Hortense Belhôte : merci de ne pas toucher

On 16 February 2021, by Camille Larbey

La performeuse Hortense Belhôte propose une relecture sensuelle et subversive des chefs-d’œuvre du patrimoine pictural, sous forme de websérie documentaire pour Arte.

© Kazak Productions

Clap de fin pour D’Art D’Art. Diffusé en décembre dernier, l’ultime épisode a refermé la riche et indispensable encyclopédie de l’art, commencée dix-huit ans plus tôt. On se souviendra encore longtemps de Frédéric Taddeï déclamant ses exposés savants au milieu d’un décor en 3D anguleux. Si la pastille quotidienne de France 2 était une enfant sage, place à sa jumelle impertinente : Merci de ne pas toucher. En dix épisodes de trois minutes et demie, l’historienne de l’art et performeuse Hortense Belhôte revisite les chefs-d’œuvre de la peinture. L’idée n’est pas ici de commenter tel coup de pinceau ou tel jeu de lumière, mais de décortiquer les éléments érotiques qui sous-tendent l’œuvre. À l’origine, c’était une conférence sur l’érotisme dans l’art classique, préparée à l’occasion du Festival du film de fesses, avant d’être adaptée en websérie pour Arte.
Fluidité
Chaque épisode aborde une question de sexualité posée (consciemment ou non) par une œuvre d’art : l’homosexualité féminine (L’Olympia de Manet) et masculine (L’Incrédulité de saint Thomas du Caravage), l’orgasme féminin (La Laitière de Vermeer) et masculin (Saint Sébastien du Pérugin), le changement de genre (Hercule et Omphale de Rubens), etc. Le propos est souvent mordant, parfois ironique, mais la démonstration demeure sans appel. Pas de surinterprétation, donc. Hortense Belhôte rappelle simplement qu’il est des problématiques plus anciennes qu’on ne le pense : «Nos affaires de féministes, de sexualité ou de masturbation ne sont pas des questions nouvelles et contemporaines. En les reliant à une histoire ancienne, éminemment stable, patrimoniale et respectable, c’est une manière de repenser la chose. Je veux montrer que la fluidité était déjà présente dans ce qu’on considère comme le classicisme.» Par exemple, dans le Hercule et Omphale de Rubens, la reine de Lydie est représentée dans la pose de l’Hercule Farnèse, la peau du Lion de Némée en guise de trophée, s’appropriant ainsi les attributs masculins du héros.

 

© Kazak Productions
© Kazak Productions

Réappropriation féministe
Hortense Belhôte n’est pas une iconoclaste. «J’aime et je respecte cette peinture.» Elle ne souhaite nullement produire une contre-histoire ou quelconque révision. Elle veut juste ajouter sa propre strate à ce qui existe déjà. Toutefois, comme elle le rappelle, ces tableaux ont été commandés et peints par des hommes. Sa présence au centre de l’image, déroulant son commentaire face caméra, épisode après épisode, lui permet alors de se réapproprier cet art. «Je suis la figure d’admoniteur des tableaux classiques, ce personnage qui regarde le spectateur dans le fond des yeux et qui lui montre ce qu’il faut regarder. Souvent, c’est saint Jean-Baptiste dans les tableaux religieux. Ou le peintre lui-même dans les tableaux profanes. Là, c’est moi qui parle et qui montre du doigt. Le fait de me réapproprier le regard et l’érotisme de ces hommes me permet de devenir le sujet et non plus leur objet.» À la fin des pastilles, l’autrice-présentatrice et les figurants (majoritairement de couleur et LGBT+) rejouent in vivo l’œuvre. La réappropriation est complète. La websérie doit également sa réussite à la réalisation pop et acidulée de Cécilia de Arce. Du garage à la salle d’escalade, d’un club de voguing au primeur bio, chaque épisode investit un lieu du quotidien. La mise en scène est grinçante : l’histoire d’amour entre Hercule et Omphale est rejouée dans un lavomatique par une ménagère et un homme en fauteuil roulant ; en écho à saint Sébastien, un cimetière devient le terrain de drague pour hommes ; l’épisode sur L’Origine du monde se déroule dans un centre d’épilation ; une publicité pour les produits laitiers («des sensations pures !») est convoquée au sujet de La Laitière de Vermeer. La performeuse – en tee-shirt Tortues Ninja, en maillot de foot, ou simplement nue – parsème son exposé de bons mots bien sentis. Et parfois de blagues un peu salaces. La série se pose en successeur punk, mais pas trash, de D’Art D’Art : «On a essayé de suivre les trois objectifs du concile de Trente quant aux fonctions rhétoriques de l’image : docere, movere, delectare. Instruire, émouvoir, plaire.» On le répète, Hortense Belhôte n’est pas une iconoclaste.

 

à voir
Merci de ne pas toucher (10 x 3’30’’), réalisé par Cécilia de Arce, écrit et interprété par Hortense Belhôte.
À partir du mardi 23 février sur arte.tv et YouTube.

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