Jean Perzel ou l’énergie de l’épure

On 11 October 2018, by Christophe Averty

Depuis 1923, les ateliers Perzel perpétuent un design luminaire qui célèbre la modernité et l’innovation. Un patrimoine vivant nourri d’une pensée, d’un savoir-faire et d’une passion embrassant trois générations.

Jean Perzel et son neveu François Raidt, 1954.
© Archives Perzel

Il fallait qu’elle soit bienveillante et puissante, docile et sereine. La lumière que Jean Perzel (1892-1986) a explorée et apprivoisée tout au long de sa vie constitue tout autant un héritage qu’une promesse, une exigence qu’un défi. Au tournant des années 1920, à l’instar des grandes aventures qui ont inauguré le XXe siècle, l’histoire de ce maître verrier d’exception va épouser le progrès, le confort et l’esthétique d’une société moderne, en rupture avec le passé. Au monde et aux modes de vie qui changent, il lui faut désormais offrir un éclairage nouveau, en définir les contours et en transmettre les aspirations. Perzel devient alors l’architecte et le passeur d’une élégance qui puise au mouvement art déco son esprit rationnel, son dessin épuré et son éclat intemporel.
la fée électricité
D’origine tchèque, fils et petit-fils de verrier, Jean Perzel suit, avant la Première Guerre mondiale, l’apprentissage traditionnel et exigeant d’un compagnon du devoir. De sa Bavière natale, il arpente l’Europe à pied, d’Autriche en Italie, et s’aventure à Alger au gré d’une collaboration, acquérant les techniques séculaires des maîtres verriers pour intégrer, de 1919 à 1922, l’atelier parisien de Jacques Grüber. Auprès de cette haute figure de l’école de Nancy, marquée par l’art nouveau, Perzel cultive le goût des assemblages, des vitraux au montage de plomb, dont il va bientôt adapter les principes au luminaire. Car l’électricité s’est peu à peu invitée dans la vie quotidienne, offrant de nouvelles possibilités aux éclairages intérieurs comme extérieurs. En visionnaire, l’artiste verrier s’y intéresse, prêt à conquérir et à dompter l’énergie nouvelle. « J’ai conçu mes premières lampes à la manière des vieux vitraux des églises romanes (…) j’ai voulu traiter l’électricité comme les vieux verriers traitaient le soleil (…) masquer la source lumineuse tout en utilisant largement ses rayons : d’où mes recherches sur l’opacité relative dans les verres nacrés, dans les verres dépolis», précisera-t-il en 1930 dans la revue Lux, s’empressant d’ajouter avoir «fait table rase de tout ce que la bougie, la lampe à huile, à pétrole, ou le gaz imposaient encore à notre œil». Ainsi, dans une recherche tant esthétique que technique, l’homme a opéré, en artisan d’art, la nécessaire synthèse des pratiques, des matières et des couleurs qu’il a explorées. Dès 1923, il fonde son enseigne et son atelier en écho à toute une génération d’artistes et de créateurs, qui entend harmoniser savoir-faire et vie moderne. C’est alors que corporations, arts et métiers s’unissent, se confrontent et s’organisent pour inventer un quotidien pragmatique. Le style art déco pose ses marques.


 

Lampe 509 bis, créée en 1929 par Jean Perzel pour équiper les tables des étudiants de la Cité universitaire à Paris. Dotée d’un cache pivotant, elle p
Lampe 509 bis, créée en 1929 par Jean Perzel pour équiper les tables des étudiants de la Cité universitaire à Paris. Dotée d’un cache pivotant, elle permet de moduler et d’orienter la lumière.© Studio Christian Baraja



