Gérard Vidalenche, une aventure contemporaine

On 03 February 2017, by Anne Foster

Cet homme de presse et amateur d’art a réuni pendant plus de cinquante ans un remarquable ensemble de livres d’artistes ; cerise sur le gâteau, nombre sont reliés par des maîtres contemporains. Chapeau !

Francis Ponge (1899-1988), Le Soleil lu à la radio, Mauregny-en-Haye (Aisne), Rémy Maure, 22 décembre 1992, plaquette grand in-4o d’un tirage à 12 exemplaires, enluminures et dédicace par Julius Baltazar, printemps 1997 ; reliure de buffle, lamelles de buis laqué, fente oblique ajourée et greffe de même peau rehaussée d’un glacis orange, par Renaud Vernier.
Estimation : 1 500/ 2 000 €

Proches des artistes de l’après-guerre, notamment Soulages, Zao Wou-ki, Olivier Debré et le grand ami Julius Baltazar, Martine et Gérard Vidalenche ont d’abord recherché leurs œuvres. Au fil des années, les peintures correspondant à leur désir d’excellence sont devenues plus rares et… plus onéreuses. Gérard, dans un cheminement très personnel, s’intéresse alors au livre d’artiste, qui «permet d’acquérir des Braque, des Matisse, etc., grâce aux illustrations réalisées par différents procédés de gravure comme l’aquatinte, l’eau-forte, la pointe-sèche, la lithographie ou, pour certains artistes, par une intervention originale sur chaque exemplaire», explique-t-il dans un entretien recueilli par le magazine Arts & Métiers du livre en 2015, pour le numéro de mai-juin. «On peut donc entrer dans la magie de leurs créations par les ouvrages qu’ils ont illustrés.» Depuis quelques dizaines d’années, suite à la longue maladie éloignant son épouse, il s’est de plus en plus investi dans cette bibliothèque/collection. Cet homme de presse prend en charge l’édition d’ouvrages d’amis artistes, puis, au fil des rencontres, d’écrivains et, démarche plus rare, fait appel à des relieurs. Le livre ou la plaquette (moins de 48 pages) devient alors une œuvre à part entière. Un témoignage d’amitié, aussi, que reflètent les ensembles constitués autour d’auteurs de prédilection  comme Michel Butor , illustrés notamment par Bertrand Dorny  par qui tout a commencé  et habillés par les grands noms de la reliure contemporaine, tels Philippe Fié, Monique Mathieu, Brigitte Benoist, Renaud Vernier…
 

Michel Butor - Bertrand Dorny (1931-2015), Manuscrire, Paris, Lucinges (Haute-Savoie), 2007, plaquette petit in-4o de 10 feuillets montés en accordéon
Michel Butor - Bertrand Dorny (1931-2015), Manuscrire, Paris, Lucinges (Haute-Savoie), 2007, plaquette petit in-4o de 10 feuillets montés en accordéon, un des sept exemplaires, texte manuscrit à l’encre rouge et collages originaux de l’artiste ; pochette contenant des documents, couverture souple décorée avec titre manuscrit.
Estimation : 500/600 €

