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Jean-Luc Monterosso, l’agent révélateur

On 17 May 2018, by Sophie Bernard

On lui doit le Mois de la photo et la Maison européenne de la photographie. Tout au long de son parcours, Jean-Luc Monterosso a travaillé à faire du document une œuvre.

Jean-Luc Monterosso, l’agent révélateur
Jean-Luc Monterosso
© Ralph Gibson


Un événement joue parfois un rôle décisif dans l’existence, sans qu’il soit provoqué par un désir ou une volonté. Pour Jean-Luc Monterosso, il s’est produit en 1974, alors qu’il fait partie de l’équipe de préfiguration du Centre Pompidou, au département audiovisuel, et qu’il collabore au Quotidien de Paris. On lui demande un article au pied levé. «C’est comme ça que j’ai écrit mon premier papier sur la photo», explique-t-il. Henry Chapier, qui deviendra responsable du service culture du journal et sera président de la Maison européenne de la photographie (MEP), a ensuite instauré cette chronique tous les mardis, signe avant-coureur de l’importance qu’allait prendre la photo par la suite. Cette rencontre fortuite est le début d’une longue histoire qui lie Jean-Luc Monterosso avec la photographie. Elle connaît un tournant décisif en 1978, lorsque Marcel Landowski, directeur des affaires culturelles de la Ville de Paris, lui propose de s’occuper de la photographie et du cinéma. Parallèlement, le futur directeur de la Maison européenne de la photographie rejoint l’association Paris Audiovisuel qui, les années suivantes, contribuera largement à la diffusion de la photo et à sa reconnaissance comme un art à part entière. Avec le recul, les choses paraissent toujours simples. Pourtant, si l’on se replonge dans ces années, on prend conscience que la route a été longue et sinueuse avant que la photographie ne trouve sa place dans les musées et qu’elle soit considérée autrement que comme un simple document. Car, à la fin des années 1970, imaginer une institution dédiée à la photographie contemporaine n’était pas concevable. Il faut attendre 1980 pour que les choses évoluent. «C’est l’année où je crée le Mois de la photo, un événement qui compte dès le départ une cinquantaine d’expositions dans Paris.» Le succès est immédiat et retentissant, aussi bien auprès de la presse, qui le relaie abondamment, que du grand public. 80 000 visiteurs ! La manifestation, qui deviendra biennale, propulse la photographie sur le devant de la scène et fait des émules dans le monde. «De Houston à Moscou en passant par Montréal, on comptera jusqu’à trente-cinq éditions étrangères», rappelle Jean-Luc Monterosso. Trente-sept ans plus tard, le public est toujours aussi assidu. Et ce rendez-vous  sorte de fête de la photographie  est aussi très attendu des galeries, musées et autres centres culturels étrangers qui y participent. Lui reprocher son caractère tentaculaire  certaines éditions approcheront les cent événements  serait oublier qu’il contribue à l’éducation du regard d’un public large et varié. Certes, la photographie est omniprésente aujourd’hui mais, en 1980, galeries et festivals dédiés se comptaient sur les doigts d’une main et rares étaient les collectionneurs. Depuis, le marché s’est mis en place et les prix des tirages  de l’ancien au contemporain  et des livres se sont envolés. Un exemple, donné par Jean-Luc Monterosso : «Le même tirage d’André Kertész ou de Henri Cartier-Bresson, acheté à la galerie Agathe Gaillard à 800 francs (environ 120 €) début 1980, vaut aujourd’hui entre 7 000 et 8 000 €.»
 

Stéphane Couturier, Barcelone, Avenida del Parallel n° 2, 2008, série «Melting Point». Collection Maison européenne de la photographie, Paris. Courtes
Stéphane Couturier, Barcelone, Avenida del Parallel n° 2, 2008, série «Melting Point». Collection Maison européenne de la photographie, Paris. Courtesy La Galerie particulière Paris - Bruxelles. © Stéphane Couturier