Rencontrer son époque
Designer avant l’heure, Jean Perzel instaure les principes qui vont régir son entreprise et établir sa réputation. Dans ses ateliers, les compagnons du devoir découpent, façonnent et assemblent manuellement l’ensemble des pièces qu’il conçoit, dessine, épure. Dans une obsessive volonté d’amplifier l’intensité et la qualité de l’éclairage, le maître verrier module et adapte ses matériaux à une source lumineuse qu’il entend maîtriser au mieux. Le verre chamarré puis le verre optique sablé, le cristal travaillé au diamant dans ses épaisseurs jouent de leur transparence, de leur éclat et de leur opacité, contribuant à valoriser non seulement le décor dans lequel ils s’inscrivent, mais aussi les personnes qui s’y trouvent. Perzel veut que sa lumière flatte et égaie le teint. Ses innovations et le trait rigoureux de son dessin séduisent le baron Robert de Rothschild, qui, en 1925, lors de l’Exposition des arts décoratifs et industriels modernes, décide d’acquérir la totalité de sa fraîche production. L’artisan d’art est lancé. Ensembliers, décorateurs et architectes tels Jacques-Émile Ruhlmann, Jules-Émile Leleu, Robert Mallet-Stevens ou Michel Roux-Spitz lequel va notamment construire en 1931 l’immeuble parisien qui, aujourd’hui encore, abrite les ateliers et le show-room de l’enseigne suivent l’esthète, et les commandes s’enchaînent. «Jean va participer aux plus vastes et prestigieux chantiers du monde», souligne Olivier Raidt, petit-neveu du fondateur, qui incarne la troisième génération de la maison. Lampes, plafonniers et lampadaires magnifient la brasserie La Coupole, vitrine et foyer artistique du tout-Paris de Montparnasse et des Années folles, où se retrouvent les précurseurs de l’art déco. Ses appliques bras de bronze aux arêtes nettes et galbées s’invitent dans la salle des pas perdus et celle du conseil du Palais des Nations, siège de la SDN, future ONU. De même, les paquebots de luxe, notamment le Normandie et le Queen-Mary, emporteront sur l’Atlantique son style raffiné sachant s’effacer dans un espace. À Paris, un théâtre sur deux, à l’instar de la salle Pleyel, porte son empreinte. Inventant et embrassant son époque, l’art du maître verrier suscite commandes publiques et privées. La Cité universitaire de Paris l’invite à proposer, dès 1928, une lampe d’étude. Perzel la dote d’un cache coulissant qui épouse un abat-jour de verre dépoli, permettant d’orienter la lumière. Sa renommée a aussi gagné l’étranger, du royaume du Maroc à celui de Siam. Maharajahs, têtes couronnées, chefs d’État et personnalités feront appel à sa créativité.


 

Lampadaire Perzel, mis en situation dans un intérieur art déco.
Lampadaire Perzel, mis en situation dans un intérieur art déco.© Archives Perzel



une histoire de famille
Dans cet élan, son neveu François Raidt qui prendra sa suite réalise en 1933 une série de luminaires conçus à partir d’engrenages pour le fabricant automobile Henry Ford, à l’occasion de la sortie de son vingt-cinq millionième véhicule. Mais, malgré sa capacité à adapter son savoir-faire notamment dans la conception d’horloges et de guéridons , Perzel ne poussera guère la diversification de sa production. Au cours des années 1950, la reconstruction d’après-guerre l’amène à penser des dispositifs d’éclairage extérieurs, qui occuperont dès lors une place majeure dans son activité. Ainsi, s’inscrivant dans son temps, le créateur ne cessera d’éclairer tout un monde en mouvement. En 1965, les lentilles Fresnel, dont le verre diffracte et assouplit les rayons lumineux, vont s’intégrer au bronze des plafonniers. Au fil des décennies, trois générations de Perzel ont ainsi dessiné et fabriqué quelque huit mille modèles, déclinés en de nombreuses variations, nourrissant un patrimoine en constante évolution, d’intérieurs en extérieurs, de yachts en avions. Avec les années 1930, espace public et espace privé sont devenus les lieux d’une expérimentation sensible, où la hiérarchisation des arts s’est gommée. Perzel s’y est employé, apportant, dans une pérennité mêlée d’une intemporelle contemporanéité, un artisanat d’art capable de se doter des technologies les plus sophistiquées, sans sacrifier à la rigueur ni à la discrétion de son esthétique. Histoire dans l’Histoire, son patrimoine, nourri depuis près d’un siècle, porte une culture dont il illustre les avancées, aux attentes desquelles il répond et dont il suggère les achèvements. De l’Égypte ancienne à la Grèce antique, la maîtrise de la lumière fut une source de mythes. Jean Perzel l’avait compris, il s’en est bâti un.

Perzel, 3, rue de la Cité Universitaire, Paris XIVe, www.perzel.fr

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