Héraklès une œuvre manifeste de Bourdelle

On 24 June 2016, by Vincent Noce

Un athlète à la dynamique et au visage rappelant les noires figures des céramiques attiques, les muscles saillant sous l’effort, voici l’Héraklès de Bourdelle prêt à affronter les enchères.

Émile Antoine Bourdelle (1861-1929), Héraklès archer, huitième étude dite «modèle intermédiaire définitif», épreuve en bronze patiné, Alexis Rudier fondeur, Paris, h. 62 cm.
Estimation : 150 000/200 000 €

L’Héraklès archer fit sensation au Salon il y a un peu plus d’un siècle. Ce tirage de la huitième étude de 62 cm de haut a été fondu du vivant de l’artiste par Alexis Rudier, peut-être dans les années 1920. 62 cm, c’est la taille des modèles sur lesquels a travaillé Bourdelle à partir de sa première pensée, en 1906. Trois ans plus tard, l’entrepreneur Gabriel Thomas, séduit par un exemplaire en terre vu dans l’atelier, lui en commanda une version en bronze de plus de deux mètres de haut, pour son parc aux Capucins, dans le quartier de Bellevue à Meudon. Comme le souligne l’historienne de l’art Antoinette Le Normand-Romain, l’idée serait née d’une rencontre, «aux samedis Rodin», avec un bel officier de cavalerie qui sera son modèle.
 

Le commandant Doyen-Parigot posant nu pour Héraklès archer, dans l’atelier de Bourdelle, vers 1909, anonyme, d’après un négatif au gélatino-bromure d’
Le commandant Doyen-Parigot posant nu pour Héraklès archer, dans l’atelier de Bourdelle, vers 1909, anonyme, d’après un négatif au gélatino-bromure d’argent sur plaque de verre.
© musée Bourdelle/roger viollet

Aubert, un pionnier du cinéma
Dans l’album de photographies publié en 2013 par Art en scène, on peut voir ce dernier tenant, nu, la pose inconfortable qui met en valeur sa musculature, des chaises sous une couverture faisant office de rocher. La scène représente la chasse des oiseaux carnivores du lac Stymphale. L’œuvre rencontra le succès au Salon de 1910. Louis Vauxcelles qualifiait alors «Héraclès, moderne et barbare» de «clou de la sculpture […] un chef-d’œuvre formidable», dont il vantait la «beauté fruste d’une patine sans fignolage». Le bronze proposé à Drouot est vendu par la famille du collectionneur Louis Aubert (1878-1944). Ce fils d’un entrepreneur de travaux publics avait ouvert des salles de cinéma à Paris à partir de 1909, dans lesquelles il fut parmi les premiers à projeter des films parlants. Fondateur de la Compagnie générale du cinématographe, il fut également le producteur de cinéastes tels Jacques Feyder ou Sacha Guitry. Sa chaîne de salles, baptisée «Aubert Palace», fusionna avec Gaumont aux débuts des années 1930, quand il devint député radical des Sables-d’Olonne. Grand amateur de sculpture, il admirait Bourdelle. En 1926, il fonde l’Association des amis de l’artiste, qui entendait faire édifier un musée autour de son œuvre, à l’exemple de celui de Rodin. Des courriers inclus dans cette vente témoignent de cette complicité. Le 22 septembre de la même année, l’artiste confie à Aubert son enthousiasme pour ce «grand projet», tout en le pressant de garder le secret pour éviter le plagiat. «Il s’agit pour nos souscripteurs de grouper les Sculptures, les Architectures, les Peintures, les Fresques, les Pastels (les dessins par milliers), les Manuscrits d’Ant. Bourdelle»… Le 10 octobre, il lui envoie un plan d’une bâtisse de quarante mètres sur cinquante projetée «sur les fortifs», peut-être à Châtillon, qu’il entend confier à Augustin Perret, avec lequel il a travaillé au Théâtre des Champs-Élysées. Une architecture sans ornement, insiste-t-il. «Pas de stuc […] tout luxe serait l’ennemi […] oui le béton pur nu. Un musée n’a pas de balcons, pas de stalles, pas de loges... Je pense à une vaste carcasse, mais austère comme de vastes cellules de moine. Les œuvres devant seules être le décor.» Cette ambition ne put se réaliser. L’artiste disparut en 1929, Louis Aubert en 1944, aux Sables-d’Olonne dont il était devenu le député radical dans les années trente. Il aura fallu vingt ans, et la générosité d’un héritier Cognacq-Jay, pour que la veuve du sculpteur puisse acquérir et ouvrir la maison-atelier de l’impasse du Maine, à Paris.

