Ivoire : l'émotion fait place à la raison

On 22 March 2018, by Vincent Noce

D’un pays à l’autre, les règles du commerce de l’ivoire changent. Les professionnels du marché de l’art pointent les absurdités d’un système de paperasserie et de contraintes, né dans la confusion créée par les politiques.

Augsbourg, vers 1600. Boîte à jeux en ivoire et ébène, attribuée à Ulrich Baumgartner, d’après des dessins de Georg Hoefnagel.
COURTESY GALERIE J. KUGEL

Longtemps, le monde de l’art n’a pas été fondamentalement affecté par le grand mouvement de protection des espèces animales et végétales dans le monde. La CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction), édictée en 1973 et entrée en vigueur en 1975, contient des mesures en faveur de trente-cinq mille espèces. L’éléphant en est devenu l’animal emblématique. Désormais, tout a changé et les professionnels ne savent plus à quel saint se vouer. Au moment où il s’apprêtait à partir pour la Tefaf de Maastricht, où nombre d’exposants sont susceptibles de présenter des ivoires, Anthony Meyer tire la sonnette d’alarme. Ce spécialiste de l’art océanien qui, comme il le note, est «sans doute l’un des rares antiquaires à n’avoir jamais à commercer des objets dans lesquels entre de l’ivoire d’éléphant»  a été chargé de ce dossier par le Syndicat national des antiquaires. Aujourd’hui, il s’alarme d’une confusion grandissante. Le mouvement a été brutal. Donnant le la à la communauté mondiale, le 6 juillet 2016, les États-Unis ont pratiquement interdit tout commerce d’ivoire. Le paradoxe, typiquement américain, veut que les chasseurs puissent toujours ramener chaque année en trophée deux défenses prélevées sur un éléphant qu’ils viennent de tuer en Tanzanie ou au Zimbabwe. Il est conseillé de se munir d’un médicament anti-migraine pour consulter les exemptions, lesquelles fluctuent en fonction de la date d’acquisition de l’article, s’il a été obtenu par héritage, s’il a été plus ou moins ouvragé et à quelle époque, s’il se trouve sur le territoire américain ou à l’étranger, s’il doit être vendu à l’intérieur d’un de ses États ou s’il doit traverser une frontière... Ceux dans lesquels l’ivoire entre de minimis peuvent échapper à l’interdiction. C’est le cas d’un piano, d’une théière en argent au manche d’ivoire ou d’un poignard yéménite. Mais la composante en ivoire doit peser moins de 200 g (l’équivalent d’une boule de billard) sans dépasser la moitié de l’objet, en volume comme en valeur. Les parties sécables  la boule de billard justement, les pièces d’un échiquier ou le socle d’un œuf d’autruche monté en orfèvrerie  restent soumises à interdiction. D’autre part, cette exemption ne vaut pas pour l’éléphant d’Asie on ne sait pourquoi… Dans le cas de la théière, il est donc préférable de s’assurer qu’elle ne provient pas d’un ancêtre officier de l’armée impériale qui l’aurait ramenée d’Inde. Une dérogation est néanmoins prévue pour les antiquités. Le bien doit avoir au moins cent ans d’âge, sans avoir subi depuis 1973 de restauration impliquant un ajout d’ivoire. S’il a été importé aux États-Unis après 1982, il doit être passé par les stations de contrôle aux postes frontières des grandes villes. Inutile de préciser que toutes ces données doivent être documentées. Dans tous les cas, il doit toujours être muni de son certificat CITES.
Ne pas pénaliser le marché français
«Le marché a pris un énorme coup sur la tête, cette législation a été promulguée sans aucune concertation», raconte Anthony Meyer. Des marchands ayant déplacé des antiquités pour des salons se sont retrouvés empêchés de les ramener. Depuis, d’autres pays ont suivi le mouvement. Principal consommateur, la Chine a interdit le commerce d’ivoire depuis le 1er janvier, promettant de fermer ateliers et boutiques spécialisés. La Suisse reste une enclave libre en Europe. Le Royaume-Uni examine encore les procédures à prendre, le commerce d’art exerçant une forte pression pour que les œuvres «de qualité muséale» échappent à la prohibition quoi que recouvre ce terme. En France, la confusion a été accrue par les talents de Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement. Dès le 30 avril 2016, jouant du ressort émotionnel, partie au Kenya assister à un autodafé de défenses, elle annonçait l’interdiction de «tout commerce d’ivoire, sauf dérogation exceptionnelle». Rappelant que celui-ci, depuis 