaux de restauration, l’abbaye cistercienne ouvre au public avec la collection Brache-Bonnefoi. Un mariage réussi entre art moderne et patrimoine médiéval.

L’église abbatiale. © Marie-Caroline Lucat - CMN L’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue et sa collection d’art moderne
L’église abbatiale. 
© Marie-Caroline Lucat - CMN

Au cœur de la vallée de la Seye, à la limite du Lot et de l’Aveyron, dans un vallon boisé embaumé de fleurs, bruissant d’eaux vives et de chants d’oiseaux : c’est dans ces lieux d’une harmonie rare qu’apparaît l’abbaye cistercienne de Beaulieu-en-Rouergue. Fondée en 1144 à l’initiative de feu l’évêque de Rodez Adhémar III, sous l’impulsion de Bernard de Clairvaux – grand maître spirituel de l’ordre monastique –, Beaulieu est une abbaye caractéristique de l’époque avec son plan en quadrilatère organisé autour du cloître, détruit en 1562 pendant les guerres de Religion. À l’est, le bâtiment des moines, avec la salle capitulaire où se tenait le chapitre hebdomadaire et le dortoir, a été réalisé avant 1250 ; tout comme, à l’ouest, le bâtiment des frères convers, faisant vivre l’abbaye de leur travail, avec leur dortoir et le cellier gothique. Au sud, le logis abbatial, qui comprenait le réfectoire, la cuisine et des salles de réception pour l’abbé, date des XVIIe et XVIIIe siècles. Enfin, au nord, la grande église abbatiale, commencée au XIIIe siècle et achevée au début du suivant, est typique de l’architecture gothique cistercienne : très épurée, avec un décor cantonné aux chapiteaux, évoquant la nature environnante. «Il y avait également des fresques peintes avec des couleurs très sobres, puisque Bernard de Clairvaux avait banni les couleurs vives de la vie des moines», précise Benoît Grécourt, administrateur des monuments nationaux de Tarn-et-Garonne et de Haute-Garonne. Certains décors ont en effet été retrouvés au premier étage de l’aile du réfectoire. Les derniers moines allaient quitter les lieux à la Révolution française et l’abbaye, ne plus devenir qu'une simple grange.
 

La salle des «Gestes», avec des œuvres de Jean Degottex, Claude Georges et René Duvillier.
La salle des «Gestes», avec des œuvres de Jean Degottex, Claude Georges et René Duvillier.


Dans les années 1950, deux collectionneurs, Pierre Brache (1920-1999) et Geneviève Bonnefoi (1921-2018), découvrent ce lieu enchanteur mais totalement à l’abandon : «Un navire naufragé». Depuis la fin de la guerre, grâce aux galeristes René Drouin et Jean Fournier, le jeune couple s’intéresse aux représentants de la jeune génération d’artistes français. Ils acquièrent ou échangent des Dubuffet, Fautrier, Estève ou Bissière. En 1959, ils se décident à racheter l’ancienne abbaye, dont 400 000 francs de l’époque sont demandés. Pour réunir les fonds, ils vendent l’une de leurs sculptures de Brancusi, puis une deuxième, Le Premier Cri (1917), au milieu des années 1970 pour réaliser les travaux. Dirigé par Jean-Pierre Jouve, architecte en chef des monuments historiques, le chantier durera près de treize ans. Dans l’église, le travail est colossal, car il faut libérer l’abbatiale de tous les gravats qui l’encombrent. Puis c’est au tour de la salle capitulaire, et enfin du cellier et du vivier. Les vitraux, détruits à la Révolution, sont remplacés par de grandes verrières blanches, qui apportent une étonnante luminosité et une transparence liant à l’environnement naturel. Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux (CMN), rend hommage à l’aventure du couple en soulignant leur engagement absolu en faveur de ce site, qu’ils ont aimé au premier coup d’œil, sauvé de la déchéance, et dont ils ont fait un foyer ardent d’échange autour de l’art avec des expositions, des cercles d’écrivains ou de musiciens. «Il ne s'agissait pas de tout l’art de leur époque, précise-t-il, mais de celui qui leur plaisait, qu’ils pouvaient acquérir auprès d’artistes qui étaient avant tout des amis, et surtout qu'ils jugeaient le mieux assorti au cadre de Beaulieu.» Leur objectif est très avant-gardiste : associer le dénuement de l’édifice à celui de l’esthétique sans ornement de la modernité des Trente Glorieuses, en exposant notamment des œuvres de Dubuffet, Michaux, Hantaï, Brancusi ou Poliakoff dans la nef. Un mariage unique à l’époque, entre architecture religieuse médiévale et art contemporain, avec la contemplation comme point commun.

