Hommage à Papà Ponti

On 06 December 2018, by Jean-Louis Gaillemin

Pour la première fois en France, Gio Ponti bénéficie d’une rétrospective, Au MAD de Paris. Des céramiques à la série Apta en passant par la maison L’Ange volant, le dialogue entre mobilier, objet et architecture illustre à merveille l’originalité du père du design italien.

Salle de séjour de la villa Planchart, Caracas, 1957.
© Antoine Baralhé. Caracas, Fondation Anala et Armando Planchart

Lorsque Gio Ponti (1891-1979) sort de l’École polytechnique de Milan à l’aube des années 1920, sa génération baigne dans l’esprit Novecento, un retour à l’ordre qui touche autant la peinture que l’architecture et les arts décoratifs. La référence ? Le néoclassicisme lombard, l’équivalent du Biedermeier autrichien qui inspira Josef Hoffmann et Koloman Moser pour créer la Wiener Werkstätte. C’est dans la céramique de Richard Ginori que se décline cet amour de l’architecture classique saisi avec un humour et une désinvolture qui marqueront toute l’œuvre de Ponti. Sur les panses des vases ou au creux des assiettes, femmes voluptueuses et éphèbes alanguis s’engagent dans des «conversations classiques» et autres «promenades archéologiques», toutes palladiennes. Citations qui apparaissent dans les réalisations architecturales de ses débuts, à Milan puis à Garches, où Ponti achève en 1926 sa première maison, L’Ange volant, pour Tony Bouilhet, héritier de la maison Christofle, puis dans ses premières lignes de meubles, conçus en 1927 avec quelques amis réunis sous le nom de Labirinto, et dans la collection Domus Nova qu’il dessine pour les grands magasins La Rinascente. Dans le numéro un de Domus, revue consacrée à l’architecture et au design qu’il fonde en 1928, son texte «La casa italiana» a valeur de manifeste : «Sa conception ne découle pas uniquement des besoins matériels de la vie, ce n’est pas seulement une “machine à habiter”.» Au fonctionnalisme et au purisme des modernes, Ponti préfère une interpénétration ludique, et même ambiguë, des meubles et de l’architecture.

 

Salon de la villa Nemazee, Téhéran, 1964.
Salon de la villa Nemazee, Téhéran, 1964. © Gio Ponti Archives, Milan

