Jacques Doucet collectionneur et mécène

On 15 December 2016, by Sébastien Quéquet

cet homme passionné par les arts, toutes disciplines confondues, se laisse appréhender à travers l’évolution de ses collections, auxquelles est dédié ce nouvel ouvrage : focus sur quelques œuvres majeures.

Anonyme, Portrait de Jacques Doucet, 1920, épreuve argentique, Paris, bibliothèque de l’INHA-collections Jacques Doucet, fonds Doucet

Si certains aspects de la vie de Jacques Doucet ou certaines pièces de sa collection ont fait l’objet d’articles, peu de monographies lui ont été consacrées, à l’exception de l’ouvrage de François Chapon en 1984, Mystère et splendeurs de Jacques Doucet, réédité en 1996 et 2006. Regroupant quarante essais et notices, le livre suit la trace de Doucet collectionneur de l’art du XVIIIe siècle et des œuvres des impressionnistes d’abord, puis des «modernes» autour des années 1910, des avant-gardes enfin. Les textes abordent ensuite son rôle de mécène en faveur de la recherche en histoire de l’art et en littérature, par l’intermédiaire des deux bibliothèques qu’il a fondées, la bibliothèque d’Art et d’Archéologie et la bibliothèque littéraire. À l’image de sa maison de couture, où il a formé Paul Poiret et Madeleine Vionnet, Doucet s’est toujours entouré de chercheurs et d’écrivains – de Paul Vitry à André Breton – pour bâtir et faire connaître ses collections. Rien d’étonnant à cela puisqu’il cherchait sans cesse à figurer «au rang des principaux amateurs en exercice». Même si les zones d’ombre sont nombreuses, son parcours révèle les mécanismes de la collection : le repérage de l’œuvre, son acquisition, le choix de son emplacement dans l’intérieur, sa diffusion, puis son devenir. Jamais Doucet n’a profité égoïstement de ses collections : en même temps qu’il les rendait accessibles en accueillant chercheurs et amateurs dans ses demeures dont il concevait l’intérieur avec des décorateurs et des architectes, véritables écrins formant un tout avec les œuvres et le mobilier qu’ils renfermaient – rue de la Ville-l’Évêque, puis avenue Spontini et avenue du Bois à Paris et enfin rue Saint-James à Neuilly –, il créait des instruments de recherche en amassant les écrits, les archives et les catalogues de ventes. C’est ainsi qu’il participa à l’évolution de la discipline encore jeune qu’était alors l’histoire de l’art. Au fil du texte, le lecteur rencontre les collectionneurs contemporains de Doucet, modèles, alter ego ou concurrents, Goncourt, Cognacq, Groult, Pannier, Camondo, André ou Moreau-Nélaton, Duret et Stein. À travers la vie de Doucet se dessine un paysage du collectionnisme à la fin du XIXe siècle et pendant les trois premières décennies du XXe.
 

Cabinet d’Orient du Studio de l’hôtel rue Saint-James, vue d’ensemble, photographie publiée dans l’Illustration, n° 4548, 3 mai 1930.
Cabinet d’Orient du Studio de l’hôtel rue Saint-James, vue d’ensemble, photographie publiée dans l’Illustration, n° 4548, 3 mai 1930.


Les premiers dons
Le musée des Arts décoratifs possède un ensemble majeur d’œuvres issues de ses collections. Si les acquisitions reflètent l’engagement du couturier au sein de l’institution, elles suggèrent également sa position ambivalente quant à l’acte de donation. Il ne donna ainsi jamais de tenues de sa griffe, et la cinquantaine de vêtements de Doucet conservée au département Mode et textile provient de dons ultérieurs. En 1892, il échangea sept de ses pièces du XVIIIe siècle contre une boiserie provenant du château de Versailles. Fait étrange, mais les collections du musée n’étaient pas encore nationales ! En 1905, quelques semaines avant l’inauguration officielle du musée, Doucet entra au conseil d’administration. Il prêtait pour les expositions, qu’il aidait aussi parfois à financer, il donnait, même si c’est en faible quantité au regard de la richesse de ses collections. En 1912, lorsqu’il voulut se défaire de sa collection d’art ancien, il privilégia le marteau du commissaire-priseur aux cimaises du musée. Le succès de cette vente restée fameuse ne permit au musée d’acquérir qu’un compas de réduction du XVIIe siècle. Le dernier don de Doucet au musée des Arts décoratifs est constitué de quatre-vingt-douze dessins de costumes et décors de ballets, d’opéras et de drames par Léon Bakst, Maxime Dethomas et René Piot, qui avaient échappé à la vente d’aquarelles, pastels et dessins modernes des 28 et 29 décembre 1917 (vente réalisée au profit de la bibliothèque d’Art et d’Archéologie que Doucet venait de donner à l’université de Paris et qui a été rattachée à l’INHA en 2003). Ces feuilles témoignent du goût du collectionneur pour les arcanes de la création et pour l’union des arts, ici le textile, la musique et la décoration.

