Jacques Letertre, bibliophile partageur

On 18 June 2018, by Mylène Sultan

C’est en homme d’affaires que Jacques Letertre a inventé le concept d’hôtel littéraire, mais c’est en authentique lettré qu’il conçoit ces lieux, destinés à aiguiser la curiosité livresque du voyageur.

Jacques Letertre
© société des hôtels littéraires

Hôtel littéraire… Cela a d’emblée un petit parfum de marketing bien pensé. Pourtant, il suffit d’entrer dans le lobby de l’hôtel Swann, premier du genre, ouvert à Paris en 2013  cent ans après la publication d’À la recherche du temps perdu , pour comprendre que l’on est ici, et d’abord, dans le repaire d’un bibliophile averti. Ici, l’intégrale de la correspondance de Proust ; là, disposées sur des étagères et destinées à être feuilletées, l’ensemble des traductions disponibles ; sous une vitrine, l’édition originale de Du côté de chez Swann et celle des Chroniques, protégées par une reliure contemporaine ; sous une autre, des lettres adressées à Céleste Albaret, la fidèle gouvernante… Au mur : une grande carte de Paris désignant les différents domiciles de l’écrivain, ses restaurants favoris, les salons qu’il fréquentait et même les marchés où se fournissait sa cuisinière, dont celui de la rue de Lévis, célèbre pour ses vendeuses d’artichauts, présentes sur un agrandissement noir et blanc. «Vous vous souvenez des cris de ces marchandes ?» nous confie Jacques Letertre, d’un ton amusé ; Proust le rapporte dans La Prisonnière : «À la tendresse, à la verduresse  / Artichauts tendres et beaux / Arti… chauts»  / «À la romaine, à la romaine ! / On ne la vend pas, on la promène.» Les salons de l’hôtel Swann offrent une immersion subtile dans l’univers proustien : le curieux s’arrête devant le mantelet de velours aux pendeloques de jais, créé par Jacques Doucet et porté par la marquise d’Aligre  modèle du personnage de la marquise de Cambremer. Il prête l’oreille à une lecture murmurante tombée d’une douche musicale ; s’attarde devant des portraits, des aquarelles, des citations reproduites. Et, tandis qu’il boit une tasse d’un café acheté chez le torréfacteur favori de Proust, il reste coi devant une étonnante composition blanche à pattes de mouches noires… L’intégrale de La Recherche sur un seul panneau ! Trois mille pages à lire, juché sur un escabeau, loupe à la main !
 

Jacques Letertre a placé dans cette vitrine une édition originale des Chroniques, protégée par une reliure d’Anne Lemeteil (exemplaire de tête réimpos
Jacques Letertre a placé dans cette vitrine une édition originale des Chroniques, protégée par une reliure d’Anne Lemeteil (exemplaire de tête réimposé), Pastiches et Mélanges, en édition originale tirage de tête, réimposé, reliure d’Alix et deux raretés à très petit tirage : Le Balzac de Monsieur de Guermantes et les Pages inachevées, en éditions originales.© société des hôtels littéraires

Comment en êtes-vous venu à créer des hôtels dédiés à des écrivains ?
Après une carrière dans la fonction publique puis dans la banque, j’ai fondé un groupe comprenant une douzaine d’hôtels. Quand il a été question de passer en quatre étoiles, j’ai cherché ce qui pourrait différencier mes établissements des autres. Et la réponse s’est imposée d’elle-même : la littérature, ma véritable passion depuis toujours ! Après, le choix était simple : l’hôtel Swann dans le quartier de la plaine Monceau à Paris, où vécut Marcel Proust, l’hôtel Flaubert à Rouen, l’hôtel Alexandre Vialatte à Clermont-Ferrand… Condition sine qua non, il faut que j’aime l’auteur. Et qu’il y ait une cohérence avec le lieu d’implantation. Ainsi, l’hôtel dédié à Marcel Aymé a ouvert le 29 mars date du jour anniversaire de sa naissance  à Montmartre, non loin d’où il habitait et où il a été enterré, près de la sculpture du Passe-Muraille… Quel objectif poursuivez-vous en plongeant de façon aussi complète le visiteur dans le monde de Proust ? 
Je cherche à communiquer l’émerveillement que j’ai ressenti lorsque je l’ai découvert, à 14 ans. D’emblée, Proust m’a fasciné. Qu’un écrivain se consacre toute sa vie à un seul livre, un roman de 2 800 pages, un univers-monde, a été pour moi une révélation. Faire partager une passion, c’est la forme de transmission la plus heureuse qui soit. Un des grands bonheurs de la vie, c’est de prêter un livre et de s’entendre dire quinze jours plus tard : «Merci, c’était génial !» Proust semble ardu et certains s’arrêtent, qui au premier tome, qui aux premières pages… Mais, lorsque l’on découvre l’émotion, l’humour, la finesse d’analyse, on ne peut plus abandonner le narrateur dans sa quête. Au Swann, vous retrouvez tout l’univers proustien : au rez-de-chaussée, hormis les exemplaires de collection, les livres sont en libre accès, les clients peuvent les consulter sur place ou dans leur chambre. Non pas dans la 411 mais dans la chambre Oriane de Guermantes. Là, une aquarelle présente le personnage, un livret le situe dans l’œuvre, une phrase emblématique le définit… L’idée est de susciter l’envie d’aller plus loin. Nous organisons également des expositions, des lectures, des rencontres sur les métiers du livre (relieurs, typographes…), des événements comme le prix Alexandre Vialatte à Clermont-Ferrand ou, au Swann, le prix Céleste Albaret. Lors des manifestations organisées, certains moments sont inoubliables : Robin Renucci, commençant à lire à voix haute la Recherche, puis, fermant le livre et continuant de mémoire…

