Jean-Pierre Raynaud, rouge vital, blanc spatial

On 04 February 2021, by Harry Kampianne

Surtout connu pour ses pots, masquant une œuvre bien plus dense et complexe, l’artiste privilégie l’épure et la rigueur. Rencontre dans l’espace-temps de son havre de paix parisien.

Jean-Pierre Raynaud.
© Philippe Chancel

Paris, rue Campagne-Première. On pénètre de plain-pied dans la blancheur spatiale d’un espace qu’il ne considère ni comme son atelier ni comme un show-room. À quoi donc ce lieu sert-il ? «Je le vois comme un terrier, précise Jean-Pierre Raynaud, de l’ordre du privé, et dont la résonance me ressemble. J’ai besoin de me sentir protégé et, en même temps, de croiser des gens dans cet espace, d’échanger en goûtant au plaisir d’une rencontre éphémère. Je suis très sensible à ce qui est spatial. La spatialité, c’est la troisième dimension, la façon dont on habite et évolue dans un espace, aussi modeste ou spacieux soit-il.» Nous sommes donc dans un lieu de vie où l’artiste ne vit pas, où il ne travaille pas. Un havre de paix dans lequel règne visiblement une indéniable rigueur, ne serait-ce que dans l’agencement zen du mobilier, propice à la méditation. «Ce que j’aime d’abord dans un espace, c’est le silence, et après, ce silence, qu’en fait-on ? Comment l’habille-t-on ? Quelle harmonie sonore lui donner ? J’ai eu la grande chance de réaliser des vitraux pour une abbaye cistercienne à Noirlac, à côté de Bourges, et là le son était primordial. Tout a son importance lorsqu’on pénètre un espace, le son bien entendu mais aussi l’ordre dans lequel les éléments viennent s’imposer. J’aime la précision, avec le risque parfois d’en faire trop. C’est une rigueur que je revendique. On peut même parler d’une maniaquerie, j’assume le mot. Lorsqu’un artiste décrit son atelier, il le voit comme un sanctuaire. C’est le cœur où vibrent ses moments de réflexions et de doutes. Il y a un vécu qui traverse tout ça. Je sais vers quoi je veux me diriger. Vous me parliez de sédimentations, c’est exactement ça. L’artiste se forge son propre vocabulaire. C’est un compromis de soi-même avec soi-même. Ce qui compte, c’est la maîtrise de ces instants de création et de vie privée. Ce qui n’est pas toujours évident.»
 

© Philippe Chancel
© Philippe Chancel

Rigueur et précision
Jean-Pierre Raynaud est le seul commandant à bord de son œuvre. Pas d’équipe ou d’assistants attitrés, juste des collaborateurs de passage – fondeurs, techniciens, peintres qui, le temps d’un projet, viennent se greffer sur le pouls du créateur. Une fois les œuvres terminées, celles-ci viennent habiller les cimaises de son sanctuaire où il nous reçoit, avant d’être accrochées à la galerie Laurent Strouk. Dans chacune d’elles, il y a l’omniprésence du rouge. «Le rouge est à 80 % la colonne vertébrale de mon travail. Le rouge, ce n’est pas une couleur complaisante. Je la vois comme une couleur d’efficacité. J’aime la force de l’urgence qu’elle dégage. Je dirais même l’urgence de la vie. C’est la couleur du sang, élément de vie qui nous dynamise. Le rouge, c’est l’alerte, non pas dans le style attention danger, mais attention tout court. Du reste, les feux ou les panneaux de signalisation, pour beaucoup, sont en rouge. Ils ont été faits dans ce sens-là, pour nous avertir. Toutefois, je ne veux pas être prisonnier d’une couleur. Les peintres ont des palettes de couleurs. Moi, je m’en sers comme une signalétique, c’est un code d’efficacité. Mon travail est une quintessence de signalisation et de signes.» Rigueur et précision irriguent les deux artères principales de sa créativité : sans elles, pas de respiration possible. Néanmoins, cette position radicale ne saurait être compréhensible sans les questions existentielles que peut se poser un artiste au cours de sa carrière. Il y a une dimension olympienne dans la démarche artistique de Jean-Pierre Raynaud, qu’on peut juger glaciale, égoïste comme il le dit lui-même, voire arrogante si l’on ne prête pas attention à son parcours, empreint d’éclats de joie et de souffrances, qu’il a su transformer en une philosophie de vie teintée d’un brin de fatalisme qui lui est propre lorsqu’il déclare : «J’ai la chance, en tant qu’artiste, de projeter toutes mes réflexions et mes interrogations. Dans le meilleur des cas, un artiste vit au cœur de lui-même. Il a besoin de se retrouver seul dans un espace à son image. Je trouve qu’il y a un côté vol d’Icare dans sa quête. La chute est toujours possible. Il y a aussi de l’exhibition, inévitablement, mais elle n’est jamais gratuite.»

