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Georges Hagnauer, un miroitier aux multiples talents

Published on , by Agnès Chauvin

Le passage en vente publique de trois vitraux de Georges Hagnauer réalisés pour le siège du journal Le Petit Parisien en avril dernier à Drouot a mis en avant le travail de ce verrier peu connu.

Georges Hagnauer (1884-1967), suite de trois importants vitraux de l’immeuble du... Georges Hagnauer, un miroitier aux multiples talents
Georges Hagnauer (1884-1967), suite de trois importants vitraux de l’immeuble du quotidien Le Petit Parisien, vers 1920, verre mousseline, vitrail, verre peint, plomb. Reproduit : « Le Petit Journal sur les rotatives », signé dans un cartouche G. Hagnauer, 17, rue Cail, Paris, h. 270, l.  226 cm. Mardi 5 avril 2022, salle 5-6, Hôtel Drouot. Lucien Paris OVV.
Adjugé : 3 286 € — préempté par le musée Carnavalet

L’une des œuvres de Georges Hagnauer – un vitrail de grande ampleur et des vitraux décorant des fenêtres d’un immeuble au 2, rue Frochot à Paris dans le 9e arrondissement – a été inscrite au titre des monuments historiques en 2003. Cette pièce de grande qualité avait suscité l’envie d’entreprendre des recherches afin de mieux connaître son auteur. Georges Hagnauer est l’héritier d’une miroiterie fondée par son grand-père, Isaac, autour de 1865. Son père Philippe-Eugène (1850-1926), associé à Charles Guerre et à son cousin François-Régis Albertin (1838-1897), en poursuit l’activité et installe ses bureaux, après 1870, rue Cail, dans le 10e arrondissement, à proximité du dépôt de Saint-Gobain à La Chapelle. La mention de la miroiterie parmi les artisans ayant participé à la construction du Petit Palais, en 1900, atteste de la qualité des vitreries de la maison. Après des études de droit, mais aussi, sans doute, de dessin dans l’une des nombreuses académies fleurissant alors à Paris, Georges Hagnauer expose plusieurs créations au Salon des indépendants entre 1923 et 1927. Un de ses projets de décor est d’ailleurs remarqué par un critique du Ménestrel en 1924. Fort d’un solide talent et d’une excellente maîtrise graphique, il s’est également exercé à l’art du vitrail, diversifiant ainsi, probablement à titre personnel, l’activité de la miroiterie. Les réclames dans la presse spécialisée L’Architecte, Glaces et verres – et une médaille d’argent obtenue lors de l’Exposition internationale de 1925 témoignent de l’impulsion que Georges a donné à la miroiterie, ainsi que de sa prospérité après la Grande Guerre. En 1925, l’entreprise collabore avec les différents artisans qui participent à la construction des pavillons de la Manufacture nationale de Sèvres de Pierre Patout et Paul Ventre, pour l’Exposition internationale des Arts décoratifs.
 

Georges Hagnauer (1884-1967), suite de trois importants vitraux de l’immeuble du quotidien Le Petit Parisien, vers 1920, verre mousseline,
Georges Hagnauer (1884-1967), suite de trois importants vitraux de l’immeuble du quotidien Le Petit Parisien, vers 1920, verre mousseline, vitrail, verre peint, plomb. Reproduit : « Une ville moderne et des rotatives, surmontées du globe terrestre ailé, emblème du Petit Parisien », vitrail cintré, h. 270, l. 665 cm.