Famille élargie, l’atelier de bourdelle était toujours rempli

Bourdelle, artiste partagé
Natif de Montauban, Bourdelle s’était installé en 1885 dans cet îlot montparnassien d’artistes démunis, où il compta comme voisins Jules Dalou et Eugène Carrière. Son propre père y ouvrit un atelier d’ébénisterie. Dans le calme du jardin, l’artiste modelait ses terres, écrivait des poèmes, dessinait ou peignait, quand il ne prenait pas des photographies. Avant de céder à cette puissance idéalisée tirée de l’antique, l’artiste fut partagé entre le romantisme de sa jeunesse et le symbolisme, sous l’influence d’Auguste Rodin. Pendant quinze ans, il en fut en effet le praticien, chargé de la taille de ses marbres. Sur une autre photographie de l’atelier, on peut voir l’un de ses propres sculpteurs dégrossir un bloc, que Bourdelle allait finaliser pour Ève. Les relations avec Rodin devaient se compliquer. La funeste erreur de ce dernier fut d’accepter d’expertiser le fonds d’atelier pour le partage des biens au moment du divorce de Bourdelle, une conduite fatale pour l’amitié. Avec Héraklès, le sculpteur cherche son langage propre. Il a longtemps vécu dans la gêne, et son attirance pour les grandes figures et le monumental n’a rien arrangé. Pour autant, cette dernière période consacrée à la «statuaire héroïque», pour reprendre une expression de Vauxcelles, qui a impressionné des artistes proches du régime soviétique, a brouillé son image. Comme le relève Colin Lemoine, conservateur des sculptures au musée, «ce contresens fâcheux fut préjudiciable à sa réception critique», alors que cette recherche s’inscrit dans le mouvement plus complexe du «retour à l’ordre», lequel englobe aussi un artiste comme Picasso.  Travailleur infatigable, le sculpteur avait déjà dû lutter pour se faire reconnaître. En 1886, son Amour agonisant ne fut ainsi pas compris au Salon. Il commença à sculpter les marbres de Rodin en 1893. Il fut également l’un des professeurs choisis par le maître, en 1900, pour son éphémère Institut à Montparnasse, où eut lieu la rencontre avec Henri Matisse. Bourdelle, qui allait fonder sa propre école, adorait enseigner. Son atelier était toujours rempli d’élèves, qui se mêlaient aux modèles, aux assistants et à sa famille élargie dans une atmosphère débonnaire. Il adorait aussi les femmes, vécut même un temps un ménage à trois, avec son épouse, Stéphanie Van Parys, et une jeune élève grecque, Cléopâtre Sévastos, qu’il finit par marier. 

 

 

Un atelier vivant
Cléopâtre s’est battue sans relâche pour l’ouverture du musée, qui fut offert à la Ville de Paris à la condition qu’elle et sa fille, Rhodia, en fussent conservatrices à vie. Curieux musée, où la famille continuait à vaquer à l’étage, multipliant les expositions de par le monde, tout en vendant la production à son compte, et surveillant jalousement le fonds d’archives. Naturellement, les photos de nus étaient remisées dans un tiroir secret. Cette situation a duré jusqu’à la disparition de Rhodia, en 2002. La directrice nommée en 2011, Amélie Simier, a beaucoup renouvelé et ouvert cette enclave, tout en lui conservant son charme. «Ces maisons-ateliers ont un chant à faire entendre», plaidait-elle lors d’un colloque à l’Institut national de l’histoire de l’art en mars dernier. Le nombre de visiteurs a doublé par rapport à 2003 pour atteindre 60 000. À notre connaissance, c’est le seul musée à disposer d’un atelier de moulage pour enfants et adultes. Amélie Simier a su faire revivre l’atmosphère des ateliers d’antan, en montrant la diversité des travaux et en s’appuyant sur de nouvelles recherches pour les accrochages et les expositions. Si ce n’est déjà fait, offrez-vous une balade dans le calme d’une petite athénée.

 

Interview
Colin Lemoine
 
  
Historien de l’art, Colin Lemoine est responsable des sculptures au musée Bourdelle depuis 2005.
À l’automne, il sera commissaire de deux expositions, «Bourdelle sculpteur et photographe», au musée Bourdelle, et « Ludwig van. Le mythe Beethoven», à la Philharmonie de Paris.

Quelle est la place d’Héraklès archer dans la vie et l’œuvre de Bourdelle ?
Il a travaillé environ trois ans à cette sculpture, qui va lui amener la fortune, critique et économique, tant attendue. Il a choisi un officier à l’anatomie avantageuse, le commandant André Doyen-Parigot, qu’il avait rencontré «aux samedis Rodin», mort sur le front en 1916. Il lui fait faire plusieurs séances de pose. Le sculpteur veut illustrer le sixième des travaux d’Hercule, l’extermination des oiseaux du lac Stymphale. Il va réaliser huit études avant la version définitive, qui sera présentée en bronze à la Société nationale des beaux-arts, réputée moins conservatrice que le Salon. Il ne numérote pas ces études et avance au petit bonheur la chance dans sa réflexion. Mais, très vite, il trouve les linéaments de sa pensée. L’arc n’a ni corde, ni flèche, le héros n’a pas de carquois. Certaines de ces études ont donné lieu du vivant de l’artiste à des épreuves en bronze de belle facture. Celles-ci sont rarement numérotées et leur tirage n’est pas strictement limité. C’est le cas de la huitième étude, dont les nombreuses fontes réalisées par Rudier bénéficient d’une ciselure très soignée, particulièrement respectueuse du plâtre original.

