Henri Polaillon, la bibliophilie avec panache

On 25 June 2020, by Philippe Dufour

Cet homme de sciences a constitué un ensemble de choix qui mêlait tous les domaines chers à son cœur : arts du spectacle ou de la chasse, ornithologie et uniformologie… Des univers spectaculaires, où le mot d’ordre est bien souvent la couleur.

George Edwards, Gleanings of Natural History, exhibiting Figures of Quadrupeds, Birds, Insects, Plants… with descriptions of [152] different Subjects, Designed, Engraved, and Coloured after Nature… Glanures d’histoire naturelle… Londres, printed for the Author, 1758-1760-1764.
Estimation : 12 000/16 000 €

À la manière de l’honnête homme du XVIIe siècle, Henri Polaillon (1875-1941) a fixé plusieurs cordes sur l’arc de ses passions. La première d’entre elles vibrait pour les sciences naturelles : une évidence pour ce docteur en médecine de la faculté de Paris, dont le sujet de la première thèse, en 1901, portait sur la Contribution à l’étude de l’histoire naturelle et médicale des moustiques. Cet intérêt majeur devait d’ailleurs faire de lui, l’année suivante, un membre titulaire de la Société zoologique de la capitale. Mais ce fils unique, issu d’une famille de médecins et de chirurgiens lyonnais, se devait d’explorer d’autres domaines, dessinant un large spectre de connaissances, de la littérature à l’épopée napoléonienne, en passant par l’histoire de l’estampe. Toutes disciplines que l’on retrouve sur les rayons d’une bibliothèque éclectique, dont la constitution a absorbé entièrement l’infatigable collectionneur durant les vingt dernières années de son existence.
 

Pierre Martinet, Galerie des Enfans de Mars et Collection de divers Uniformes de tous les Corps composant la ci-devant Garde, Paris, chez
Pierre Martinet, Galerie des Enfans de Mars et Collection de divers Uniformes de tous les Corps composant la ci-devant Garde, Paris, chez Martinet, rue du Coq, 1807-[1814].
Estimation : 15 000/25 000 


La vénerie avec les princes, le théâtre à la foire
Mammifères, oiseaux, reptiles et autres insectes n’avaient aucun secret pour le zoologue émérite qu’était le docteur Polaillon ; aussi a-t-il acquis en la matière certains ouvrages incontournables. Le plus fascinant d’entre eux demeure cette somme – en deux volumes in-4° – composée par le naturaliste britannique George Edwards, éditée pour l’auteur, et sous sa direction, à Londres en 1758, 1760 et 1764 : Gleanings of Natural History exhibiting Figures of Quadrupeds, Birds, Insects, Plants […]. Il s’agit là de la somptueuse édition originale en français et en anglais, reliée à l’époque en maroquin bleu pour Jean-Baptiste Pâris de Meyzieu (1718-1778), grand fermier général et bibliophile, dont elle porte d’ailleurs l’ex-libris. Pour feuilleter cet ouvrage précieux – certaines des 152 planches coloriées l’ont été de la main même de l’auteur –, il faudra prévoir au moins 12 000 à 16 000 €. Après l’observation des animaux, la chasse et ses plaisirs sont illustrés par la fameuse Vénerie de Jacques du Fouilloux, gentilhomme, seigneur dudit lieu, pays de Gastine, en Poitou [...], l’un des plus beaux livres cynégétiques connus, dédié en 1568 au roi Charles IX. Cette version éditée en 1754, à Bayreuth, par Frédéric Élie Dietzel, imprimeur de la cour, est une «édition rarissime, autant et peut-être plus que les premières, et dont on ne connaît que fort peu d’exemplaires», comme le notait le spécialiste Jules Thiébaud en 1934. L’in-4° contient 56 figures gravées sur cuivre par des artistes allemands (dont cinq coloriées), qui ont la particularité de reprendre les mêmes sujets que les gravures originelles, mais avec des personnages habillés à la mode du XVIIIe siècle (10 000/10 500 €)… Quant à l’historique de cet exemplaire, il rappelle l’attention portée par le docteur Polaillon aux belles provenances : son ex-libris affiche les armes de Charles, comte Greffulhe (1848-1932), modèle de Marcel Proust pour le personnage du duc de Guermantes, et époux de la comtesse du même nom, célèbre égérie fin de siècle.