Les illustrateurs amis
Un beau jour de 1962, Gérard Vidalenche achète un exemplaire de Foules, texte de Jacques Gouttenoire, illustré d’une suite de dix gravures de Bertrand Dorny, première publication de l’artiste qui lui a inoculé le virus de la collectionnite. Cette plaquette in-folio accompagnée de dix aquatintes hors texte, d’un tirage à 32 exemplaires, figure dans cette vente avec un cuivre original et un texte autographe de Bertrand Dorny, assortie d’une estimation de 1 000 € environ. «C’est à lui que je dois ma passion de cette forme de culture», avoue le collectionneur. Un autre ouvrage résume cette quête : Caractères, texte de Michel Butor et illustrations de Bertrand Dorny, fabriqué en 1993 par l’Imprimerie nationale. Le volume in-4o, d’un tirage à 80 exemplaires (300/400 €), est orné de dix grandes compositions verticales en couleurs lithographiées, gaufrées et collées, qui encadrent six textes à la gloire des caractères d’imprimerie et de leurs six créateurs. Ce rare ouvrage poétique sur la typographie, composant essentiel du livre, suit un ordre chronologique, à chaque période historique correspondant une police et son inventeur. Pour l’élégant caractère signé Claude Garamond, utilisé pour la première fois dans le Paraphrasis in Elegantiarum Libros Laurentii Vallæ d’Erasme (1530), nous lisons donc «Nouveaux mondes nouveaux livres…». Pour le dernier, «Gautier», Butor et Dorny font œuvre de foi dans l’avenir du livre : «Et voici la fin du siècle et même d’un millénaire  naissez nouveaux caractères pour aider notre avenir». Un autre artiste ami, Hervé Lambion, cousin par alliance de l’épouse du collectionneur, se voit doter par Salvador Dalí d’un pseudonyme : Julius Baltazar. Peintre proche de Mathieu ou de Zao Wou-ki, il est introduit par le maître de Cadaquès dans les milieux littéraires ; il réalise sa première gravure pour Huevo filosófico d’Arrabal et Dalí (1967). Grâce à Jacques Matarasso, libraire-éditeur niçois, il rencontre Michel Butor. Leurs œuvres de collaboration forment ici un noyau important de la sélection de cet écrivain, également devenu un proche de Gérard Vidalenche.

 

Paul Eluard (1895-1952), Blason des fleurs et des fruits [Manuscrit] (Paris), 25 novembre 1940, plaquette in-8o carré, manuscrit autographe ; reliure
Paul Eluard (1895-1952), Blason des fleurs et des fruits [Manuscrit] (Paris), 25 novembre 1940, plaquette in-8o carré, manuscrit autographe ; reliure souple en maroquin de deux tons par Renaud Vernier, 2008.
Estimation : 2 500/3 000 €

Le prolifique Michel Butor
Pas moins de vingt-six numéros de cette bibliothèque sont consacrés à l’auteur de La Modification, décédé le 24 août 2016, dont douze sont illustrés ou composés avec Baltazar. Ils comptent parmi ceux qui ont bénéficié de reliures, commandées notamment à Renaud Vernier. Gérard Vidalenche a privilégié les essais, livres d’artistes dans le sens plus noble du terme, aux textes calligraphiés par l’auteur et enluminés dans le même temps. Dans l’énorme bibliographie de cet auteur affilié au nouveau roman, se comptant en quelques milliers d’ouvrages, cette vingtaine de textes permet d’explorer ses continents imaginaires. Abandonnant le genre romanesque, son œuvre s’ouvre toujours plus aux autres champs, en particulier à la rencontre entre deux langages, littéraire et artistique. «Ces collaborations, écrit-il, m’ont ainsi donné des régions d’imaginations nouvelles, des régions stylistiques nouvelles, et, je puis dire, des régions oniriques nouvelles.» Ne boudons pas notre plaisir de voyager dans les rêves, comme dans celui de Baudelaire, décrit en urgence à Charles Asselineau dans une lettre du 13 mars 1856, que Michel Butor prend comme point de départ de son Histoire extraordinaire. Essai sur un rêve de Baudelaire, paru en 1961. L’exemplaire de l’édition originale relié par Pierre-Lucien Martin, dédicacé sur le faux-titre par l’auteur à Gérard Vidalenche en 2011, est évalué autour de 800 €. Pour le dernier ouvrage paru en 2013 (400 € environ), Tentations, [Paris, rue de l’Éperon (chez Bertrand Dorny), Lucinges (Haute-Savoie, chez Michel Butor), il s’est inspiré des sept péchés capitaux, personnifiés, paraît-il, par des personnages politiques éminents de cette année-là… Écrivain nomade, Butor souligne les liens entre l’itinérance et l’écriture : «Parce que pour moi voyager, au moins voyager d’une certaine façon, c’est écrire (et d’abord parce que c’est lire), et qu’écrire c’est voyager.» Le jardin secret de Gérard Vidalenche était cette bibliothèque, microcosme artistique, littéraire et amical ; toujours accueillante, elle lui a offert l’évasion des contingences d’un monde de souffrance. Dans la préface du catalogue de sa collection, en 2014, il conclut : «Parcourant souvent ma collection devenue un peu un labyrinthe, j’en suis toujours surpris, étonné, ébloui par les images et les souvenirs qui soudain resurgissent à travers les lettres, les dédicaces, les reliures, les typographies…» Un éblouissement bientôt partagé avec d’heureux enchérisseurs. 

