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Henri Samuel, le grand style français

Published on , by Laurence Mouillefarine

Ce décorateur discret a su adapter aux desideratade sa prestigieuse clientèle toute la variété des grands styles français, tout en commandant à des artistes des meubles qui aujourd’hui défraient la chronique des enchères.

Henri Samuel Henri Samuel, le grand style français
Henri Samuel

Pour m’habiller, je ne fais confiance qu’à Balenciaga et pour la décoration, à Henri Samuel», affirmait Mary de Rothschild. Le professionnel devait en effet rester dans les mémoires comme «le décorateur des Rothschild». Marie-Hélène et Guy, notamment, lui confièrent la remise en éclat du château de Ferrières, en 1956  point d’orgue d’une carrière éblouissante. Bien d’autres personnalités le sollicitèrent, comme l’illustre l’album qui vient d’être publié à New York : le prince Saddrudin Aga Khan, les Vanderbilt, William Randolph Hearst ou le couturier italien Valentino, dont Samuel aménagea, pourtant âgé de 91 ans, le château de Wideville, dans les Yvelines. Cette monographie, en anglais, est la première à lui être consacrée. Enfin ! Jacques Grange, éminent confrère, en signe l’une des préfaces. Car celui-ci fit son apprentissage chez Henri Samuel. Il y passa trois ans au sortir des écoles Boulle et Camondo. «J’ai découvert un monde qui m’était étranger. Je veillais à l’installation des rideaux et tapisseries au Trianon, à Versailles, quand je n’allais pas à l’atelier de Diego Giacometti suivre l’avancement de la bibliothèque qui lui avait été commandée ; je supervisais les travaux dans la salle de bains de Marcel Bleustein-Blanchet, créateur de Publicis, dont le décor avait été réalisé par le peintre François Arnal  Arnal qui vivait, alors, avec l’actrice Micheline Presle. Imaginez comme c’était exaltant pour un débutant ! Henri Samuel m’a enseigné l’exigence, le souci du détail, les proportions justes, il m’a initié à un classicisme épuré. Bref, il m’a mis le pied à l’étrier.»

Le grand salon du pavillon Dufour qu’occupaient les Van der Kemp, au château de Versailles, fut aménagé pour eux vers 1967. © photo Jacques Bachmann
Le grand salon du pavillon Dufour qu’occupaient les Van der Kemp, au château de Versailles, fut aménagé pour eux vers 1967. © photo Jacques Bachmann

Un ambassadeur des arts français
Henri Samuel est issu d’une famille de banquiers juifs, et était destiné à faire profession dans la finance. Après un stage de deux ans à Wall Street qui l’en décourage, il revient à ses amours : la décoration. Âgé de 21 ans, en 1925, il entre chez Jansen, où il assiste Stéphane Boudin, ensemblier prisé d’une élite internationale. Un passage chez Ramsay, et le voilà dans la maison de décoration Alavoine & Cie, dont il assure la direction. Lorsque celle-ci ferme, il fonde sa propre entreprise. Nous sommes en 1970. Son nom circule de bouche à oreille entre Londres, Lisbonne, Munich, New York et Palm Beach. Le «style Samuel» fait florès jusqu’à Los Angeles. Mais, quel est-il ? Lui-même se disait incapable de le définir ; jamais le décorateur ne se répète. Il est l’ambassadeur des arts décoratifs français. Cependant, tantôt il décline les styles du XVIIIe siècle, chers à la clientèle d’outre-Atlantique après-guerre ; tantôt  comme chez le comte et la comtesse Hubert d’Ornano, quai d’Orsay à Paris  il déploie sièges capitonnés, stores bouillonnés, murs couverts de tentures pour recréer l’ambiance exubérante du second Empire. L’esthète, habile, s’adapte aux goûts de ses clients, et à leurs collections. Gilles Muller, débutant dans les relations publiques qui fréquentait la même société qu’Henri, se souvient de la salle à manger spectaculaire, avenue de New York, de Claude Papeloux ; une mélomane  comme Samuel  laquelle organisait des festivals : «Les murs étaient entièrement tapissés de faïences de Nevers. Quel talent !» Quant à l’hôtesse, elle était bavarde. «Elle ne se tait qu’à Bayreuth», plaisantait son décorateur. Spirituel, Samuel ? D’aucuns se souviennent de ses traits d’humour. D’autres le disent content de lui, un brin pontifiant. «C’était un personnage réservé, note encore Gilles Muller, il était vêtu comme un banquier, costume gris et cravate, toujours impeccable, même lors des pique-niques qu’il organisait dans sa maison de campagne à Montfort-l’Amaury, servis par un maître d’hôtel en gants blancs et un sommelier. Samuel était un homme d’habitudes. Vous conviait-il à déjeuner ? Ses invités se devaient d’arriver à 11 h 45 pile.»