Faire partager une passion, c’est la forme de transmission la plus heureuse qui soit. Un des grands bonheurs de la vie, c’est de prêter un livre et de s’entendre dire quinze jours plus tard «Merci, c’était génial !»

Comment êtes-vous devenu collectionneur et bibliophile ? 
D’abord, bien sûr, en lisant beaucoup. Mon père avait une grande bibliothèque en province et je dévorais tout, presque rang par rang. À 17 ans, j’entre à Sciences-Po, je découvre Paris et les bouquinistes sur les quais. Là, j’ai appris ce qu’étaient les premières éditions sur alpha, la différence entre un hollande et un japon, la particularité d’une édition originale, la valeur d’un envoi… Bref, j’ai fait mon apprentissage. Et puis un jour, j’ai poussé la porte d’une librairie de livres anciens  à l’époque, il y en avait beaucoup autour de Sciences-Po. Lorsqu’enfin, je me décide à aller à une vente aux enchères, je découvre un monde totalement différent. 
Racontez-nous votre première fois chez Drouot… 
J’ai 20 ans et j’achète Le Mystère Frontenac, en édition originale, avec, à l’intérieur, une lettre très intime de François Mauriac. Le livre n’était pas très cher, j’étais content d’avoir fait une bonne affaire. Et soudain, dans le fond de la salle, une dame se lève et prononce ces mots : «Sous réserve de la préemption de la bibliothèque de la ville de Bordeaux». Je suis tombé des nues ! Le livre venait de m’échapper !

 

La bibliothèque de Jacques Letertre à Paris.
La bibliothèque de Jacques Letertre à Paris. © nathalie berjon

À quoi ressemble votre bibliothèque et qu’aimez-vous dans les livres que vous collectionnez ?
C’est une bibliothèque de littérature française. Je collectionne seulement les livres que j’ai lus et que j’aime, uniquement à partir du XIXe siècle. Elle compte quelques milliers d’ouvrages, que je range dans ma bibliothèque à Paris, dans mes hôtels ou à Venise. C’est là que partent mes livres quand ils ont été remplacés par une édition dans un meilleur papier ou avec un envoi plus intéressant.  Mais ce qui compte, c’est l’histoire qui se trouve derrière. Il y a des moments bouleversants, comme de découvrir la signature de Blaise Cendrars sur l’un des cinq exemplaires sur japon de l’édition originale de La Guerre au Luxembourg. Il vient d’être amputé de la main droite et il doit réapprendre à écrire de la main gauche. Sa signature est tremblée, infiniment émouvante. Je suis heureux aussi d’avoir dans ma bibliothèque des livres de Flaubert ayant appartenu à Mme André Maurois. Marcel Proust s’était inspiré d’elle pour créer le personnage de Mlle de Saint-Loup. Quand elle était petite, on la fit réveiller en pleine  nuit : «Lève-toi, Monsieur Proust voudrait te voir.» Acquérir un livre ancien, c’est rêver et aussi, parfois, tirer le fil d’un écheveau. Au terme d’une enquête minutieuse faite de différents achats et de recoupements, j’ai compris qui avait été le modèle principal de Bérénice et pourquoi Aragon la qualifiait de «laide» au début d’Aurélien. En fait, il réglait ses comptes avec Denise Naville, qui lui avait refusé ses faveurs ! Quelle jubilation d’avoir découvert cela ! 

 

Jacques Letertre
en 5 dates

1956
naissance à Paris

1971
découverte d’À la recherche du temps perdu

1975
premier achat à Drouot

2008
entrée au conseil d’administration de Doucet Littérature, la société des Amis de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet

2013
ouverture du premier hôtel littéraire, Le Swann

A savoir
Le prochain Prix Céleste Albaret, créé en 2015, sera remis le 28 juin
à l’hôtel littéraire Le Swann, à Paris.
www.hotelslitteraires.fr
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