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Gonzague Mézin ressuscite Lignereux

Published on , by Virginie Chuimer-Layen

Réputée pour ses objets d’exception aux XVIIIe et XIXe siècles, la maison Lignereux connaît depuis 2016 un second souffle grâce au créateur Gonzague Mézin, qui lui a redonné vie avec un collectif d’artistes et d’artisans. 

Maison Lignereux, Enlightenment - Important Nothings, 1/8, 2021, Gonzague Mézin,... Gonzague Mézin ressuscite Lignereux
Maison Lignereux, Enlightenment - Important Nothings, 1/8, 2021, Gonzague Mézin, Tanya Gomez (céramiste), Silv’Or (doreurs et  brunisseurs sur métaux), Solyfonte (fondeurs d’art) et Thierry Toutin (luminophile).

Actif dès 1781, le marchand-mercier Martin-Eloy Lignereux (1751-1809) s’associe six ans plus tard avec son confrère Dominique Daguerre afin de développer une entreprise internationale de création d’objets d’art. «Des collaborations avec les artistes les plus talentueux, des accords exclusifs avec les manufactures de Sèvres et de Wedgwood et une audace créative sans cesse renouvelée ont permis de servir un cercle exceptionnel de collectionneurs dont, entre autres, Louis XVI et Marie-Antoinette, le tsar Paul Ier de Russie ou encore Napoléon Ier », souligne le docteur en histoire de l’art Vincent Bastien. En 1789, Daguerre ouvre une boutique à Londres, alors que Lignereux dirige celle de Paris et les ateliers de la capitale. En 1796, au décès du premier, le second redouble d’inventivité et offre à la maison, en 1801 et 1802, une médaille d’or à l’Exposition des produits de l’industrie française. En 1804, malade, Lignereux cède son stock d’objets au bronzier Pierre-Philippe Thomire, qui continue à en diffuser la production sous le premier Empire. Deux siècles plus tard, Gonzague Mézin réveille la marque endormie, en fédérant un collectif de haute volée associant savoir-faire historiques et créativité contemporaine.
 

Mighty Fountain, «The Kubla Khan Series», 2017, Gonzague Mézin, Tanya Gomez (céramiste), Cabiria (bronziers d’art), Silv’Or (doreurs et br
Mighty Fountain, «The Kubla Khan Series», 2017, Gonzague Mézin, Tanya Gomez (céramiste), Cabiria (bronziers d’art), Silv’Or (doreurs et brunisseurs sur métaux), Solyfonte (fondeurs d’art) (détail), musées des Arts Décoratifs, Paris, 2017.


«Tout a débuté lorsqu’en 2004-2005 je me suis intéressé à la collection de Quintin Craufurd, personnage romanesque et collectionneur écossais de la fin du XVIIIe et du début du XIXsiècle, grand amateur de meubles Lignereux, dans le cadre de ma maîtrise en histoire de l’art à la Sorbonne, explique-t-il. Celle-ci comprenait des objets assez inclassables, mariant les styles français et anglais d’alors. À cette époque, au cours d’un stage au château de Versailles avec le conservateur Christian Baulez, je découvre aussi des objets d’art inouïs réalisés par les marchands-merciers avant la Révolution, et m’interroge : qui sont aujourd’hui les successeurs de ces créateurs ? Pourquoi cesser de créer des objets fous ?» Pendant une dizaine d’années, ce jeune féru d’objets précieux va travailler chez l’assureur d’art Hiscox, sans vraiment s’y sentir à sa place. Fort de rencontres et de stages effectués également avec l’expert Brice Foisil au département XVIIIe de Sotheby’s, mais aussi chez l’ébéniste Benoit Blaise, il décide alors de faire revivre la maison. En 2013, il dépose le nom, puis en 2016 crée un premier et nouvel objet estampillé Lignereux, exposé la même année sur le stand Aveline & Quénetain à la Tefaf de Maastricht. Un an plus tard, Olivier Gabet, alors directeur du musée des Arts décoratifs, l’invite à exposer «The Kubla a Khan Series», suite de cinq céramiques contemporaines montées en bronze doré, dans ses salles du XVIIIe siècle en contrepoint de l’exposition consacrée à Pierre Gouthière. Une présentation qu’il étoffera la même année à la Maison de l’Armateur, au Havre. Depuis, ses pièces uniques, résultant également de commandes, font le bonheur de collectionneurs suisses, américains et français.
 