1990, est déjà strictement encadré en France, le SNA, les syndicats de maisons de ventes et les chambres d’experts envoyaient, le 11 mai suivant, une lettre à la ministre pour lui demander de «ne pas pénaliser le marché français de l’art, ni mettre en danger des œuvres ou objets anciens qui n’ont rien à voir en commun avec l’odieux trafic», provenant du braconnage. Jusqu’alors, le commerce était autorisé pour les antiquités datant d’avant 1947 ou les morceaux bruts entrés dans l’Union européenne avant 1990. Ils n’avaient guère de chance d’être entendus, d’autant que Mme Royal, à l’époque, comptait bien soigner son image pour se recaser à la tête d’une agence des Nations unies. Le 17 août, elle signait un arrêté promulguant «l’interdiction totale» de la commercialisation «d’objets composés en tout ou partie» de défense ou de corne de toutes les espèces d’éléphants ou de rhinocéros, d’Afrique et d’Asie. Seules des dérogations étaient envisagées pour des «objets travaillés dont l’ancienneté antérieure [à la convention CITES de 1975] est établie». La situation est alors devenue extrêmement compliquée. Personne, à commencer par sa propre administration, n’avait idée des exemptions possibles. Manifestement, la ministre Royal s’était passée de l’avis de ses collègues de la Culture, du Budget, des Affaires étrangères ou européennes. «On n’imagine pas le nombre et la variété des objets affectés, souligne Anthony Meyer, des ivoires tournés de Dresde aux meubles arabes incrustés de Goa.» Le prêt pour une exposition au Canada de sculptures en ivoire de mammouth avait été bloqué par la ministre, alors que cette espèce n’est évidemment pas concernée. Il n’était plus possible de déménager le piano de la grand-mère, des violonistes n’avaient plus le droit de sortir leur archet, les couteliers de Thiers et les ivoiriers de Dieppe  vivant de la tradition de la taille pratiquée par les marins lors de leurs périples, et dont témoigne le musée de la ville ont vu leur activité stoppée. Les professionnels du marché de l’art, soutenus par Drouot, sont montés au créneau pour obtenir des amendements. Le gouvernement a engagé, un peu tard, une réflexion. Une consultation a été lancée en fin d’année, qui a été fermée avant la date prévue, durant laquelle une demi-douzaine d’associations de marchands d’art ont eu fort à faire face à une cinquantaine de défenseurs des animaux.
Documenter l'histoire de l'objet 
Le 4 mai 2017, enfin, un arrêté modificatif a été publié avec davantage de précisions. Il permet le transport ou la vente d’ivoires ouvragés, fabriqués avant le 2 mars 1947, sous réserve de «déclaration préalable». L’ivoire brut ou simplement ciselé, comme les défenses du royaume du Bénin du XVIIIe siècle ou les olifants médiévaux, reste frappé d’interdiction. Celle-ci ne s’applique pas aux «objets fabriqués après le 2 mars 1947 et avant le 1er juillet 1975», dans lesquels la masse d’ivoire ou de corne est inférieure à 200 g, ainsi qu’aux archets et touches d’instruments de musique, aux tirettes de jeux ou aux spécimens exposés à des fins scientifiques et culturelles. Bénéficient du même traitement les couverts ou fume-cigarettes neufs fabriqués avant le 18 août 2016, dont l’ivoire est antérieur au 18 janvier 1990. Vous avez bien suivi ? Prenez des notes, c’est préférable. En cas d’exportation, ces démarches ne dispensent pas des formulaires CITES. Aux antiquaires et collectionneurs de prouver que tel ornement de reliquaire provient d’une défense de morse plutôt que d’éléphant. Il leur revient de documenter l’historique de l’objet, sa nature et sa date de fabrication, en faisant appel à un spécialiste ou un laboratoire si besoin. La déclaration doit être accompagnée de photographies et de copies des examens… Mais comme elle est préalable à tout déplacement, il n’est pas question de l’emporter pour l’étudier. Elle doit être assortie de la facture détaillée avec le nom du vendeur. Les collectionneurs de Chine ou du Golfe apprécieront sûrement, d’autant que ces données sont réunies dans un registre national… Le volume et la diversité font craindre un engorgement du service affecté. Celui-ci déjà semble incapable de répondre aux questions de la presse et n’a pas voulu indiquer le nombre de formulaires réceptionnés depuis l’entrée en vigueur de cette législation en décembre. 

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