Genèse d’un impressionniste

On 14 April 2017, by Caroline Legrand

Camille Pissarro est de retour parmi les siens au musée Marmottan. Un moment attendu depuis 1981 et la dernière exposition monographique du père de l’impressionnisme à Paris. 

Louveciennes, 1871, huile sur toile, 90 x 116,5 cm (détail). Collection particulière.
© Christian Baraja

Celui que Thadée Natanson appelait «le Père éternel» et Cézanne «le bon Dieu» est l’alpha et l’oméga du mouvement impressionniste. Il en a été à l’origine en 1874, avec ses camarades de l’atelier de Charles Gleyre, Monet, Bazille, Renoir et Sisley. Il fut le seul à participer aux huit expositions du mouvement, se donnant toujours beaucoup de mal pour maintenir cet esprit de groupe qu’il aimait tant. Mais il précipita également sa perte, en 1886, en accordant son droit d’entrée à une nouvelle génération d’artistes, Georges Seurat et Paul Signac, qu’il considérait comme étant l’avenir de la peinture moderne. On le dit indépendant d’esprit, anarchiste, mais avant tout humaniste, très paternel et protecteur avec les artistes plus jeunes que lui. Camille Pissarro est une personnalité forte, épris de liberté et toujours en opposition vis-à-vis des autorités officielles. Une attitude qu’il se serait forgée durant sa jeunesse sur l’île de Saint Thomas, dans les Antilles danoises. Pourtant, à ses débuts, sa peinture était loin d’exprimer une forme de rébellion. Il est d’ailleurs accepté au Salon dès 1859 et aurait pu voir s’ouvrir à lui une brillante carrière, si ce n’était sans compter sur une volonté farouche d’aller toujours plus loin dans l’étude de la nature, et sur l’effet de groupe lié à ses amis des cafés Guerbois et de la Nouvelle Athènes. On le retrouve ainsi au Salon des refusés dès 1863 ! Il évolue ensuite vers une peinture moderne, faite de touches croisées et de couleurs claires, et jouant sur les complémentaires : un art qui fera merveille durant toute sa carrière, tant dans ses paysages animés (Vue de Bazincourt, temps clair, 1884 - Mexico, collection Pérez Simon) que dans les vues urbaines et portuaires de la fin de sa vie, à l’image de Pont-Neuf, après-midi, soleil, première série (Philadelphia Museum of Art) de 1901 et de Pont de Boieldieu à Rouen, temps mouillé (Art Gallery of Ontario), de 1896.
 

Deux femmes causant au bord de la mer, 1856, huile sur toile, 27,7 x 41 cm. Washington, National Gallery of Art, collection de M. et Mme Paul Mellon.
Deux femmes causant au bord de la mer, 1856, huile sur toile, 27,7 x 41 cm. Washington, National Gallery of Art, collection de M. et Mme Paul Mellon.
© Courtesy National Gallery of Art, Washington

L’étude de la nature et des maîtres
Si les impressionnistes se réclament de Turner, Camille Pissarro préfère parler des grands maîtres du XVIIIe que sont Fragonard ou Chardin. Ainsi s’inscrit-il dans la tradition française, cet héritage que le jeune homme, entre 12 et 17 ans, avait découvert dans les musées parisiens et auprès d’un professeur nommé Wilfrid Savary, qui lui conseilla la lecture de Pierre-Henri de Valenciennes lors de ses années d’études passées en France. De retour à Saint Thomas, en 1847, il persévère dans son goût pour le dessin, notamment grâce à sa rencontre en 1849 avec le peintre Fritz Melbye (1826-1869). Ils travaillent ensemble et partent pour un enrichissant et difficile périple de deux années au Venezuela. De cette période de jeunesse, jusque-là encore mal connue, cette exposition présente une œuvre inédite, Deux femmes causant au bord de la mer (1856, National Gallery of Art de Washington). L’un des principaux interlocuteurs de Camille Pissarro, Paul Cézanne, enviait à son aîné ces années de formation libre au contact de la nature : «Ce qui fait que nous sortons peut-être tous de Pissarro. Il a eu la veine de naître aux Antilles, là, il a appris le dessin sans maître. Il m’a raconté tout ça. En 65, déjà il éliminait le noir, le bitume, la terre de Sienne et les ocres. (…) C’est lui, oui, le premier impressionniste»… Et cette quête innée de la lumière, Camille Pissarro la poursuit à son arrivée en France en 1855. Il découvre Corot, qui l’incite à travailler en plein air, tout comme le peintre de l’école de Barbizon Charles-François Daubigny. Aux Salons de 1864 et 1865, il se présente ainsi comme élève d’Anton Melbye, le frère de Fritz, avec lequel il travaille depuis son arrivée à Paris, et de Corot, dont il a fréquenté l’atelier libre. S’il admire profondément l’œuvre de ce dernier, comme le prouvent ses Bords de la Marne de 1864 (Kelvingrove Art Gallery and Museum, Glasgow), il va s’en détacher avec une attention plus forte portée sur la réalité de la nature, sa force vive, et sur des paysages où la main de l’homme a laissé sa trace, à l’image des Bords de l’Oise à Saint-Ouen-l’Aumône (Denver), de 1867. La période de Pontoise (1866-1868) et celle de Louveciennes (1869-1872) mal connues du fait de la destruction de nombreux tableaux pendant la guerre le voient suivre son propre chemin, essayer de nouvelles techniques (Louveciennes, 1871, collection particulière) et aboutir en 1873, avec Gelée blanche à Ennery (musée d’Orsay), à sa première toile impressionniste. Le début d’une grande aventure !

 

Bords de l’Oise à Saint-Ouen-l’Aumône, 1867, huile sur toile, 45,7 x 71,1 cm, Denver, Denver Art Museum, don de la fondation Barnett et Annalee Newman
Bords de l’Oise à Saint-Ouen-l’Aumône, 1867, huile sur toile, 45,7 x 71,1 cm, Denver, Denver Art Museum, don de la fondation Barnett et Annalee Newman en l’honneur d’Annalee G. Newman. © Denver Art Museum

 
À LIRE
Pissarro. Le premier des impressionnistes, par Claire Durand-Ruel Snollaerts,
Patrick de Carolis et Christophe Duvivier. Un ouvrage de 208 pages, coédition Hazan/
musée Marmottan-Monet, Paris, 2017. Prix : 29 €.



À VOIR
«Camille Pissarro. Le premier des impressionnistes», musée Marmottan-Monet,
2, rue Louis-Boilly, Paris XVI
e, tél. : 01 44 96 50 33.
Jusqu’au 2 juillet 2017.
www.marmottan.fr


 

Le Troupeau de moutons, soleil couchant, 1889, gouache sur soie, 20 x 62 cm, Mexico, collection Pérez Simón.
Le Troupeau de moutons, soleil couchant, 1889, gouache sur soie, 20 x 62 cm, Mexico, collection Pérez Simón. © Arturo Piera
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