Gisèle Croës, un parcours gravé dans le bronze

On 16 June 2017, by Alexandre Crochet

À l’occasion de la saison asiatique parisienne, retour sur l’itinéraire de l’une des plus éminentes spécialistes des arts d’Extrême-Orient, qui nous livre sa perception des tendances du marché.

 

Établie à Bruxelles dans les années 1970, avec pour terrain de prédilection les bronzes archaïques, Gisèle Croës appartient au club très fermé des antiquaires en arts asiatiques reconnus mondialement. De la Biennale, à Paris, à la Tefaf Maastricht, ses plus beaux trophées ont rejoint de grandes collections internationales ainsi que les musées occidentaux et extrême-orientaux.
Votre métier a-t-il des racines dans votre enfance ?
Je viens d’une famille plutôt modeste. Mes parents étaient des réfugiés russes blancs qui m’ont donné une éducation russe. L’âme russe m’est restée. Si je ne porte pas un prénom slave, c’est parce que ma mère avait beaucoup aimé le ballet Giselle (de Michel Fokine, ndlr). S’ils n’avaient pas énormément d’argent, mes parents étaient très orientés vers la littérature et les arts. J’ai eu ainsi accès à beaucoup de choses. L’amour de l’art, je l’ai toujours eu , mais j’ignorais que j’allais en faire un métier.
Vous évoquez la littérature. Que vous a-t-elle apporté dans votre travail ?
Elle m’a apporté une culture générale précieuse. Parfois, les spécialistes n’ont d’yeux que pour leur domaine, souvent très précis. C’est un grand défaut. L’œil doit rester ouvert sur tout. La littérature a approfondi ma connaissance de la nature humaine du monde, m’a apporté un autre Weltanschauung, un autre regard. Les livres vous apprennent comment vivent les autres.
Et qu’est-ce qui a guidé vos pas vers l’Asie ?
Ce sont les hasards de l’existence. En 1962, je sortais de l’université, et l’on m’a demandé si je voulais aller travailler en Chine. C’est ainsi que j’ai collaboré à Radio Pékin, mais dans le domaine de la politique, jusqu’en 1965, à la veille de la Révolution culturelle. J’étais responsable des émissions en français, à destination de l’Afrique et de l’Europe. Cela a été une extraordinaire expérience politique. Mais j’ai compris que ça allait devenir difficile, et j’ai préféré partir. Entre-temps, j’étais tombée amoureuse du pays et du peuple chinois. J’ai beaucoup marché dans Pékin à cette époque, ville un peu triste, un peu pauvre, mais terriblement séduisante avec ses nombreux temples. C’était un peu comme dans les récits de Marco Polo. Bien sûr, aujourd’hui, la capitale chinoise ne ressemble plus du tout à cela.

 

Exposition à la galerie Gagosian de New York, mars 2017, réunissant des pièces chinoises de Gisèle Croës et des œuvres d’Anish Kapoor, Richard Serra o
Exposition à la galerie Gagosian de New York, mars 2017, réunissant des pièces chinoises de Gisèle Croës et des œuvres d’Anish Kapoor, Richard Serra ou Roy Lichtenstein.

Quelles ont été les étapes suivantes ?
À mon retour, j’ai commencé comme brocanteuse, mais pas dans les arts chinois. C’est seulement plus tard que le président de la Chambre des antiquaires de Belgique, Christian de Bruyn, m’a conseillé de faire quelque chose que j’aimais vraiment. C’est ainsi que j’ai pensé à l’Asie, spécifiquement à la Chine et un peu au Japon. Les gens pensaient que j’étais folle de m’intéresser à ces «chinoiseries». Il y a quarante ans, la plupart des gens ne prenaient pas cela au sérieux. C’était décoratif, ils connaissaient tout juste les familles rose et verte. Or, je savais qu’il y a une grande civilisation derrière. J’ai d’abord vendu des terres cuites, puis je suis passée à un stade plus sérieux avec les bronzes.
Bruxelles était-il l’endroit idéal pour se lancer dans ce domaine ?
Ce n’était pas une évidence pour les arts d’Asie. À part les jésuites, il n’existe pas de tradition culturelle ancienne en la matière, contrairement à la France, qui possède une école d’Extrême-Orient très poussée et de nombreux collectionneurs. C’est pour cela qu’en 1980 je suis allée à la Biennale des antiquaires, à Paris, où j’ai été admirablement bien accueillie. Je n’étais rien quand je suis arrivée, je ne connaissais personne. À cette époque, il y avait les grands marchands C.T. Loo, Beurdeley, Barrère peut-être déjà, Gérard Lévy, disparu récemment et dont la collection a été dispersée à Drouot… C’est à partir de ce moment que j’ai fait une carrière. La Biennale a été un formidable tremplin pour ma carrière d’antiquaire. C’est à Paris que j’ai rencontré mes premiers grands clients, des Français, des Belges, des Suisses, des Sud-Américains…
Jusqu’à quelle époque les Occidentaux ont-ils été vos principaux clients ?
Les Américains sont toujours là, mais les Chinois sont arrivés il y a un peu moins de dix ans. Les Asiatiques comptent pour 40 à 45 % de ma clientèle. Les acheteurs mal dégrossis qui venaient, au début, acheter un peu n’importe quoi, maintenant, ne veulent plus que la crème.
Quelle est aujourd’hui la place de la France sur ce marché ?
Si les États-Unis et l’Asie restent des pôles importants, on peut toujours faire d’excellentes affaires, à Drouot notamment, à condition d’être connaisseur. Il y a à l’Hôtel des ventes un tel brassage d’objets dans toutes les salles qu’il est impossible de tout cataloguer ou examiner en détail, il est donc parfois possible de tomber sur des chefs-d’œuvre. Il y a toujours beaucoup de choses en France.

