Georges Jouve et André Lefèvre-Devaux, le céramiste et l’architecte

On 02 July 2020, by Caroline Legrand

Un ensemble d’une quinzaine de pièces de Georges Jouve sera prochainement dispersé à Bayeux. Souvenirs d’une amitié véritable et d’une époque bénie des arts du feu.

Georges Jouve (1910-1964), ensemble de quinze créations ayant appartenu à André Lefèvre-Devaux (1921-2010).
Estimations : de 150 à 10 000 

Imaginez ces pièces, signées Georges Jouve, trônant dans les fabuleux salons de la villa Le Pin blanc, construite par André Lefèvre-Devaux près de la plage de Saint-Clair, au Lavandou (Var). Inondées de lumière, elles avaient une vue imprenable sur la mer grâce aux immenses baies vitrées de cette architecture moderne – qui a obtenu le label Patrimoine du XXe siècle en 2000. C’est au bout du cap Bénat, à flanc de falaise, dans cet endroit préservé et à l’abri des regards, que l’architecte a choisi de bâtir sa demeure en 1957. Une construction aux lignes épurées, s’intégrant parfaitement dans la nature, et emblématique de ce représentant du modernisme qui rencontra, dans les années 1950-1960, un grand succès. Né à Châteauneuf-sur-Cher, André Lefèvre-Devaux (1921-2010) est élève de Louis Arretche à l’École nationale supérieure des beaux-arts, dont il sort diplômé en 1952. Il débute sa carrière comme architecte-voyer de la Ville de Paris avant de prendre le chemin du sud de la France, et de s’installer en 1956 à Bormes-les-Mimosas. Il y fonde son premier cabinet avec son associé Jean Aubert. La région est alors en pleine transformation.
 

Georges Jouve, vase dit «cylindre en céramique émaillée orange vif et noir, vers 1965, signature et monogramme du signe alpha incisés sous
Georges Jouve, vase dit «cylindre en céramique émaillée orange vif et noir, vers 1965, signature et monogramme du signe alpha incisés sous la base, h. 33 cm, diam. 14 cm.
Estimation : 1 500/2 000 
Georges Jouve, Femme à nichons, vers 1948, vase en céramique incisée et émaillée polychrome bordeaux, blanc craquelé et jaune, monogramme
Georges Jouve, Femme à nichons, vers 1948, vase en céramique incisée et émaillée polychrome bordeaux, blanc craquelé et jaune, monogramme alpha incisé sous la base, h. 20,3 cm.
Estimation : 2 000/3 000 


Amitié artistique sur la Côte
C’est la période de gloire de Saint-Tropez et de la Côte d’Azur, qui offrent encore leur authenticité aux vacanciers à la recherche de soleil et de dépaysement, ainsi qu’aux célébrités du cinéma, de la chanson ou du monde des arts. Brigitte Bardot à La Madrague, Johnny à Ramatuelle, mais aussi Nicolas de Staël au Lavandou ou Pablo Picasso à Vallauris… André Lefèvre-Devaux voit ainsi affluer les commandes de villas ou d’hôtels. Sans oublier les aménagements de la marina du port de Bormes, du village des Fourches au cap Bénat ou même de villes comme Hyères ou Les Maures. L’architecte fréquente alors de nombreux artistes tels le sculpteur Marcel Bodart ou le céramiste Georges Jouve. Ce dernier, grand ami de la famille, vient souvent dîner et offre à l’occasion certaines de ses créations. Au fil des ans, ses terres envahiront la villa et même l’extérieur, puisqu’une superbe table de sa confection – vendue il y a quelques années – ornera la terrasse et fera l’admiration de tous. Unis par une amitié sans faille et par une même vision moderne et novatrice des arts, les deux hommes resteront en contact durant toute leur vie. Si les céramiques de Jouve ont pris une valeur commerciale encore plus grande ces dernières années sur le marché, elles avaient pour la famille de l’architecte une signification particulière, une dimension sentimentale. Ainsi, elles étaient offertes aux plus jeunes pour des occasions particulières comme des mariages ou anniversaires.