La fin du chantier correspond à celle de leur mariage : en 1973, les époux se séparent. Sans héritier, ils font le choix de léguer le domaine à la Caisse nationale des monuments historiques – aujourd’hui le CMN –, auquel s'ajoutent au fil des ans plus de 1 200 œuvres d’art, un ensemble éclectique d’objets personnels, une riche bibliothèque, une vaste documentation et des archives. Le contrat n’est pas commun et le logis abbatial reste alors sous réserve d’usufruit. Geneviève Bonnefoi, journaliste et critique d’art, peut ainsi rester chez elle et surveiller en tant que conservatrice le fonds d’œuvres d’art, poursuivant avec la même énergie et force de caractère son rôle d’animatrice des lieux. «La promesse avait été faite d’exposer la collection à la mort du dernier époux», rappelle Benoît Grécourt. Pierre Brache, administrateur de plusieurs entreprises dont Fauchon et la Tour d’argent, et secrétaire général de la Société des amis du musée national d’Art moderne à la fin de sa vie, décède le premier en 1999. Peu après la disparition de Geneviève Bonnefoi en avril 2018, à l’âge de 97 ans, le CMN décide de lancer un important programme de restauration et de réaménagement de l’abbaye, ainsi que la création d’un musée d’art moderne et contemporain dans ce cadre enchanteur. Retardés par la pandémie, les travaux ont finalement connu une forte accélération grâce à une dotation exceptionnelle de 3 M€, issue du plan de relance du gouvernement pour soutenir ce haut lieu du patrimoine de Tarn-et-Garonne, sur un budget total de 10 M€ pour l’ensemble du domaine.
 

La salle des «Recommencements», avec des œuvres d’Alfred Manessier, de Maria Helena Vieira Da Silva et de Roger Bissière. © Marc Allenbach
La salle des «Recommencements», avec des œuvres d’Alfred Manessier, de Maria Helena Vieira Da Silva et de Roger Bissière.
© Marc Allenbach - CMN


Moins de quatre ans auront suffi pour redonner aux bâtiments leur aspect d’origine, déployer une sélection de chefs-d’œuvre de la collection Brache-Bonnefoi dans le logis abbatial entièrement rénové, et adapter les abords afin de valoriser le site et accueillir le public, avec un restaurant et une boutique. L’objectif : créer un parcours muséal qui mette en valeur le fonds artistique. Cent soixante de ses trésors sont exposés par roulement. La scénographie dépouillée de Claire Simonet se déploie sur près de 1 000 mètres carrés, dans dix-neuf salles dont les murs blancs lumineux rappellent la simplicité de la tunique monastique. Le parcours ménage une première partie relatant l’histoire du monument, des moines puis de la démarche du couple de collectionneurs, tandis que le premier étage présente une sélection d’œuvres faisant écho à la pureté de l'architecture, notamment de l’artiste minimaliste Simon Hantaï ou du peintre abstrait Frédéric Benrath. Parmi les pièces maîtresses se trouvent également une Tête d’otage (1944) de Fautrier, Sénanque III (1953), de Vasarely, Hommage à Raymond Roussel (1957) de Mathieu ou un Hans Hartung de 1948 (T 48-35). L’abbaye est ainsi devenue le plus important centre d’art contemporain d’Occitanie. Le dynamique Benoît Grécourt envisage des collaborations avec les fondations Dubuffet et Vasarely, ou encore avec le musée Soulages de Rodez, non loin de là. Avec son parc entièrement redessiné et la création d’un jardin de roses remarquable, Beaulieu est aujourd’hui l’une des abbayes les mieux conservées de France, avec celles de Fontenay et de Cîteaux. Une étape désormais incontournable.

à voir
Abbaye de Beaulieu-en-Rouergue,
Ginals (82),tél. : 05 63 24 50 10,
www.beaulieu-en-rouergue.fr
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