Gérald Cramer et ses artistes

On 20 January 2017, by Patrick-Gilles Persin

Le cabinet d’arts graphiques du musée d’art et d’histoire de Genève rend hommage, jusqu’à la fin du mois, à l’un de ses plus éminent éditeurs, ami de Marc Chagall, Joan Miró et Henry Moore.

Joan Miró, À toute épreuve (pages 16-17), 1958, xylographie en couleur et typographie, 322 x 504 mm, texte de Paul Eluard, Cabinet d’arts graphiques des MAH, Genève.
© Successió Miró / 2016, ProLitteris, Zurich

Libraire et éditeur d’ouvrages de haute bibliophilie, Gérald Cramer (1916-1991) a produit les plus beaux ouvrages de son temps. Installé à Genève dès 1943, il envisage très vite de concevoir et éditer des livres rares et précieux avec des artistes dont il a le goût. C’est cette passion que retrace ici l’exposition qui célèbre le centième anniversaire de sa naissance. Conçue et présentée par le conservateur en chef du cabinet d’arts graphiques, Christian Rümelin, avec l’aide de Patrick Cramer, elle nous fait découvrir l’action inlassable de cet homme discret et volontaire, raffiné et sensible.
Une galerie et l’édition d’art
Déjà reconnu comme expert en livres rares, Gérald Cramer publie des catalogues qu’il fera bientôt orner d’une estampe par des artistes amis. Grâce au collectionneur Jean Masurel, il rencontre Picasso. Ce dernier accepte de graver une planche pour illustrer À Pablo Picasso, un texte d’hommage par Paul Eluard. Passionné, Cramer sait qu’il doit poursuivre son travail d’éditeur en publiant des livres illustrés de planches originales. Ainsi paraîtront des ouvrages qui seront réalisés par Louis Jou ou Valentine Hugo. Il n’ignore pas l’intérêt suscité par les éditions d’art de ses prédécesseurs : Kahnweiler, Vollard, Zervos, Skira, San Lazzaro… Parallèlement, il édite des estampes de Dunoyer de Segonzac, Braque et Picasso. Les projets se succèdent, mais leur réalisation se fait à un rythme fort lent. Ainsi, Gérald Cramer demande à Paul Eluard d’illustrer son cycle de poèmes À toute épreuve. Ce dernier avait été publié en 1930 après la séparation du poète de son épouse Gala. Eluard accepte et propose le nom de Miró pour illustrer ses textes. L’élaboration de cet ouvrage durera près d’une décennie pour ne paraître qu’en 1958. L’artiste a sculpté dans le bois les éléments séparés  dont certains exposés ici  qui composaient les formes réunies pour chacune des planches. Parallèlement, Gérald Cramer se lie à Calder, mais ce dernier s’engage avec Maeght et toute collaboration devient impossible. Cramer organise des expositions d’œuvres originales, mais aussi des livres illustrés et des estampes. La réputation de sa maison s’internationalise.

 

Josep Llorens Artigas, Gérald Cramer et Joan Miró : premier contact de l’éditeur avec l’artiste, Barcelone printemps, 1948.
Josep Llorens Artigas, Gérald Cramer et Joan Miró : premier contact de l’éditeur avec l’artiste, Barcelone printemps, 1948. © BGE, Arch. Gérald Cramer Photo 24

Une activité intense
Plus tard, en 1951, une fois installé rue Chantepoulet, toujours à Genève, il expose les xylographies de Gauguin, puis des œuvres sculptées et imprimées de Degas et Matisse. Suivront, entre autres expositions, Chagall, Klee, Rouault, Zao Wou-ki, Villon, Matisse, Picasso, Marini, Léger, Buffet, Le Corbusier, Masson, Moore, Giacometti, Dine et bien entendu Miró. Les temps forts sont nombreux. En 1954, la galerie organise «Graveurs de l’école de Paris», une exposition particulièrement courageuse pour l’époque. Elle montre des planches des meilleurs artistes abstraits comme Soulages, Hartung, Schneider, Singier, Hayter… Gérald Cramer sait qu’il les aide ainsi à une meilleure et juste reconnaissance en Suisse. En 1961, naît une exposition en hommage à l’imprimeur taille-doucier parisien Roger Lacourière. C’est de ses presses à bras que sortirent les plus belles gravures du XXe siècle, réalisées par les artistes de la première et seconde écoles de Paris, autant d’œuvres célèbres qui ont fait la gloire de la gravure en France.
Gérald Cramer et Chagall
La relation de l’éditeur avec ses artistes est mise en évidence par une abondante correspondance conservée comme, par exemple, celle entretenue avec Miró que Patrick Cramer a publiée en 2002. Son intérêt est de montrer au lecteur les affres de la création et les diverses étapes techniques et pratiques qui ont fait évoluer tel ou tel projet. Les relations entre Cramer et Chagall se consolident en 1958, lors d’un séjour du couple chez les Cramer. Lorsque le peintre découvre le fameux paravent lithographié de Bonnard, il a comme un déclic. Curieux, Chagall accepte la proposition de l’éditeur de commencer à travailler à la réalisation de monotypes, aquatintes et linogravures, autant de techniques qui lui sont alors étrangères. Cramer lui soumet l’idée de faire un livre avec les poèmes de l’artiste qu’accompagneraient ces techniques nouvelles pour lui. Finalement, ce seront des gravures en couleurs qui assortiront les poèmes, édités dix ans plus tard, en 1968, puis réédités en 1975. Entre-temps, Marc Chagall aura réalisé des monotypes, naturellement exposés à la galerie Cramer. Gérald Cramer a été également lié à Henry Moore. Il commence à travailler avec lui en 1966 et publiera nombre de ses estampes, lui consacrant un hommage en 1968. Il publie, deux ans après, Elephant Skull, composé de vingt-huit eaux-fortes. Un ouvrage saisissant ! Le galeriste et libraire genevois cesse son activité professionnelle en 1987, après une longue et belle vie d’amitiés, de culture et d’éditions exceptionnelles. Il fait don à la ville de Genève de ses archives. Une fondation Gérald Cramer est créée, perpétuant à jamais son œuvre.

À VOIR
Cabinet d’arts graphiques du musée d’Art et d’Histoire,
Promenade du Pin 5, 1204 Genève, Suisse,
tél. : +41 (0)22 418 26 00 (lun.-ven.) +41 (0)22 418 27 70 (sam.-dim.).

Jusqu’au 29 janvier 2017.
www. mah-geneve.ch
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