 

Yves Peyré (né en 1952) et Zao Wou-ki (1920-2013), L’Évidence de la nuit, Genève, Jacques T. Quentin, 13 octobre 1991, in-4° monté sur onglets ; reliu
Yves Peyré (né en 1952) et Zao Wou-ki (1920-2013), L’Évidence de la nuit, Genève, Jacques T. Quentin, 13 octobre 1991, in-4° monté sur onglets ; reliure du temps de maroquin bleu nuit, plaques mobiles de vélin ivoire avec projection d’encre noire latérale, par Renaud Vernier.
Estimation : 4 000/5 000 €

Mais qu’est-ce qu’un livre d’artiste ?

de Beckford, édité à un très petit nombre d’exemplaires : «Sagaces chercheurs d’objets rares, bibliophiles comptés par le chiffre même de cette édition, ceux aux mains de qui elle échoit y tiennent aussi le sort de l’œuvre»…VathekCet objet non codifié passionne les collectionneurs, experts et libraires. Tentons de le définir, à partir des propos de Christian Galantaris, Claude Blaizot et du collectionneur Gérard Vidalenche. La bibliothèque de ce dernier est composée de livres d’artistes, dont la réussite repose, pour lui, sur un trinôme : «la qualité de l’écrivain, magnifiée lorsque le texte est écrit de sa propre main  mais la présentation typographique peut donner à ce texte une autre dimension , l’intervention parfois magique de l’illustrateur, la créativité toujours renouvelée du relieur»… L’expert, Christian Galantaris, souhaite «concéder à l’artiste la part dominante qui lui revient. Mais la primauté sur l’auteur ne doit pas […] aller jusqu’à éliminer celui-ci, car un livre sans texte ne deviendrait qu’un objet, au mieux un album». Claude Blaizot, lui, note un changement dans sa production, qui aujourd’hui n’est plus du seul fait de grands éditeurs, tels Vollard, Zervos ou Maeght, mais revient le plus souvent à être fabriqué en intelligence avec l’auteur par l’artiste lui-même. Grand défenseur de la reliure originale contemporaine, ce libraire et expert insiste sur le rôle des mécènes, commanditaires d’une pièce unique. Il garde foi en l’avenir du livre d’artiste : «On verra paraître de nouvelles conceptions typographiques grâce à de récentes techniques, comme le PAO. La mise en pages sera probablement plus ludique. Nous vivons une période où l’amateur peut glaner dans les salons ou les expositions des livres au parfum nouveau.» Mécène, Gérard Vidalenche l’a été totalement, faisant acte d’une générosité sans failles pour commander des reliures à des grands noms contemporains (ce qui coûte au bas mot plusieurs milliers d’euros) pour des plaquettes et volumes à tirage confidentiel, illustrés par des artistes qui n’ont pas encore atteint la renommée d’un Braque ou d’un Nicolas de Staël. Cette passion bibliophilique fait disparaître pendant de longues périodes ces joyaux, car gardés jalousement. Le collectionneur d’aujourd’hui peut aussi suivre ce conseil de Mallarmé, à propos du



 

Michel Butor, Caractères, Paris, Imprimerie nationale Éditions, juin 1993, in-4o de 29 feuillets montés en accordéon, exemplaire de l’édition original
Michel Butor, Caractères, Paris, Imprimerie nationale Éditions, juin 1993, in-4o de 29 feuillets montés en accordéon, exemplaire de l’édition originale ornée de 10 grandes compositions verticales en couleurs lithographiées, gaufrées et collées de Bertrand Dorny.
Estimation : 300/400 €
GÉRARD VIDALENCHE
EN 5 DATES

1927
Naissance à Versailles (Yvelines)
1962
Premier achat d’un livre d’artiste
chez Bertrand Dorny
1974
Président fondateur de l’hebdomadaire économique et financier Investir
2008-2014
Président de l’Association des amis
de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet
2014
Parution de Collection Gérard Vidalenche – Livres de peintres, livres d’artistes –
Reliures, par Christian Galantaris
Tuesday 21 February 2017 - 14:15 - Live
Hôtel Ambassador - 16, boulevard Haussmann - 75009
Alde
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