 

Johann Baptist Seele et Johann Volz, Charakteristiche Darstellung der vorzüglichsten vorzäglichsten Militairs, Augsbourg, Librairie d’art
Johann Baptist Seele et Johann Volz, Charakteristiche Darstellung der vorzüglichsten vorzäglichsten Militairs, Augsbourg, Librairie d’art académique, 1800-1810.
Estimation : 5 000/8 000 


Lesage et La Fontaine en vedettes
Quant aux «dix volumes de première importance pour l’histoire du théâtre français, car permettant d’appréhender les débuts contrariés de l’Opéra-Comique et du vaudeville à Paris» – selon les mots de l’expert Jean-Baptiste de Proyart – , ils composent le Théâtre de la foire […] et portent les armes de la duchesse de Gramont. On en attend pas moins de 3 000/5 000 € (voir encadré page 17). Au chapitre littéraire, on ne manquera pas de relever la présence des Fables choisies mises en vers par Jean de La Fontaine, en quatre volumes in-folio, imprimées par Desaint & Saillant, Durand, à Paris, en 1755-1759, la première édition parée des illustrations de Jean-Baptiste Oudry. À cette vertu s’ajoute l’attrait d’une extraordinaire reliure d’époque, tachetée d’insolites motifs de pattes de chien (5 000/8 000 €)… Pour les historiens de l’art, un ouvrage comptera plus que les autres : Suite et arrangement des volumes d’estampes dont les planches sont à la bibliothèque du Roy, sorti de l’Imprimerie royale en 1727, qui se distingue par ses plats de maroquin noir arborant les armes de la Couronne. Pour cet exceptionnel catalogue – l’un des deux seuls connus dans son édition originale avec celui de la BnF –, il faudra prévoir 6 000 /10 000 €.

La Grande Armée en revue
Quatre ans après la disparition du docteur Polaillon, en 1941, la revue La Sabretache –organe de la société du même nom, spécialisée en histoire et équipements militaires – lui rend un hommage révélateur, évoquant «l’aimable et érudit collectionneur qu’était le Dr Polaillon, dont les avis faisaient autorité en matière d’arme blanche». Les uniformes, particulièrement ceux du premier Empire, ne semblent pas, eux non plus, avoir eu de secret pour l’esthète, qui a collecté les plus beaux ouvrages sur la question. Et pour cause : ces tenues spécifiques ne furent jamais aussi inventives et colorées que sous Napoléon Ier. Tout alors était mis en œuvre pour que les militaires, de l’officier au simple soldat, affrontent l’ennemi avec panache – comme l’a rappelé récemment l’exposition du musée des Invalides «Les canons de l’élégance». On peut le vérifier en tournant les feuillets composant la fantastique Galerie des Enfans de Mars et Collection de divers Uniformes de tous les Corps composant la ci-devant Garde, éditée à partir de 1807, à Paris, par Pierre Martinet. Ces quatre volumes in-folio, aux 310  planches rehaussées d’un coloris de grand luxe, argenté et enluminé, constituent l’un des trois seuls exemplaires aujourd’hui connus, avec ceux appartenant à la reine d’Angleterre et à la BnF. Ce premier tirage sur grand papier, est, à ce jour, le plus complet recensé par les annales de vente. Aussi devrait-il atteindre les 15 000/25 000 €. Toujours par Martinet, spécialiste de ce type de recueil, voici aussi un autre monument : Troupes françaises, et autres, un premier tirage de différentes suites parues entre 1807 et 1814, comptant pas moins de 383 planches coloriées de costumes militaires («la plus importante des collections publiées en France sur les troupes de Napoléon», selon l’appréciation portée en 1900 par le grand spécialiste Glasser). Pour ces quinze volumes in-4°, il faudra compter de 12 000 à 18 000 €.

