Jean Dunand à la conquête des mers sur le paquebot Normandie, temple de l’art déco

On 14 January 2021, by Caroline Legrand

Dix-huit panneaux en laque de Jean Dunand provenant de la décoration originale du fumoir du paquebot Normandie prendront prochainement le chemin des enchères au Havre. Un travail monumental digne d’un artiste hors norme.

Jean Dunand (1877-1942), La Conquête du cheval, 1935, ensemble de dix-huit panneaux en laque or et laque de couleurs sculptés en bas relief sur bâtinde «sabi», marqués «Smoke Room 1st Class», l’ensemble 311 504 cm, éléments séparés 124 63, 63 63 et 124 16 cm.
Estimation : 250 000/300 000 

Homme ambitieux, Jean Dunand est entré dans les arts décoratifs comme on entre en guerre, avec la volonté de s’imposer. Quel projet pouvait satisfaire au mieux les aspirations de cet artiste ? Sans aucun doute la décoration du plus grand et plus beau paquebot de tous les temps. Bien plus qu’un navire, le Normandie était une merveille de technologie mais aussi la vitrine de la France triomphante de l'art déco. Dunand en fera son chef-d’œuvre. Âgé de 58 ans, il consacre toute l’année 1934 à l’élaboration de cette œuvre monumentale, surveillant la réalisation des éléments ornementaux et contrôlant la mise au point des systèmes techniques, tout en exécutant lui-même les travaux de finition. La spécialiste Amélie Marcilhac écrit ainsi dans son ouvrage sur l’artiste que «travaillant jour et nuit, il se fatigue énormément au point d’en être sérieusement fragilisé jusqu’à la fin de sa vie». Un dévouement à la hauteur du Normandie, ce mastodonte des mers pour lequel la Compagnie générale transatlantique a mobilisé toutes ses forces. Avec ses 313 mètres de longueur, le paquebot, construit par les Chantiers et ateliers de Saint-Nazaire-Penhoët à partir de 1931, est destiné à effectuer la liaison entre Le Havre et New York, avec une escale à Southampton.
Le paquebot de tous les records
Dès sa première traversée en 1935, il remportera le très convoité Ruban bleu, qui récompense le bateau le plus rapide (56 km/h). En attendant, la compagnie engage les plus grands artistes français du moment pour l’aménager et le décorer. Les architectes Richard Bouwens Van der Boijen, Roger-Henri Expert, Pierre Patout et Henri Pacon choisissent entre autres Jules Leleu, Jacques-Émile Ruhlmann, Paul Follot, Raymond Subes, Georges d’Espagnat, René Lalique ou encore Jean Perzel pour les meubles, tapis, sculptures, peintures ou luminaires. À Jean Dunand est confiée la décoration du fumoir avec ses voies d’accès et une partie du salon des premières classes. Il a déjà acquis une certaine expérience dans ce domaine, avec le paquebot Ile-de-France, en 1927, et surtout l’Atlantique, en 1929, qui annonçait le Normandie par sa richesse et sa thématique, la faune et la flore des contrées tropicales. La mésaventure du second, détruit par un incendie en 1933, sert d’ailleurs de leçon. Ainsi, les décors commandés doivent être réalisés dans des matériaux incombustibles, ce qui n’est pas un problème pour notre décorateur, qui élabore depuis plusieurs années dans son atelier parisien du 74, rue Hallé (14e arrondissement), un mélange associant de la terre très fine venue d’Indochine et du plâtre durci à de la laque liquide. Ce matériau appelé «sabi» par Dunand, «du nom de la laque japonaise à la sciure, résiste au feu jusqu’à une température de 815 °C pour une durée pouvant aller jusqu’à deux heures», selon Mme Marcilhac. Coulée dans des moules, cette substance de synthèse se durcit et est ensuite laquée. En outre, elle ne nécessite pas l’emploi de bois comme support, ce matériau étant interdit dans le cahier des charges. En 1931, Dunand convoque même la presse pour effectuer des démonstrations au chalumeau !

