Gazette Drouot logo print

Iris Clert, galeriste du « canulart » ?

Published on , by Laurence Mouillefarine

Un livre révélateur paraît sur Iris Clert, cette galeriste grecque qui, dans le Paris des années 1950 à 1970, servit de tremplin aux artistes de l’avant-garde, dont les Nouveaux réalistes.

Iris Clert devant sa galerie au 3, rue des Beaux-Arts, Paris, 1956. © John Deaki... Iris Clert, galeriste du « canulart » ?
Iris Clert devant sa galerie au 3, rue des Beaux-Arts, Paris, 1956.
© John Deakin

Tu es une des rares qui ait apprécié mes sculptures. Tu vas ouvrir une galerie, tu seras la Peggy Guggenheim du futur », aurait déclaré le Grec Takis à sa compatriote Iris Clert, un jour où celle-ci, visitant son atelier, s’extasiait sur ses statues de plâtre. Iris Clert ignorait qui était Peggy Guggenheim mais, peu importe, à 36 ans, elle cherchait un but à sa vie. Son astrologue, qu’elle consultait pour un oui pour un non, confirma la prédiction, lui promettant, en effet, qu’elle deviendrait « célèbre et accomplirait une révolution dans l’art ». Il n’en fallait pas plus pour qu’Iris Clert se décidât. Elle allait devenir galeriste, ou plutôt « galérienne » comme elle disait avec humour. Iris Athanassiadis, mariée au Français Claude Clert, dont elle se séparera bientôt par besoin d’indépendance, ne connaît rien au commerce des tableaux. Voilà qui est secondaire. La belle Hellène, brune flamboyante, a d’autres atouts : une confiance inébranlable en elle-même, une volonté tenace, un tempérament. Ajoutons qu’elle est née sous le signe du taureau, ascendant lion : deux combattants ! À travers l’ouvrage consacré à cette personnalité séduisante, on suit, année après année, ses expériences les plus extravagantes. Le récit est particulièrement dense et documenté. Nous sommes en 1955. Iris veut d’abord tester ses capacités de marchande. Aussi, elle se rapproche de la galerie du Haut-Pavé, une organisation associative menée par des dominicains, située quai de Montebello à Paris, entre deux restaurants pour touristes, en face de Notre-Dame. Elle propose au bon père Vallée, qui l’anime, d’occuper l’espace après la fermeture et – ô miracle –, il y consent. Changement de décor, chaque soir : de 17 heures à minuit, Iris décroche les tableaux en place et déploie ceux du Grec Tsingos. En deux jours, ils sont presque tous vendus. Un an plus tard, Iris s’installe rue des Beaux-Arts, au numéro 3, dans un local minuscule : 20 mètres carrés. Parce que l’espace est exigu, elle invente le «micro-salon», qui sera sa spécialité. Un accrochage d’œuvres de petit format qui lui permet de présenter plus de 100 artistes à la fois, mêlant plasticiens réputés (tels Ernst ou Picasso) et débutants.

 

Carton d’invitation pour le micro-salon d’avril, galerie Iris Clert, Paris, avril 1957. © Bibliothèque Kandinsky, Paris, Fonds Iris Clert
Carton d’invitation pour le micro-salon d’avril, galerie Iris Clert, Paris, avril 1957.
© Bibliothèque Kandinsky, Paris, Fonds Iris Clert

Le Vide et le Plein
Sur ses cimaises surgissent, alors, quelques tableaux monochromes d’un certain Yves Klein. En 1956, elle offre une exposition monographique à ce jeune artiste aussi insolent qu’elle. L’affaire ne passera pas inaperçue. En guise de publicité, la remuante Iris fait lancer dans le ciel 1 001 ballons bleus depuis l’église de Saint-Germain-des-Prés, illumine de bleu l’Obélisque, place de la Concorde, et poste des gardes républicains en grande tenue devant la galerie le soir de l’inauguration. Chacun de ses vernissages se veut une fête, mieux, un spectacle. Devant les « Propositions monochromes », les uns se gaussent, se scandalisent ; d’autres voient des « espaces purs » et crient au génie. Iris Clert va soutenir Klein de toute sa fougue. Le 28 avril 1958, jour des 40 ans de la galeriste et des 30 ans du peintre (magnifique coïncidence), une nouvelle exposition est proposée qui s’intitule en toute simplicité : « La spécialisation de la sensibilité à l’état de matière première en sensibilité picturale stabilisée ». Comprend qui peut. La présentation est aussi appelée « L’exposition du vide » car le plasticien ne montre rien d’autre que des murs blancs, un baldaquin, une armoire. Canular ? Klein est lancé ! Il quitte Iris pour rejoindre un marchand réputé de la rive droite, Jean Larcade. Furieuse, « la Pasionaria de l’avant-garde » va se venger ! Après « Le Vide » de Klein, Arman orchestre pour elle « Le Plein ». Afin d’occuper la galerie du sol au plafond, celui-ci accumule (déjà) de vieux cageots, d’antiques bidets et autres vieilleries glanées chez Emmaüs. Et la maîtresse des lieux d’expliquer : « Je voulais polluer la pureté de mes murs qui avaient été peints par Yves Klein avec les ordures d’Arman, qui était son meilleur ami. » Na ! L’invitation ? Des boîtes de sardines qu’elle fait remplir de détritus ! Elle en distribue trois milliers. La diva des arts plastiques aime fanatiquement se faire remarquer, provoquer. La prend-on au sérieux ? À voir la liste des peintres et sculpteurs qu’elle a montrés, voire révélés, on ne peut que louer son intuition : Arman, Pol Bury, Fontana, Hains, Soto, Takis… Éclectique pour le moins. La programmation ne suit pas une ligne esthétique, elle se fait selon les coups de cœur d’Iris. Si sa galerie est liée aux nouveaux réalistes, s’y succèdent, par ailleurs, les machines sonores de Jean Tinguely, les compositions austères du minimaliste Ad Reinhardt, les paysages poétiques de René Brô (les plus lucratifs), les totems de Gaston Chaissac. Admirons, aussi, son sens de la communication. Pour promouvoir son actualité intense, l’audacieuse fonde une revue : Iris. time unlimited. 46 numéros sortiront entre 1962 et 1975, sa photographie à la une bien sûr. Est-elle « mégalo » ? En tout cas, rien ne l’arrête. Alors qu’elle expose Harold Stevenson, elle va jusqu’à accrocher le monumental portrait du matador El Cordobés qu’a réalisé l’Américain sur l’un des piliers de la tour Eiffel.