 

© Philippe Chancel
© Philippe Chancel

Le geste ultime, sobre et radical
Lorsqu’on lui demande s’il est l’auteur des impacts de balles sur ses dernières œuvres – des panneaux circulaires peints à l’émail en rouge et blanc qu’il considère avec amusement comme des reliques de passage habillant les murs de son sanctuaire –, il laisse le doute s’installer. «Ce que j’aime, avoue-t-il, c’est la rapidité de l’impact. En un millième de seconde, il y a un avant et un après. Il n’y a pas de retour en arrière. J’ai l’impression que l’artiste vit un peu ce moment-là. Une fois le geste accompli, c’est décisif – mis à part les peintres, qui ont droit au repentir.» «C’est la première fois que je présente en Europe, et notamment chez Laurent Strouk, ce travail réalisé il y a deux ans pour une exposition à Séoul. Pour moi, cette série d’œuvres symbolise une alerte au danger, comment on peut passer, en une fraction de seconde, du vivant à la disparition. C’est le geste ultime, sobre et radical. C’est naître et mourir, l’essence même de la vie. Bizarrement, cette vision des choses me donne beaucoup d’énergie. Je ne vous dirai pas si je suis l’auteur ou non de l’impact de ces balles. J’aime assez l’idée que cette question reste sans réponse. Je ne cherche pas à faire du mystère. Ce qui est fascinant avant tout, c’est la projection et l’interprétation que s’en fait le spectateur. Je laisse le flou s’imposer. Je lui laisse la possibilité de ressentir l’impact – j’allais dire la mort – comme il l’entend. Ça serait superflu d’y mettre mon histoire personnelle. Je ne suis pas dans la démonstration théâtrale, comme Niki de Saint Phalle avec ses peintures à la carabine et son rapport au féminisme très marqué. Il y avait un aspect spectaculaire. C’était son histoire, que je respecte d’autant plus qu’elle faisait partie de mes amis. C’était une autre époque où l’art était en soi une performance, une sorte d’expérimentation pas encore touchée par la mondialisation.» L’artiste n’y voit aucune amertume, tout au plus un constat très lié à la marchandisation et ses vicissitudes. «Je suis conscient qu’il y avait des marchands qui possédaient le pouvoir d’acheter. Ça ne date pas d’hier. Chaque événement était un spectacle, et le marché ne tenait pas le haut du pavé. Aujourd’hui, la première chose dont on vous parle quand une œuvre un peu originale circule, c’est de son prix. L’impact commercial et Internet sont devenus les acteurs majeurs de la scène artistique internationale. L’art devrait être un pur moment de plaisir, avant d’être un produit ou une marque.» Cette jouissance, Jean-Pierre Raynaud continue de l’exprimer dans une œuvre ciselée et épurée. «J’en reviens toujours aux fondamentaux : naissance/disparition, début/fin, construction/destruction. Il n’y a que ça qui m’intéresse. C’est stimulant, c’est inquiétant, mais c’est aussi notre destin. On n’a pas demandé à venir ni à disparaître. C’est un cadeau empoisonné que nous fait la vie, mais c’est aussi une chance de pouvoir vivre des moments extraordinaires ou tragiques. L’art, ce n’est pas seulement une œuvre, c’est aussi tout un foisonnement de questions auxquelles il n’y a pas forcément de réponses. L’art est transcendantal, il donne du sens à la vie. C’est comme une prothèse qui vous aide à marcher. L’art n’a jamais détruit qui que ce soit. Il aide à avancer.»

à voir
«Raynaud», galerie Laurent Strouk,
2, avenue Matignon, Paris VIIIe, tél. : 01 40 46 89 06.
Du 1er au 20 février 2021.
www.laurentstrouk.com

«Dialogues inattendus», musée Marmottan Monet,
2, rue Louis-Boilly, Paris XVIe, tél. : 01 44 96 50 33.
Du 11 mai au 23 octobre 2021.
www.marmottan.fr
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