L’œil, cet inconnu

On 07 October 2016, by Valère-Marie Marchand

Dans ce recueil de souvenirs, l’un des maîtres de l’attributionnisme, Philippe Costamagna, découvreur du Christ du Bronzino, rend hommage aux chercheurs de chefs-d’œuvre et au fabuleux destin des tableaux en quête d’auteur.

Philippe Costamagna dans le musée des beaux-arts d’Ajaccio.
© Collection Fesch

Avoir un œil» est une chose, «être un œil» en est une autre. Jusqu’à la publication de cet essai, peu sont ceux qui savaient qu’il existât des «œils»  et non pas des yeux  et que cette profession si méconnue, exercée par une poignée de passionnés, joue un rôle décisif dans l’histoire de l’art. Directeur du musée Fesch à Ajaccio et spécialiste de la peinture italienne du XVIe siècle, Philippe Costamagna a ce qu’on appelle un «œil». Dans un récit digne d’un roman policier, il nous livre ses réflexions sur cette prodigieuse aventure visuelle.
En quoi consiste le métier d’œil ?
En français, il y a un autre mot pour désigner cette fonction, c’est celui d’«attributionniste». Ce n’est pas un terme très heureux. Aussi, pour donner une meilleure idée de cette vocation si particulière, il vaut mieux parler d’œil… Être un œil, c’est un don, mais c’est un don qu’il faut travailler. En ce qui me concerne, mon parcours a surtout été guidé par l’amour de l’art. Plus on regarde les œuvres d’un artiste, plus on s’imprègne de son univers. Les musées, les églises et même les palais romains où les tableaux sont présentés en vrac, ont été pendant longtemps mes meilleurs guides.
Vous parlez de «métier insoupçonné» riche en rencontres inattendues…
Le but de cet ouvrage est de faire découvrir l’itinéraire d’un œil. À travers cet œil, le lecteur peut dès lors participer à cette merveilleuse rencontre entre un homme et un tableau.
C’est en compagnie de votre grand-père que vous avez découvert les musées.
Mon grand-père avait trouvé en moi le parfait cobaye pour visiter les musées qui lui tenaient à cœur. Ensemble, nous avons écumé tous les musées de la Côte d’Azur. Puis, à l’âge de 10 ans, je suis arrivé à Paris et là, j’ai engrangé beaucoup de souvenirs visuels. Ce qui est important lorsqu’on visite un musée, c’est moins la culture, que l’émotion et le plaisir ressentis.

 

Giovanni Luteri dit «Il Dosso» ou «Dossi», Magicienne, huile sur toile, 136 x 214 cm, identifié par l’historienne Kristina Hermann Fiore et restauré s
Giovanni Luteri dit «Il Dosso» ou «Dossi», Magicienne, huile sur toile, 136 x 214 cm, identifié par l’historienne Kristina Hermann Fiore et restauré sous la direction de Philippe Costamagna.© Collection Fesch

Faut-il toute une vie pour comprendre son œil ?
Il faut déjà beaucoup de temps avant de comprendre qu’on a un œil. Ce n’est pas parce que notre mémoire reconnaît Matisse que notre œil est capable d’attribuer telle œuvre à tel ou tel artiste… Il se trouve que j’ai rencontré deux «œils» d’exception : Michel Laclotte et Sylvie Béguin. Tous deux étaient conservateurs au Louvre et savaient regarder les tableaux. Je suis ensuite parti à Florence, la patrie de Roberto Longhi, probablement le plus grand œil qu’il n’y ait jamais eu en Italie.

En tant que chasseurs d’images, les «œils» sont souvent à l’origine d’impressionnants inventaires.
Le premier «œil» s’appelle Giovanni Morelli. Cet homme très engagé a voulu réconcilier l’identité italienne avec son patrimoine pictural. C’est en observant, point par point, un tableau, en comparant chaque détail anatomique d’un portrait qu’il a fait de l’attributionnisme un art en soi. À l’époque, il n’y avait pas de photographie. Morelli faisait des dessins. Son élève, Cavalcaselle, aussi. Ensuite, il y a eu Bernard Berenson. Ce personnage très mystérieux réalisait des listes de réattributions en ne se fiant qu’à ses seules intuitions. Il a été très critiqué pour cette façon de faire. Il a même été souvent piégé par les faussaires qui se testaient avec lui ! Les faux qu’il avait en sa possession ne pourraient aujourd’hui échapper à l’œil des experts, car notre regard a considérablement évolué…

Morelli et Cavalcaselle seraient, selon vous, «les premiers historiens à faire une histoire de l’art profonde, considérée de l’intérieur, non plus du point de celui qui éprouve mais de celui qui fait». Vous insistez sur ce «coup de pinceau» que possède chaque artiste.
Avec un peu d’expérience et de culture, on peut reconnaître un tableau, un style ou une époque. Mais, ce qui nous fait rentrer dans un tableau, c’est le coup de pinceau. C’est l’empreinte digitale de l’artiste.