 

Pierre Legrain, chaise longue, vers 1925, Paris, musée des Arts décoratifs, don Jean-Édouard Dubrujeaud en souvenir de Jacques Doucet, 195
Pierre Legrain, chaise longue, vers 1925, Paris, musée des Arts décoratifs, don Jean-Édouard Dubrujeaud en souvenir de Jacques Doucet, 1958.
Marcel Coard, fauteuil, vers 1925-1928, Paris, musée des Arts décoratifs, don Jean-Édouard Dubrujeaud en souvenir de Jacques Doucet, 1958
Marcel Coard, fauteuil, vers 1925-1928, Paris, musée des Arts décoratifs, don Jean-Édouard Dubrujeaud en souvenir de Jacques Doucet, 1958


Dons posthumes
Si le nom de Doucet résonne encore aujourd’hui dans les salles de musée, c’est grâce à la bienfaisance de ses proches qui ont donné un ensemble mobilier prestigieux et représentatif des intérieurs de l’avenue du Bois et du studio de la rue Saint-James, temple éphémère de l’art déco. Sa veuve, Jeanne Roger, donna dès 1934 une vitrine de Marcel Coard, pièce que le décorateur estimait lui-même être une de ses plus belles réalisations. Le grand public allait désormais pouvoir saisir la nature et l’importance du mécénat de Doucet, qui avait encouragé une jeune génération de décorateurs à insuffler de la modernité dans les arts. En 1958, presque trente ans après le décès du couturier, son neveu, Jean-Édouard Dubrujeaud, donna en son souvenir une vingtaine de fleurons de l’art déco, qui représentent un apport fondamental pour les collections de cette période conservées au musée : commode revêtue de galuchat teinté en vert et bergère en soie rose lie de vin de Paul Iribe, bureau et fauteuil aux formes géométriques de Coard, secrétaire de dame d’André Groult et bureau de dame à gradin de Jean-Charles Moreux dialoguent avec les créations de Pierre Legrain. Ce dernier fut découvert par le couturier qui le fit former à la reliure pour ses ouvrages de la bibliothèque littéraire. Il se vit ensuite confier des montures et des cadres, puis du mobilier, jusqu’à devenir le collaborateur le plus proche de Doucet pour la conception générale du studio de la rue Saint-James. La variété des pièces – guéridon, chaise longue, chaises africaines, vide-poche, meuble d’appui conçu avec Gustave Miklos, fauteuil de repos fabriqué avec l’ébéniste Roumy –, le raffinement de leurs matériaux et la beauté de leurs formes montrent à quel point les derniers intérieurs de Doucet ont été de véritables incubateurs de l’art déco.

 

Leclair, grand compas de réduction, 2e moitié du XVIIe siècle, Paris, musée des Arts décoratifs, achat lors de la vente Doucet, 1912.
Leclair, grand compas de réduction, 2e moitié du XVIIe siècle, Paris, musée des Arts décoratifs, achat lors de la vente Doucet, 1912.
Pierre Legrain et Roumy, fauteuil de repos, vers 1925-1928, Paris, musée des Arts décoratifs, don Jean-Édouard Dubrujeaud en souvenir de J
Pierre Legrain et Roumy, fauteuil de repos, vers 1925-1928, Paris, musée des Arts décoratifs, don Jean-Édouard Dubrujeaud en souvenir de Jacques Doucet, 1958.
Paul Iribe, commode, vers 1912, Paris, musée des Arts décoratifs, don Jean-Édouard Dubrujeaud en souvenir de Jacques Doucet, 1958.
Paul Iribe, commode, vers 1912, Paris, musée des Arts décoratifs, don Jean-Édouard Dubrujeaud en souvenir de Jacques Doucet, 1958.
























Un Intérêt sans cesse renouvelé
En 1961, le couturier fut célébré par une exposition au musée des Arts décoratifs, «Jacques Doucet - Mobilier 1925». L’ambition était de restituer l’esprit du studio de la rue Saint-James grâce au don Dubrujeaud complété des prêts de toiles de Miró, de Picabia et de Modigliani demeurées dans la collection de ce dernier, ainsi que de masques africains prêtés par Charles Ratton. De plus grande envergure, l’exposition «Cinquantenaire de l’Exposition de 1925», en 1976, confirmait le rôle pionnier de Doucet et l’importance qu’avait eue sa collection, non seulement du temps de sa formation, mais également dans l’histoire du musée. Quarante ans plus tard, la sortie du livre Jacques Doucet collectionneur et mécène témoigne de l’intérêt toujours plus vif des amateurs et des chercheurs pour le collectionnisme et l’art déco. 


Sébastien Quéquet est responsable des programmes culturels du musée des Arts décoratifs, docteur en histoire de l’art.

À LIRE
Jacques Doucet collectionneur et mécène, sous la direction de Chantal Georgel, 20 x 27 cm 256 pp., 150 illustr. couleurs, coédition Les Arts Décoratifs / INHA, Paris, 2016. Prix : 49 €
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