 

Les étoffes… et les sièges
À travers les intérieurs du maître, on reconnaît toutefois sa patte à quelques détails : les tables enjuponnées, les coloris subtils  bleu pâle, vert céladon, rose terre cuite , une moquette tachetée façon léopard. L’artiste de la décoration semble aussi particulièrement affectionner les étoffes… et les sièges. Témoin, le Salon bleu de l’exubérante Louise de Vilmorin au château de Verrières-le-Buisson ; à peine peut-on circuler dans la pièce, tant elle est encombrée de fauteuils, bergères, confidents, le tout habillé du même coton imprimé de fleurs qu’arborent les rideaux ! Opulent cocon. «Intimité» et «confort» sont les maîtres mots de Monsieur Henri. «Une installation est réussie, estimait le professionnel, si une fois achevée, on ne soupçonne pas l’intervention d’un décorateur.» Aussi, certaines maîtresses de maison prétendaient-elles avoir elles-mêmes aménagé leur nid… En 1957, événement dans le monde des musées, Gerald Van der Kemp, conservateur au château de Versailles, invite Henri Samuel à y restaurer les salles Empire. Si ce genre d’intervention n’étonne plus aujourd’hui, faire appel à un conseiller extérieur était révolutionnaire à l’époque. «L’éminence grise de la décoration française», comme l’appelle la presse américaine, sera ensuite consultée par le Metropolitan Museum of Art de New York, à l’heure d’installer les objets d’art des XVIIe et XVIIIe siècles offerts par Jayne et Charles Wrightsman et ceux de la donation Linsky, centrée sur le siècle des Lumières. Il y reconstitue ses légendaires «period-rooms».

 

Le grand salon d’Henri Samuel, animé par Le Fruit d’or de Balthus, rassemble des meubles de César, Rougemont, Hiquily… © Photo Pascal Hinous
Le grand salon d’Henri Samuel, animé par Le Fruit d’or de Balthus, rassemble des meubles de César, Rougemont, Hiquily… © Photo Pascal Hinous



Diego Giacometti, César, Philippe Hiquily…
Célébré pour son art à présenter les styles anciens, Samuel n’en est pas moins sensible à la création contemporaine. Il excelle à mélanger classicisme et avant-garde. En cela, il reste un pionnier. Il s’intéresse aux designers. Mieux, il incite des plasticiens à concevoir des pièces de mobilier, tels François Arnal, César, Philippe Hiquily, Guy de Rougemont. Production qu’il fait entrer, par petites touches, chez quelques commanditaires ouverts à la modernité. Parmi lesquels Jacqueline Delubac, propriétaire d’une remarquable collection de tableaux modernes et contemporains. «Samuel a lancé Hiquily», rappelle Jean-Marc Lelouch, antiquaire quai Voltaire : «Le sculpteur mangeait de la vache enragée. En lui commandant plusieurs meubles, il l’a sorti de la misère.» L’attirance du décorateur pour la nouveauté se manifeste allègrement dans sa propre demeure. Un rez-de-jardin, rue du Faubourg-Saint-Honoré, à l’architecture néoclassique. Chez lui, il s’autorise des voisinages audacieux : un tableau de Balthus surmonte une console «Expansion» de César ; des dessins de Wifredo Lam et Jean Fautrier accompagnent une cheminée de style Directoire. L’acajou d’époque Louis XVI côtoie Plexiglas et laiton doré. «Lorsque l’on a vu des images de son salon, on ne l’oublie pas !», s’enthousiasme Louis-Xavier Joseph, spécialiste du mobilier du XVIIIe siècle chez Sotheby’s. « Ses murs rouges, ou plus exactement d’un orange corail, le contraste stupéfiant entre les boiseries Empire et le design contemporain… Le lieu est mythique ! Je l’ai découvert dans le catalogue de sa succession. C’est cette vente aux enchères qui m’a donné l’envie d’exercer mon métier.» La dispersion, qui eut lieu chez Christie’s à Monaco en décembre 1996, attira évidemment les adorateurs de Samuel. Une table «aux caryatides», pièce unique de Diego Giacometti, obtenait ce jour à un mémorable premier record mondial (2 756 000 €, soit environ 422 000 €.) Le fol engouement pour les meubles sculptés de Diego ne faisait que commencer.

HENRI SAMUEL
EN 5 DATES
1904
Henri Samuel nait à Paris
1925
Entre chez Jansen pour assister Stéphane Boudin
1946
Est engagé comme directeur par la maison de décoration Alavoine
1970
Crée sa propre entreprise Henri Samuel décorateur
190496
Décède à Paris ; cette même année la vente de sa succession aura lieu à Monaco
À LIRE
Emily Evans Eerdmans, «Henri Samuel, Master of the French Interior», préfaces de Jacques Grange et Eva Samuel, éd. Rizzoli, New York, 2018.
Toutes les photos des intérieurs sont extraites de l’ouvrage.
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