 

Giorgio Vasari, Le Portrait de Pétrarque, huile sur bois, 71 x 54 cm, attribution de Philippe Costamagna, restauré en 2010.
Giorgio Vasari, Le Portrait de Pétrarque, huile sur bois, 71 x 54 cm, attribution de Philippe Costamagna, restauré en 2010.© Collection Fesch

L’exposition du musée imaginaire de Malraux à Saint-Paul-de-Vence semble vous avoir marqué.
Cela a été une révélation. Seule l’intelligence de Malraux pouvait concevoir un tel jeu de regard. C’est là que je me suis rendu compte que l’histoire de l’art nécessite autant de recherche que de pensée, autant de réflexion que de comparaison. Il y a d’ailleurs une magnifique photo où l’on voit Malraux jouer avec ses images comme nous le faisons nous-mêmes, toute la journée, nous autres «œils»…

Autre rencontre décisive pour vous, celle avec l’antiquaire François Biancarelli.
Si mon grand-père avait un regard d’amateur, cet antiquaire avait, lui, un regard de professionnel. Grâce à lui, je suis parvenu à entrer dans l’univers des objets, à les voir différemment. Ce que François Biancarelli m’a montré, c’est que chaque tableau ouvre un champ d’interrogation. On dépasse l’émotion esthétique pour comprendre le pourquoi et le comment d’une œuvre. Une telle expérience ne pouvait que me prédisposer à devenir historien de l’art…
Et cette vision évolue sans cesse.
Vous savez, il n’y a pas d’œil absolu… Plus on avance en âge et en expérience, plus notre mémoire s’enrichit et plus notre œil nous surprend.

On doit à Philippe Costamagna la redécouverte de cette œuvre peinte par Giorgio Vasari, un œil d’exception qui réalisa six portraits de poètes toscans et fut l’un des pionniers de l’histoire de l’art.

Vous dites qu’un «œil» devrait vivre dans les lieux où a vécu l’artiste qui l’intéresse.
Federico Zeri disait qu’il serait très utile de connaître les repas des peintres italiens, pour expliquer leurs bizarreries picturales. Les lectures d’un artiste, éventuellement ses écrits, sa pensée religieuse ou politique sont autant de clefs pour entrer dans son œuvre. Au XVIe siècle à Florence, les artistes lisaient Le Courtisan de Baldassare Castiglione et le Beneficio di Christo de Benedetto Fontanini, un livre sur la réforme de l’église. Si, par exemple, je n’avais lu ce livre, je n’aurais peut-être pas pu identifier des toiles de Pontormo ou de Bronzino.
Federico Zeri qui est, selon vous, «l’œil le plus flamboyant à avoir succédé à Roberto Longhi», avait un côté farceur…
L’attribution est une fête. Et la découverte aussi. Zeri aimait les canulars téléphoniques. À ses heures perdues, il empruntait toutes sortes de pseudos que tout le monde finissait par connaître. Mais il avait aussi un don pour détecter les petits maîtres. En un regard, il parvenait à recomposer tout un retable… et cela à partir d’un simple fragment…
Autre œil d’exception, Aso Tavitian…
Contrairement à la plupart des collectionneurs, Aso Tavitian achète selon son goût, non pas des noms mais des œuvres qui lui plaisent. Il peut ainsi acquérir un tableau d’origine inconnue pour son seul mystère…
Aujourd’hui, vous n’avez plus pour objectif «de multiplier les publications, mais de mettre la main sur les tableaux qui transformeront le regard du public».
Quand Roberto Longhi a redécouvert Le Caravage,il a complètement modifié le regard des artistes contemporains. S’il n’avait pas remis à jour Piero della Francesca, qu’en serait-il, par exemple, de l’œuvre d’un Chirico ou d’un Morandi ? La vocation d’un œil ce n’est pas d’être un acteur du marché de l’art, mais de servir avec une certaine éthique l’histoire de l’art !

  
  


À LIRE
Histoires d’œils de Philippe Costamagna, en collaboration avec Samuel Monsalve, 266 pp., éditions Grasset, 2016, 20 €.
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