 

 

Des panneaux à l’incroyable destin
Comme on le sait, les panneaux de laque de Jean Dunand n’ont finalement pas eu à affronter les flammes du terrible incendie qui ravagea le Normandie le 9 février 1942. Mis en service en 1935, le paquebot effectua sa dernière traversée le 23 août 1939, et fut remisé dans le port de New York, par crainte des sous-marins allemands. Réquisitionné par les Américains, il devait être transformé en transporteur de troupes et rebaptisé «Lafayette». C’est durant les travaux qu’un sinistre se déclare et consume les superstructures du navire, qui finit par chavirer sous le poids des tonnes d’eau déversées pour lutter contre le feu. La décoration – notamment les laques de Dunand – a heureusement été démontée lors du désarmement du vaisseau en 1941. Conservés dans des caisses, les panneaux étaient stockés dans les entrepôts new-yorkais de la Compagnie générale transatlantique. Leur histoire ne s’arrête pas là, puisqu’ils reviennent en France après la fin du conflit mondial pour être remontés sur d’autres paquebots de la compagnie, l’Ile-de-France, le Liberté et le Flandre. Les parties hautes de La Conquête du cheval et de La Pêche sont ainsi réutilisées dans le salon des premières classes de l’Ile-de-France, adaptées à leur nouvelle destination par le fils aîné de Jean Dunand, Bernard. En raison de la différence de hauteur, il ne peut conserver que les trois chevaux poursuivis par deux cavaliers ainsi que les pêcheurs sur leur barque (un ensemble aujourd’hui mis en dépôt au musée d’Art moderne de Paris et visible au siège social de l’armateur CMA-CGM, la tour dessinée par Zaha Hadid à Marseille). C’est donc la partie basse de La Conquête du cheval que Mes Allix et Revol ont redécouvert lors d’une succession. Elle a été acquise vers 1948 et est restée depuis dans la même collection, dans un bel état de conservation, rendant grâce au somptueux travail de Jean Dunand dans le fumoir du paquebot.
Sculpté de la main du maître
Voici donc un émouvant témoignage – arborant la signature du décorateur – de cet ensemble monumental, qui comprenait à l’origine cinq compositions, mesurant chacune 6 mètres de hauteur sur 5,80 de largeur, réalisées en laque d’or dans un style inspiré de l’art égyptien, sur le thème des «jeux et joies de l’homme». La porte coupe-feu séparant le fumoir du grand salon présentait une rose des vents entourée des évocations de l’aurore, la nuit, la mer, le soleil et les vents, tandis que le fumoir proposait des scènes en pendant La Pêche et Les Sports d’un côté, et de l’autre La Conquête du cheval et Les Vendanges et la danse. En tout 1 035 panneaux de 4 cm d’épaisseur juxtaposés, encadrés de laiton et assemblés grâce à un astucieux système de fixation soudé aux parois du navire. Le maître ne laisse à personne d’autre que lui le soin de réaliser les décors. Après report au calque des dessins définitifs, il s’arme de sa gouge et de sa râpe, puis sculpte en très bas relief chaque élément, les recouvre de laque naturelle et enfin de feuilles d’or, usées à l’aide de charbon de bois en poudre. «Jean rêve de laque», écrivait Mme Dunand dans son journal le 3 janvier 1919. L’artiste sentit très tôt qu’il pouvait poser son empreinte dans les arts décoratifs grâce à cette matière exigeante, mais qui lui offrit la célébrité.

à savoir
(L'un des panneaux sera visible au cabinet de l'expert, 5 rue de Nesle, Paris 6e, du 1er au 9 février.)
 
à lire
Jean Dunand, par Félix et Amélie Marcilhac, éditions Norma, 2020.
Saturday 20 February 2021 - 15:00
Le Havre - 203, boulevard de Strasbourg - 76600
Enchères Océanes
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