Un vitrailliste virtuose
Avant 1928, des travaux d’agrandissement sont menés dans l’immeuble du numéro 2 de la rue Frochot, et Georges Hagnauer y signe les différents vitraux de l’ancien cabaret Le Shanghai qui s’y est installé. Le grand vitrail, situé au rez-de-chaussée, s’inspire de La Vague d’Hokusai, participant à l’ambiance du cabaret. Georges Hagnauer entreprend dans cet édifice un vaste et spectaculaire chantier, que l’on ne peut malheureusement plus appréhender aujourd’hui. Pour le grand ouvrage du rez-de-chaussée, il utilise des verres américains dont la caractéristique est de permettre d’admirer le décor de l’intérieur comme de l’extérieur, ce qui fait de ce vitrail un véritable signal dans le quartier, aujourd’hui comme hier. Les vitraux de certaines pièces du rez-de-chaussée et de baies au premier étage nous sont partiellement connus par leur passage en vente publique le 26 novembre 1976 à Drouot Rive Gauche (gare d’Orsay), et le 4 avril 2002 à Drouot chez Rieunier et Bailly-Pommery, cette dernière offrant une imposante pièce décrivant une fontaine, adjugée 9 500 €. Dans les années 1920, Georges Hagnauer réalise également trois vitraux pour l’immeuble du Petit Parisien : ils ont été préemptés par le musée Carnavalet dans une vente à Drouot le 5 avril dernier (voir pages de droite et 15). Les qualifications de l’entreprise lui permettent également de collaborer avec des architectes de renom puisque Albert (1866-1849) et Jacques (1900-1948) Guilbert, auteurs de nombreux immeubles à Paris et de l’église Saint-Julien de Domfront (Orne), font appel à la miroiterie Hagnauer pour réaliser « l’entreprise générale » de la pharmacie de la place des Ternes, à Paris, en 1934. Cette officine, au 239, rue du Faubourg-Saint-Honoré, appartenait à madame Arviset, dont on peut penser qu’elle est parente de Thérèse Arviset, la première femme lauréate de l’internat en pharmacie en 1901. Les plans et les croquis permettent d’apprécier la modernité de cette boutique, mais aussi son côté luxueux, voire précieux, dans un quartier chic et animé. Un grand soin est apporté au décor extérieur, notamment avec l’enseigne dont les lettres en glaces argentées sont placées sur un fond rouge ; des ornements de glaces argentées et gravées sont appliqués sur un fond de cuivre et soulignent les vitrines de la façade, tandis que la porte d’entrée est encadrée par des glaces serties d’une baguette de cuivre. À l’intérieur, les poteaux et les poutres sont habillés de glaces argentées, celles des meubles vitrines étant blanches. Le grand comptoir, alliant bois coloniaux, glaces blanches serties de cuivre rose et un soubassement également recouvert de cuivre rose, en est la pièce maîtresse. Ces meubles en verre allient hygiénisme et fonctionnalité. Les autres aménagements de la pharmacie menés par A. et J. Guilbert dans les mêmes années ont pu être le fruit d’une nouvelle collaboration avec Georges Hagnauer. Ce savoir-faire n’échappe pas non plus à l’entreprise Saint-Gobain, puisque l’architecte René Coulon fait appel à Hagnauer pour réaliser et éditer les meubles du Pavillon de verre de l’entreprise pour l’Exposition universelle de 1937, devenu depuis iconique. Les années 1925-1930 sont celles d’avancées majeures dans le domaine du verre et la miroiterie Hagnauer maîtrise également celle du cintrage de la glace. René Coulon dépose un brevet pour la réalisation de meubles en verre Securit qui protège également l’idée d’assemblage du Securit trempé-bombé pour leur création. Saint-Gobain fournit des glaces bombées de 8 mm d’épaisseur, et la miroiterie Hagnauer est chargée d’éditer la série de mobilier. Le musée des Arts décoratifs de Paris conserve un fauteuil dans ses collections. Les autres meubles sont aujourd’hui dispersés.
 

René Coulon (1908-1997) - Saint-Gobain, bureau à caissons en tôle laquée, tiroirs à poignées en aluminium, plateau détaché en dalle de ver
René Coulon (1908-1997) - Saint-Gobain, bureau à caissons en tôle laquée, tiroirs à poignées en aluminium, plateau détaché en dalle de verre trempé sur dalles latérales débordantes formant piétement, h : 81, plateau : 170 90 cm. Provenance : bureau personnel du directeur de Saint-Gobain. Mardi 5 décembre 2006, Artcurial OVV. Cabinet Marcilhac.
Adjugé : 36 997 

Une histoire de famille
Georges Hagnauer est issu d’une famille d’artisans originaire du Haut-Rhin ; son grand-père, Isaac, doreur sur bois, s’établit à Paris vers 1847, son commerce prospère et les archives mentionnent une activité de miroitier dès 1868. Les unions avec d’autres dynasties d’artisans, bijoutiers, fondeurs, fabricants d’éventails, menuisiers, orfèvres, vont sceller de solides alliances personnelles et économiques. Elles vont également constituer un terreau propice aux différents membres de la famille. L’architecte Théophile Griès, ses fils Gabriel et Cyprien, actifs dans les 8e et 18e arrondissements de Paris, sont alliés aux miroitiers. Les bonnes relations s’appliquent aussi pour Jean-Pierre Hagnauer (1913-1986), le neveu de Georges. Jean-Pierre Hagnauer, antiquaire-décorateur, a longtemps collaboré avec Georges Geffroy, maître incontesté des décors d’après-guerre et grand ami de Christian Dior. Il a été associé à ses chantiers, a mis en vente le mobilier dessiné par Geffroy dans sa boutique, rue de Seine, et a exercé en parallèle une activité d’antiquaire encore présente dans les mémoires. Les intérieurs qu’il décora sont souvent mentionnés dans les ouvrages des années 1960, dont ceux de Gisèle Boulanger. La miroiterie Hagnauer a fermé ses portes dans les années 1970, et les archives n’ont pas été conservées. La réalisation des éléments de verre du cinéma Publicis-Matignon sur les Champs-Élysées, en 1971, a été l’un de ses derniers chantiers. Un lien reste à établir avec Eugène Hagnauer, l’auteur du tableau L’Incendie du château d’eau, place du Palais-Royal en 1848, conservé au musée Carnavalet. Enfin, quelques ventes nous permettront de prolonger cette étude, de reconsidérer cette œuvre qui le mérite, et de nous interroger sur la collaboration soutenue entre Georges Hagnauer et René Coulon, en admirant le bureau personnel du directeur de Saint-Gobain en tôle laquée et dalle de verre trempée, soumis aux feux des enchères chez Artcurial le 5 décembre 2006.

Georges Hagnauer
en 4 dates

1884
Naissance à Nogent-sur-Marne
(Val-de-Marne)

1928
Décor du cabaret Le Shanghai,
2, rue Frochot à Paris (9e)

1936
Collaboration avec l’architecte
René Coulon, édition du mobilier
de verre du Pavillon de Saint-Gobain
à l’Exposition internationale de Paris

1967
Décès à Tourrettes (Var)
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