Jacques du Fouilloux, La Vénerie de Jacques du Fouilloux, Gentilhomme, Seigneur dudit lieu, pays de Gastine, en Poitou, Bayreuth, Frédéric
Jacques du Fouilloux, La Vénerie de Jacques du Fouilloux, Gentilhomme, Seigneur dudit lieu, pays de Gastine, en Poitou, Bayreuth, Frédéric Élie Dietzel, Imprimeur de la Cour, de la Chancellerie et du Collège Chrestien-Ernestin, 1754.
Estimation : 10 000/15 000 


Uniformes européeens
Cette polychromie flamboyante, on la retrouve dans beaucoup d’albums de l’époque et, pour l’expert Jean-Baptiste de Proyart, l’intérêt scientifique de la mise en couleurs est double : «D’abord reproduire avec fidélité les tonalités des tenues, ce qui constitue un témoignage inestimable. Ensuite, communiquer des données socioculturelles plus larges, car le procédé n’est pas le même suivant les pays et les milieux.» Ainsi les imprimeurs d’outre-Rhin ont-ils été des pionniers en ce domaine. En témoigne la rare suite par Carl Christian Horvath, libraire à Potsdam, d’après 1790, recensant les Uniformes de l’Armée de la République Française (2 000/3 000 €). Mais la plus belle série publiée en Allemagne – et durant la période napoléonienne – s’intitule Charakteristische Darstellung  der vorzüglichsten europäischen Militairs, de Johann Baptist Seele et Johann Volz (Augsbourg, Librairie d’art académique, 1800-1810) ; elle est ici accessible pour 5 000/8 000 €. Sur ses planches coloriées et rehaussées de pointes d’or défilent fièrement, sous forme de scènes de genre, la quasi-totalité des uniformes européens de l’Angleterre à la Turquie, en passant par la France, la Prusse, la Saxe, la Hollande ou l’Autriche… Une parade décidément très complète !

 

Naissance du vaudeville et de l’opéra-comique
 
Alain-René Lesage, Jacques-Philippe d’Orneval et Louis Fuzelier, Le Théâtre de la foire ou l’Opéra-Comique. Contenant les meilleures pièce
Alain-René Lesage, Jacques-Philippe d’Orneval et Louis Fuzelier, Le Théâtre de la foire ou l’Opéra-Comique. Contenant les meilleures pièces qui ont été représentées aux Foires de S. Germain & de S. Laurent, Paris, Pierre Gandouin, 1737. Estimation : 3 000/5 000 €

Bien à l’abri dans leurs reliures en maroquin citron, où s’étalent largement les armes de leur propriétaire, Béatrix de Choiseul-Stainville (1729-1794), duchesse de Gramont, se cachent des dizaines de pièces et de partitions qui retracent l’apparition des arts du spectacle populaire. Le Théâtre de la foire ou l’Opéra-Comique. Contenant les meilleures pièces qui ont été représentées aux Foires de S. Germain & de S. Laurent s’avère un véritable monument littéraire en dix volumes in-8°, orné de 92 gravures. Édité par Pierre Gandouin, à Paris, en 1737, l’ouvrage a été composé par trois auteurs dramatiques : Alain-René Lesage, Jacques-Philippe d’Orneval et Louis Fuzelier. Et ce, à partir du répertoire joué lors de ces manifestations fort courues au XVIIIe siècle, où l’on pouvait applaudir Les Amours de Nanterre ou encore Arlequin sultane favorite… Mais, face aux institutions officielles et toutes puissantes qu’étaient la Comédie-Française et l’Académie royale de musique, ce théâtre de tréteaux, souvent irrespectueux, a dû batailler pour s’imposer. Alors, pour braver l’interdiction de tous les dialogues parlés, imposée par un arrêt du Parlement, les artistes introduisent à la foire Saint-Germain, en 1710, les «écriteaux» : il s’agit de couplets écrits sur une pancarte qui se déroule au-dessus de chaque acteur, et que les spectateurs chantent à leur place ! Bientôt, grâce à la plume d’auteurs de talent, comme Lesage, qui écrivent pour eux, les spectacles de foire vont évoluer vers le vaudeville et l’opéra-comique, gagnant ainsi leurs lettres de noblesse.
Wednesday 08 July 2020 - 14:00 - Live
Salle 7 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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