 

Bronze archaïque jue, fin de la dynastie Shang (vers 1250-1050av. J-C.), h. 20 cm. Galerie Gisèle Croës. © STUDIO R. ASSELBERGHS FREDERIC DEHAEN
Bronze archaïque jue, fin de la dynastie Shang (vers 1250-1050av. J-C.), h. 20 cm. Galerie Gisèle Croës.
© STUDIO R. ASSELBERGHS FREDERIC DEHAEN

Le rapport 2017 de la Tefaf annonce que le marché chinois a baissé, en 2016, pour les antiquités chinoises et les objets d’art, qu’en pensez-vous ?
Dans mon domaine, je ne vois pas de changement. Il y a toujours beaucoup de millionnaires chinois qui dépensent énormément. Je suis en train de vendre un objet très important à un Chinois de Chine continentale. Ce que je peux comprendre, peut-être, c’est un ralentissement pour la porcelaine. Les grands collectionneurs sont un peu fatigués de ces prix fous dans ce secteur : 10, 20, 40 M€ pour une pièce ! Mais globalement, je n’ai pas le sentiment qu’il y ait une baisse.
Le marché de l’art asiatique a aussi été pénalisé par des faux…
Il y une vingtaine d’années, tous les marchand montraient des objets en or. Or, en grande majorité, ils se sont révélés faux. Le marché s’est effondré. Vous ne verrez plus des stands entiers consacrés à de telles pièces. Il faut beaucoup de temps pour s’en remettre. La terre cuite a été aussi touchée. À Hongkong, le marché chinois a commencé à en proposer aux touristes, qui n’y ont vu que du feu. Et cela s’est répercuté sur tout le marché. Heureusement, un œil exercé arrive toujours à déceler un faux.
Aujourd’hui, que peuvent encore s’offrir les Occidentaux sans se ruiner ?
Les Asiatiques négligent encore certains types de pièces. Ils seront prêts à mettre plus pour un bronze pas forcément beau décorativement, mais important par son inscription historique. Mais ils négligent les objets de tombes Han, liés à des superstitions, au bagage ancestral, mais cette situation pourrait être balayée par les nouvelles générations, moins sensibles à ce genre de choses. Si la mode est aux objets de lettrés, ils s’intéressent moins aux aquarelles tardives du XVIIIe siècle, qui restent abordables.
Cette année, vous avez exposé à la galerie Gagosian, à New York, pendant l’Asian Week. Selon vous, cela préfigure-t-il l’avenir pour les antiquaires ?
Le monde change. C’est ma troisième exposition avec Gagosian. Ce genre d’association permet d’initier des amateurs d’art contemporain à la beauté des pièces anciennes asiatiques et de trouver de nouveaux acheteurs. La première année, le célèbre peintre chinois contemporain Zeng Fanhzi, qui exposait ses œuvres en même temps que moi, a acheté tout ce que je montrais en sculptures de pierre, soit un tiers de mes pièces ! La galerie Gagosian à New York est très bien placée et très connue. Elle attire beaucoup de monde. J’ai eu des contacts avec des Asiatiques venus du contemporain qui ne connaissaient pas bien leur passé. Et Larry Gagosian lui-même a été surpris par le nombre de Chinois entrant à cette occasion dans sa galerie !

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