Une pratique, des créateurs, une philosophie
Pour créer un objet Lignereux actuel, Gonzague Mézin rêve, écrit et «dessine» d’abord des histoires. Puis, muni des croquis de ses objets, il identifie et consulte des membres de l’équipe afin de donner vie à ses «fictions». À ce jour, il a réuni autour de lui environ vingt talents incarnant le renouveau de l’enseigne historique. «Ouvert, appelé à grandir, ce collectif fédère deux types de créateurs, souligne-t-il. Des artisans d’art, exécutant de manière virtuose des parties d’œuvres déjà définies, mais aussi des artistes au corpus créatif personnel, venant insérer leur ouvrage au sein d’objets Lignereux.» Aux côtés d’ateliers d’orfèvres, de fondeurs, bronziers d’art, laqueurs, marbriers façonniers, doreurs et brunisseurs sur métaux, la céramiste Tanya Gomez, le sculpteur Samuel Yal ou encore l’artiste verrier Xavier Le Normand – entre autres – impriment leur signature dans d’étonnantes productions, souvent extravagantes. «Il est important que leurs gestes y soient identifiables, ajoute-t-il, comme à l’époque des marchands-merciers, où des objets naissaient de la collaboration avec des artistes majeurs tels que Boizot, Falconet ou Boucher.» S’ensuit la création proprement dite, souvent précédée d’une période de tests pour retrouver, par exemple, les bons alliages de matériaux ou dénicher les ateliers capables de prouesses artisanales qui semblent anachroniques. «Mon travail comporte aussi un aspect documentaire, voire “archéologique”, qui souvent m’amène à prendre conseil auprès de restaurateurs d’œuvres anciennes, mais aussi à nouer des relations avec des artisans désireux de dépasser leur savoir-faire. Par exemple, sourcer du porphyre impérial d’Égypte et trouver quelqu’un à même d’en tailler les blocs nécessaires pour fabriquer la pendule monumentale Tout se transforme a constitué un immense défi et nécessité de très nombreuses recherches.»

 

«Grandes eaux», 2017-2022, Gonzague Mézin, Cabiria (bronziers d’art), fonderie de Coubertin, Damien François (monteur), Tanya Gomez (céram
«Grandes eaux», 2017-2022, Gonzague Mézin, Cabiria (bronziers d’art), fonderie de Coubertin, Damien François (monteur), Tanya Gomez (céramiste), Silv’Or (doreurs et brunisseurs sur métaux), Solyfonte (fondeurs d’art), Ursae (orfèvres), Espace Muraille, Genève, janvier 2022.


Sous sa houlette et les doigts de ces experts, de fantastiques objets renouvellent les codes de la maison Lignereux dans un esprit actuel. Bronze doré au feu, porcelaine à glaçure céladon (chun), verre taillé, marqueterie de paille, pierre de Volvic patinée à l’encre de Chine, révélés à leur paroxysme, réinventent les formes et le bestiaire du corpus de la maison. «La couleuvre de Lignereux ? Je l’ai transformée en grand serpent venimeux, inspiré de la collection des cartes de vœux “Love” d’Yves Saint Laurent, mais aussi du collier “Adam” du joaillier français Boucheron. Pour moi, créer un objet, c’est comme poster une lettre. Cet artefact porte l’empreinte de l’histoire de son créateur, mais aussi de la mémoire collective passée. J’utilise certaines “lettres” précédemment postées par des artistes, afin d’imaginer une création totalement contemporaine.» Pour l’heure, Gonzague Mézin visite ses ateliers, coordonnant un projet lié à l’exposition «Louis XV, goûts et passions d’un roi» au château de Versailles, à l'automne. Dans le cadre de cette manifestation présentant 400 œuvres révélant l’homme derrière le monarque, mais aussi son attachement aux arts, Yves Carlier et Hélène Delalex, conservateurs du patrimoine au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, ont souhaité aborder la postérité symbolique du Bien-Aimé à travers une pièce actuelle. Ainsi ont-ils invité Lignereux à imaginer une proposition monumentale : «“Après nous, le déluge”, inspiré d’une citation apocryphe royale, est une installation en porcelaine, bronze doré et miroirs composée de vingt objets jamais montrés au public, explique Gonzague Mézin. Elle parle de Louis XV, de sa responsabilité, mais aussi de Versailles, cette construction politique cristallisant certaines tensions typiquement françaises : la fierté d’être les dépositaires d’un monument fabuleux, mais aussi l’indignation suscitée par les privilèges des nantis…»
Au XXI
e siècle, Lignereux connaît un véritable renouveau grâce à cet esprit créatif et érudit. Tel un directeur artistique reprenant les rênes d’une maison de couture, Gonzague Mézin orchestre la création collective d’objets exceptionnels, où la beauté n’a plus de finalité décorative comme au XVIIIe siècle, mais interroge la société actuelle. «Le beau est un médium qui nous surprend et nous bouscule au bénéfice d’une démarche conceptuelle : un matériau dérangeant, questionnant le réel et la condition humaine. Dans une telle perspective, la fonction de l’objet Lignereux devient secondaire. Au fond, nos pièces sont autant d’essence artisanale que philosophique.»

à voir
«Louis XV, goûts et passions d’un roi»,
château de Versailles, place d’Armes,
Versailles (78), tél. : 01 30 83 78 00.
Du 18 octobre 2022 au 19 février 2023. 
www.chateauversailles.fr

 
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