 

Georges Jouve, crucifix en céramique émaillée noir, vers 1940, signature et monogramme «alpha» incisés sous la base, 24 x 20 cm. Estimatio
Georges Jouve, crucifix en céramique émaillée noir, vers 1940, signature et monogramme «alpha» incisés sous la base, 24 20 cm.
Estimation : 200/300 


Quinze œuvres de Jouve
Récemment, une partie de ces objets a voyagé jusqu’en Normandie, après une vie mouvementée, pour intégrer la collection d’une descendante. Quinze en tout, estimés de 150 à 10 000 €, seront proposés aux enchères à Bayeux, le 13 juillet (le plus cher, à 8 000/10 000 €, étant un vase boule à la panse sculptée en relief, h. 32 cm, voir page de gauche, en haut). Autant d’exemples des créations de Jouve, acteur majeur du renouveau de la céramique vers 1950-1960. On trouvera même dans cet ensemble une pièce du tout début de sa carrière : un crucifix daté du début des années 1940, en céramique émaillée noir, portant déjà la signature caractéristique de l'alpha et réalisé alors qu’il travaillait à Dieulefit (Drôme), dans l’atelier du céramiste Étienne Dolet (1885-1964), sur des figurines religieuses, des effigies de Bacchus ou des animaux de la crèche (200/300 €). L’œuvre nous fait remonter aux fondements de la formation de Jouve, qui entra à l’école Boulle en 1929 avant de passer par l’académie Julian et la Grande Chaumière. Sa carrière se place alors sous le signe des décors de théâtre et de l’architecture, selon les vœux de sa famille, avant que la guerre n’éclate et ne bouleverse le cours de sa vie. Fait prisonnier, il s’évade et se réfugie à Nyons, dans la Drôme, où il retrouve sa femme, Jacqueline. Il découvre le travail de la terre, notamment au travers de la tradition provençale des santons de Dieulefit. Une démarche, courante à l’époque, de retour aux traditions populaires, qu’effectueront quelques années plus tard un certain Picasso et bien d’autres, en réaction à la production industrielle qui domine les arts du feu depuis la fin du XIXe siècle.


 

Georges Jouve, coupe vide-poche dite «patte d’ours» en céramique émaillée noir, vers 1951, signatureet monogramme «alpha» inciséssous la b
Georges Jouve, coupe vide-poche dite «patte d’ours» en céramique émaillée noir, vers 1951, signature
et monogramme «alpha» incisés sous la base, 6 
17 17 cm. 
Estimation :1 500/1 800 


Inspiration populaire et formes libres
Après la Libération, de retour dans son atelier parisien de la rue de la Tombe-Issoire, Jouve commence ses recherches sur la matière et la forme, tout en continuant de s’inspirer des créations populaires, pour des pièces particulièrement sculpturales, aux décors polychromes animaliers ou anthropomorphes, à l’image du truculent vase de la Femme à nichons, daté vers 1948 (2 000/3 000 €). L’artiste expose alors dans le monde entier mais aussi au Salon des artistes décorateurs et à celui des métiers d’art. Mais, en 1954, il décide de quitter la capitale et de s’installer au Pigonnet, dans la campagne aixoise. Là, il poursuivra sa quête de formes plus libres et épurées, dont la série des vases «cylindres» – entamée en 1955 et qui se prolongera tout au long de sa carrière – deviendra emblématique. Trois modèles, dont un — allant du blanc de 21 cm de hauteur, estimé 1 500/2 000 €, seront présentés dans cette vente. Si le céramiste fait varier les couleurs, du blanc au noir en passant par l’orange, et les surfaces, tantôt craquelées tantôt lisses, le plus important pour lui demeure la forme. D’ailleurs, il ne travaille pas comme un potier traditionnel, au tour, mais préfère le modelage, voire la sculpture, afin de créer des pièces uniques, reconnaissables entre toutes et emblématiques d’une époque. Quoi de mieux, au fond, pour accompagner un intérieur de Jean Royère ou égayer un meuble de Mathieu Matégot qu’un vase de Georges Jouve ?

 

Georges Jouve
en 5 dates
1942
Effectue un séjour décisif à Dieulefit
1947
À Birmingham, comme à Copenhague trois plus tard, organise les expositions de la Céramique contemporaine française
1953
Fatigué par son travail et souffrant d'une intoxication au plomb, se repose en Puisaye, chez ses amis Jeanne et Norbert Pierlot
1954
S'installe à Aix-en-Provence
1965
Un an après sa mort, à 54 ans, une exposition lui rend hommage à la galerie La Demeure (Paris 8e)
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