Un espace pour la photographie
L’autre grand œuvre, c’est la Maison européenne de la photographie. L’idée germe en 1988, au moment où s’élabore le programme de campagne de réélection de Jacques Chirac, à la mairie de Paris. On lui demande alors de réfléchir à la création d’un musée pour la capitale. «De la photographie !» pense immédiatement Jean-Luc Monterosso. C’est logique : depuis trois ans, Paris lui a confié la direction artistique d’un lieu de 400 m2 aux Halles. «L’Espace photo est alors la deuxième galerie municipale de France, après le Château d’eau à Toulouse.» Prémices de la MEP, cette galerie a pour ambition de faire connaître des photographes français et étrangers. Entre 1985 et 1997, s’y succèdent les Cartier-Bresson, Doisneau, Frank, Klein et des photographes moins connus.
Des choix contemporains
Après quelques tergiversations, il est décidé que la Maison s’installera dans le Marais, à l’hôtel Hénault de Cantobre, datant du début du XVIIIe siècle. Sa restauration et l’adjonction d’un bâtiment moderne sont confiées à l’architecte Yves Lion. «Un lieu à taille humaine, qui convient bien à la photographie, avec un concept simple consistant à rassembler les supports «naturels» de la photographie : le tirage d’exposition, le livre et le film. La MEP abrite donc une collection, une bibliothèque et une vidéothèque», précise Jean-Luc Monterosso. Les expositions passent  et il y en a eu beaucoup, à raison d’une quinzaine par an , la collection reste. 23 000, c’est le nombre d’œuvres qu’elle comprend, dont un tiers provient de dons. Le reste a été acquis grâce aux subventions allouées par la mairie de Paris. Celles-ci ont été jusqu’à près de dix fois supérieures à celles d’aujourd’hui  500 000 € contre 60 000. Un paradoxe alors que les prix ont monté, mais il est vrai que les temps ont changé. «Dès 1988, j’ai mis en place une commission composée de spécialistes afin de définir les règles d’acquisition. Nous avons décidé d’exclure les négatifs pour nous concentrer sur les vintages et les tirages originaux, des critères essentiels qui définissent la valeur des images.» Autre règle d’or : privilégier l’acquisition d’ensembles  «car bien souvent, la photographie se lit dans la série» , et suivre le travail des artistes au fil des années. Ce sera le cas pour Georges Rousse ou Patrick Tosani. Mais surtout, Jean-Luc Monterosso fait le choix de se positionner sur la période contemporaine, décidant de la faire démarrer dans la seconde moitié des années 1950 avec deux «pères fondateurs» : l’Américain William Klein et le Suisse Robert Frank, auteurs de livres clés de l’histoire de la photographie, dont ils ont fait eux-mêmes la mise en page : New York (1955) et Les Américains (1958). Leurs expositions font d’ailleurs partie des plus grands succès de la MEP. Parfois critiquée, la diversité d’écriture, si chère à Jean-Luc Monterosso, est pourtant ce qui fait la richesse de la collection de la MEP. La Maison possède notamment un important fonds de photographies japonaises acquis grâce à un partenariat initié dans les années 1990 avec la société Dai Nippon. En précurseur, la MEP a également acquis des Irving Penn, Richard Avedon ou encore Helmut Newton à un moment où la photographie de mode n’avait pas sa place dans les musées. «Les critiques ont été nombreuses à l’époque ; aujourd’hui, tous les musées rêvent de les exposer», souligne Jean-Luc Monterosso.

 

Bernard Faucon, La Boule de feu, 1981, série «Évolution probable du temps». Collection Maison européenne de la photographie, Paris.
Bernard Faucon, La Boule de feu, 1981, série «Évolution probable du temps». Collection Maison européenne de la photographie, Paris. © Bernard Faucon

Diversité des regards
C’est cet esprit de liberté qui l’a souvent conduit à s’écarter des sentiers battus  faisant par exemple de la MEP la première institution française à exposer Pierre et Gilles en 1996  et à privilégier régulièrement des auteurs «sans cote». Certains sont présentés dans sa dernière exposition, «La photographie française existe… je l’ai rencontrée». Les Depardon, Faucon, Salgado et Rheims y côtoient les Guibert, Plossu ou encore Huguier. «La MEP a fait en sorte de promouvoir une certaine photographie française qu’on a pour une part un peu oubliée ou qui est peu diffusée à l’étranger.» C’est à ces auteurs appartenant à sa génération qu’il a voulu rendre hommage à l’occasion de son départ de la Maison. Une façon de dire au revoir au public nombreux  180 000 à 200 000 visiteurs par an  à arpenter les 3 500 m2 de la MEP. «Ces années ont passé très vite, mais je suis heureux de passer la main à Simon Baker qui apportera sa propre vision. De mon côté, d’autres aventures photographiques m’attendent en Chine et en Champagne… dans d’autres lieux, sous d’autres cieux !» Jean-Luc Monterosso a en effet l’intention de continuer à assurer la promotion de la photographie française à l’étranger, notamment en Chine. L’exposition, actuellement à la Mep, sera ainsi présentée à la Semaine photographique de Shenzhen fin novembre, et devrait vraisemblablement circuler dans différentes villes par la suite. Plus près de nous, il achève actuellement les travaux d’un futur espace photographique et musical en Champagne. L’agent révélateur n’a pas fini de nous surprendre.

JEAN-LUC MONTEROSSO
EN 5 DATES
1980
Crée le Mois de la photo à Paris
1985
Directeur artistique de l’Espace photo, à Paris
1988
Met en place une commission d’acquisition pour la future MEP
1996
Inauguration de la MEP
2013
Parution de La photographie française existe… je l’ai rencontrée, aux éditions Xavier Barral

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