Comment évoluent les épreuves intermédiaires ?
Plusieurs détails changent : la forme du rocher, la présence ou non d’un aplat triangulaire, la forme de l’arc et, plus que tout, le visage. En effet, quand Bourdelle représente dans un premier temps le commandant, le modèle demande à n’être pas identifiable. À partir de la sixième étude, le sculpteur délaisse la stricte vraisemblance au profit d’une tête archaïsante.

On assiste à une forme d’hellénisation de l’œuvre dans ce processus...
ll y a ce mouvement chez Bourdelle : il s’éloigne du modèle pour aller vers l’universel  au contraire de Rodin, qui est encore dans la reconnaissance des corps. Émancipé de ce dernier, dont il fut le praticien de 1893 à 1908, Bourdelle entend jouir de son indépendance artistique. À cet égard, Héraklès archer se situe dans sa veine la plus féconde, qui le voit emprunter à la mythologie. L’artiste est obsédé par l’art grec. Il a une épouse hellène partageant avec lui le goût de son pays, que le sculpteur ne découvrira jamais. La Grèce, notamment archaïque, devient le territoire fantasmé de Bourdelle, loin des prescriptions de Rodin et des coercitions académiques.

En même temps, il traite le corps en morceaux, ce qui le ramène vers Rodin...
Bien qu’il se soit émancipé de Rodin, l’ombre du maître ne cesse de planer sur sa création. On ne se libère pas aisément d’un tel joug. Le père survit. Pour preuve, comme son aîné, Bourdelle reprend incessamment certaines sculptures, considérées comme des réservoirs infinis. Revenant à la tête d’Héraklès, qu’il envisage comme une pièce à part entière, il expérimente à son tour une esthétique du fragment. De même, dans les années 1920, il livrera plusieurs variations sculptées et dessinées autour de la statue, comme autant de survivances assurant à l’œuvre une postérité singulière.

Ce sont des années décisives pour lui...
Quand il achève l’Archer, en 1909, Bourdelle débute son enseignement à l’académie de la Grande Chaumière. C’est un artiste et un homme accompli, qui devient père d’une petite Rhodia, deux ans plus tard. À la Nationale de 1910, le bronze d’Héraklès archer rencontre un succès tel, que Bourdelle rompt l’accord conclu avec Gabriel Thomas, le propriétaire de l’œuvre, qui avait demandé à ce que celle-ci fût unique. Bourdelle en fera bientôt tirer plusieurs exemplaires, que les ayants droit limiteront à dix. Il existe trois versions de l’œuvre définitive, qui diffèrent les unes des autres par de menus détails, les inscriptions et les petits reliefs historiés figurant sur le rocher. Il existe donc trente bronzes de la version finale de l’Archer de par le monde.

Au Salon, ce «primitivisme» ne fait pas l’unanimité.
Aujourd’hui, l’œuvre nous paraît moins audacieuse et moins choquante qu’elle ne le fut à l’époque. Quand on observe les photographies du Salon, Héraklès apparaît comme un vrai boulet de canon. La critique vitupère ou vante cette figure sauvage, presque animale, avec ses pattes de lion, son anatomie improbable. Bourdelle défend l’idée d’un primitivisme, mais d’un type que j’ai déjà désigné comme étant «occidental», hanté par l’art grec archaïque et l’art roman. Il n’oublie cependant pas les formes extra-européennes de l’art, ainsi que l’atteste sa correspondance, ponctuée de références aux Hindous, aux Égyptiens, aux Assyriens.

Et elle s’affirme comme œuvre éminemment moderne...
1909 est l’année de parution du manifeste futuriste et Marinetti est un grand thuriféraire de l’œuvre. À n’en pas douter, le théoricien italien pensa faire de Bourdelle l’égal de Boccioni. De même, Héraklès est contemporain du cubisme analytique, et il n’est qu’à voir sa tête d’Apollon (1898-1909) qui est une œuvre protocubiste, pour mesurer la fécondité des recherches du sculpteur et réviser sa généalogie…

BOURDELLE
EN 6 DATES
1861
Naissance à Montauban,
son père Antoine est menuisier-ébéniste
et sculpte les meubles qu’il dessine.
1884
Il est reçu deuxième au concours d’admission
de l’École des beaux-arts de Paris.
1893
Auguste Rodin l’emploi comme praticien,
jusqu’en 1908.
1909
Il enseigne à l’académie de la Grande Chaumière, Alberto Giacometti,
Germaine Richier ou encore Otto Gutfreund
seront ses élèves.
1910
Il expose son Héraklès archer au Salon
de la société nationale des beaux-arts.
1919
C’est le début de la décennie
des grandes commandes officielles,
qui s’achèvera avec son décès, en 1929.   

À savoir
Mercredi 29 juin, salle 1 - Drouot-Richelieu, Drouot-Estimations OVV, Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
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