 

Quatrième de couverture du 35e numéro d’Iris.time unlimited, novembre 1969, publié à l’occasion du séjour d’Iris Clert en Iran.
Quatrième de couverture du 35e numéro d’Iris.time unlimited, novembre 1969, publié à l’occasion du séjour d’Iris Clert en Iran.

Biennale flottante
Ses « poulains », comme elle les appelle, Iris Clert les défend également à l’étranger. Elle exporte ses « micro-salons » chez des confrères à Berlin, Bruxelles, Milan. Elle les emmène jusqu’à New York, transportant dans ses valises une cinquantaine de petits tableaux au milieu de ses robes et manteaux. 1962, Biennale de Venise : aucun des plasticiens qu’elle représente n’est invité officiellement. Qu’à cela ne tienne, Iris Clert investit un palais du XVIIIe siècle au bord du Grand Canal et monte sa « Piccola Biennale ». Coup d’éclat. Pour l’édition suivante, pas question de se répéter. « On attend de moi de nouvelles prouesses », assure-t-elle. Cette fois, elle prend place sur un yacht, amarré en face du Harry’s Bar. Une « Biennale flottante ». Sur les prospectus qui en font la promotion, le nom d’Iris Clert apparaît en grand, pas un des artistes n’est mentionné. On imagine leur ire. Il faut le dire, notre pétillante Grecque est un brin louftingue. Son narcissisme n’a d’égal que celui des créateurs qu’elle défend. Est-ce pour cela qu’ils la lâchent ? La raison est aussi d’ordre matériel. Iris Clert n’a pas les moyens de les fidéliser par un contrat. Revers de sa fantaisie, elle manque de rigueur. Généreuse, elle jette l’argent par les fenêtres et a bien du mal à payer ses « génies ». Si la « galérienne » est toujours fauchée, elle n’est jamais à court d’idées pour pallier ses difficultés financières. Un exemple : alors qu’en 1961, elle veut s’établir rive droite pour se rapprocher de la galerie qui lui a ravi Klein, elle n’a pas le moindre sou pour reprendre le bail. Ni une, ni deux, cette conquérante lance un « Emprunt Iris-Clert » sous forme de bons, illustrés par René Brô, qu’elle vend à des marchands, à des collectionneurs, à ses proches ! De cet espace, rue du Faubourg-Saint-Honoré, elle sera, hélas, expropriée en 1971. Une telle déconvenue aurait pu freiner son élan. Que nenni ! Non seulement Iris transforme son appartement de la rue Duphot en galerie, mais elle achète un camion, un neuf-tonnes, équipé de vitres transparentes à travers lesquelles elle expose des œuvres. Un Stradair de Berliet, rebaptisé « Stradar », que, tel un routier, elle conduit sur les chemins de France et d’Europe. Sacrée Iris. En 1983, à l’occasion d’une rétrospective Yves Klein, le Centre Pompidou, voulant lui rendre hommage, l’invita à raconter sa carrière. D’un ton enjoué, elle évoquait, alors, ce conseil que lui avait donné Tinguely :  « Si tu veux être riche, il faut acheter une trentaine de monochromes de Klein et les mettre dans ta cave. » Elle ne l’a pas suivi. L’aventurière, qui se disait plus bohème que ses artistes, n’a jamais spéculé. Iris Clert est morte en 1986, abandonnée et sans un kopeck.

à lire
Clément Dirié, Iris Clert, l’astre ambigu de l’avant-garde, Hermann,
Comité professionnel des galeries d’art, 2021, 23 €.
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 1 article(s) left to read.
I subscribe