Camouflages et fantaisies visuelles 
À aucun moment, il ne se sent obligé de se conformer à un style. Léger et abordable pour Domus Nova, son néoclassicisme prend une allure palatiale pour la galerie des Contini Bonacossi à Florence. Si la table de salle à manger de l’appartement Schejola, à Milan, a des allures Biedermeier, la «bonne forme» de la desserte est contredite par de cocasses caissons ajoutés. Lorsqu’au début des années 1930, il crée les icônes modernistes de verre et de métal – toujours éditées par Fontana Arte – que sont les lampes Bilia et 0024, ou le guéridon Tavolino 1932, il sertit au même moment une toilette en miroir gravé de volutes rocaille. S’il sacrifie au siège tubulaire pour les bureaux de la société Montecatini et aux tables en verre pour ceux de Vetrocoke, à Milan, il imagine des parallélépipèdes revêtus de plaques d’acajou ou de cuir blanc capitonné pour le mobilier directorial. On ne peut s’empêcher de penser aux fantaisies d’un Serge Roche mêlées à celles d’un Jean Royère. À la fin des années 1930, Ponti rêve d’une «petite maison idéale» ouverte sur la nature, réconciliant modernité et vernaculaire méditerranéen sur une île imaginaire entre Capri et Procida : là, point de meubles, sinon des tables et des lits bas dont les tissus de couleurs vives chantent avec celles des sols et des murs…
En 1941, en demandant à Paolo De Poli de revêtir d’émaux la façade d’un cabinet, Ponti introduit la confusion : serrures et poignées sont savamment cachées, la scène peinte occultant la fonction. Confusion aussi avec une armoire-cheminée-vitrine, «meuble figuré» où sont disposés panneaux peints et sculptures. Aux rationalistes interloqués, Ponti répond avec malice que, parmi les fonctions du meuble, il y a celle du «plaisir» et que l’un de ses plaisirs est d’user de «fantaisie». Ainsi naissent ces mobili di fantasia qui multiplient les fonctions. La «folie pratique» du peintre et graphiste Piero Fornasetti, appelé à la rescousse, ajoute encore à cette tendance au camouflage par une surenchère allusive. L’ornement prend sa revanche et parasite les formes. Une radio tourne-disque est revêtue d’un fouillis de partitions, un bureau de dame est parsemé d’oiseaux et de plantes exotiques, un cabinet architecturé est plaqué de gravures palladiennes. La Casa Ceccato et la Casa Lucano (1950), à Milan, poussent à son comble ce goût du trompe-l’œil, de l’apparence et de la déroute visuelle. Les placages de loupe de noyer, savamment désaccordés par Ponti, ajoutent à la confusion. Des niches souvent lumineuses, des miroirs qui peuvent pivoter sur une autre pièce, des murs entiers simulant une bibliothèque où coulisse une porte secrète créent «un jeu réversible d’enfilades et de vues». Rien de figé, dans ces pezzi trasformati : une paroi se tourne, et le matériau et la symétrie changent.
Cette mixité des usages conduit à une nouvelle typologie. «À la place des étagères et des bibliothèques, c’est-à-dire de meubles à quatre pieds, je me suis orienté vers les “parois organisées”, c’est-à-dire de grands panneaux fixés aux murs sur lesquels la disposition d’objets divers est prédéfinie», écrit Ponti dans sa revue Domus. Avec ces parois, appelées «équipées» (pareti attrezzate), où les différentes fonctions «peuvent être dessinées de façon abstraite», les meubles s’intègrent aux murs. Avec les «fenêtres meublées» où ils viennent moduler les baies panoramiques que Ponti haïssait, l’intimité est rétablie. Le design s’intègre à l’architecture. Les meubles isolés entrent aussi dans le jeu : leurs formes faites de biais et de syncopes, de saillies et de trames contradictoires contribuent à déstructurer l’espace et à brouiller la vision. Il s’agit moins ici d’intégration que de création d’un labyrinthe visuel. Les piétements des tables basses pour Giordano Chiesa créent des spirales ou jouent avec les couleurs. Les damiers de couleurs désarticulent les fauteuils Mariposa, édités par Cassina en 1952. La subtilité des galbes et des profils de la fameuse Superleggera (Cassina, 1957), inspirée des Chiavari du XIXe siècle, contredit la soi-disant simplicité de cette «chaise sans adjectif».
Lorsque l’archi-designer, sollicité par des clients complices, a les mains libres – comme à la villa Planchart de Caracas (1953-1957) –, il fait œuvre d’art : «Cette maison est un jeu d’espaces, de superficies et de volumes […], c’est une sculpture abstraite d’une dimension énorme, il ne faut pas la regarder de l’extérieur mais y entrer et la parcourir, elle est faite pour être observée par un œil en continuelle giration», note Ponti dans Domus. L’extérieur de la villa est traité de la même façon : des «parois équipées» architecturales se détachent des murs, soulignées la nuit par un jeu d’éclairage ; les murs glissent les uns sur les autres ; le toit est légèrement «posé».
 

Table pliante Apta en formica, bois et laiton, 1970. Fabricant : Walter Ponti.
Table pliante Apta en formica, bois et laiton, 1970. Fabricant : Walter Ponti. Courtesy Ermes Ponti © Gio Ponti Archives, Milan

Formes géométriques et couleurs simples
Plus épuré encore, le jeu avec les formes géométriques et des couleurs simples se retrouve à la villa Diamantina (également à Caracas), à la villa Nemazee (à Téhéran) et, d’une façon plus simplifiée, à l’hôtel Parco dei principi (à Sorrente). La création d’objets se poursuit dans le même temps : surtouts de table fondés sur une combinaison de tubes, masques et animaux en argent pour Sabattini, bestiaire réalisé en émail avec Paolo De Poli. Les années 1960 voient Ponti céder au «design pour le plus grand nombre» avec la ligne Apta aux tubes légers, plaques de tôle, planches laquées et roulettes. Parmi ses ultimes fantaisies, la chaise Gabriela (éditée par Pallucco en 1971) dont la «pitoyable» assise rebute l’usager avant qu’il n’en comprenne la fonction essentielle : soulager la circulation sanguine des jambes. La génération post-moderne, Ettore Sottsass et Alessandro Mendini en tête, vénérait Gio Ponti, surnommé «Papà Ponti», reconnaissant ainsi le rôle qu’il a joué dans la libération du regard et l’imagination des créateurs italiens, non seulement par son œuvre, mais aussi par l’étonnante vitrine et tribune qu’était la revue Domus qu’il a dirigée jusqu’à sa mort. Une revue à laquelle François Mathey avait consacré en 1973 une exposition… au musée des Arts décoratifs dont il était le conservateur en chef.
 

À lire
Catalogue de l’exposition et premier ouvrage de référence sur Gio Ponti en français : 
Gio Ponti. Archi-designer, Sophie Bouilhet-Dumas, Dominique Forest, Salvatore Licitra (sous la direction de), MAD, 2018, 320 pages, 300 illustrations, 55 €. https://madparis.fr
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