Frieze Bilans sur fond pas si rose

On 14 October 2016, by Alexandre Crochet et Pierre Naquin

Regent’s Park était, du 6 au 9 octobre, le point de mire du marché de l’art. La Frieze London, parmi les incontournables rendez-vous du contemporain, et son pendant pour l’ancien, Frieze Masters, résisteraient-ils au pessimisme ambiant ? Comptes rendus.
 

Portia Munson (née en 1961), Pink Project, présenté par PPOW Gallery, New York, à Frieze London.
Photo Frieze

Bon cru pour Frieze Masters
Par Alexandre Crochet
En quelques années à peine, Frieze Masters a su trouver sa place sur le marché de l’art. Lancée en 2012 par les fondateurs de Frieze London, Amanda Sharp et Matthew Slotover, et aujourd’hui dirigée par Victorial Siddall, qui chapeaute les deux entités, la manifestation mise sur sa proximité avec la foire d’art contemporain au sein de Regent’s Park pour inciter ses fidèles à regarder aussi les siècles précédents, souvent devenus des «classiques», et créer ainsi des vases communicants. Sa singularité ? Mixer des galeries d’art contemporain et des enseignes de tableaux modernes, de peinture ancienne, d’archéologie ou d’art tribal… En contemporain, les poids lourds n’hésitent pas à s’y afficher aux meilleurs emplacements, louant de grandes surfaces, parfois pour n’y accrocher que trois tableaux, tel Helly Nahmad avec des toiles monumentales de Picasso sur un stand vide. Nombre de galeries participent d’ailleurs à la fois à Frieze London et à Frieze Masters, à l’instar de Gagosian ou de Hauser & Wirth. Cette dernière, qui proposait sur Frieze London une installation très remarquée autour d’un atelier d’artiste fictif, partageait ici le stand avec l’enseigne dédiée aux maîtres anciens Moretti, mélangeant leurs œuvres respectives. Sur un même mur, un Kasebild abstrait de Dieter Roth voisinait avec un Christ en croix du XVIIe siècle, attribué à Alessandro Algardi. Le procédé n’est pas vraiment neuf  exposant à Frieze Masters, le décorateur et antiquaire Axel Vervoordt a été l’un des premiers, voilà des années, à pratiquer ce cross-over , mais il fait toujours mouche. Juste à côté, Robilant & Voena mixe tableaux anciens et contemporains, «comme chez un collectionneur actuel», précise un directeur. Sur le stand, une huile de Bacon était déjà réservée au vernissage, à «six-dix millions de livres». Issu d’un cycle sur les cols blancs, Man in blue VII avait été vendu à Paris par Christie’s, pas plus tard qu’en juin dernier, pour 6 M€ avec les frais lors de la dispersion Marcie-Rivière...

Se croiser opportunément
Avec son café-salle de lecture à l’atmosphère un brin bobo et ses visiteurs déambulant canette de thé à la main, Frieze Masters tranche avec l’ambiance plus feutrée de la Biennale des antiquaires parisienne, ou de la Tefaf de Maastricht. La foire voit pourtant passer les collectionneurs, les conservateurs de musée et les grosses pointures des maisons de ventes anglo-saxonnes, ces dernières venues tant pour repérer les tendances que croiser opportunément, au fil des allées, les deux premières catégories. «Londres est important, parce que c’est le lieu où tous les gens qui comptent viennent une ou deux fois par an», explique le marchand de peinture ancienne Jorge Coll, à la tête de la galerie Colnaghi. Par un effet paradoxal, Frieze Masters déclenche même des visites et des achats de la part des clients habituels. «Je vois ici mes clients de Hambourg ou Hanovre plus souvent qu’à Munich», constate son confrère Konrad Bernheimer.

 

Le stand de la galerie londonienne Robilant & Voena à Frieze Masters 2016.
Le stand de la galerie londonienne Robilant & Voena à Frieze Masters 2016.© Robilant & Voena

25 m£ pour s’offrir le magnifique Empire des Lumières de Magritte
Parmi les visiteurs de cette édition figurent la collectionneuse Maya Hoffmann, dont l’édification de la fondation Luma se poursuit en Arles, ou le discret Alfred Pacquement. L’ancien directeur du musée national d’Art moderne - Centre Pompidou nous a confié son coup de cœur pour « l’ensemble remarquable de deux familles d’œuvres, dont la première période, de Frank Stella », artiste sur lequel il a écrit une monographie, en majesté sur le stand conjoint de Sprüth Magers, Dominique Levy et Marianne Boesky. Dans l’ensemble, les marchands mettent en avant des valeurs sûres, une stratégie rendue plus pertinente encore par les incertitudes économiques et politiques, qui affectent en premier lieu les artistes contemporains les plus exposés et les plus spéculatifs... La galerie Green misait sur des stars britanniques, avec trois focus : l’un sur des dessins du sculpteur Henry Moore, à partir de 550 000 £, sur le peintre Ben Nicholson avec des œuvres des années 1940 à 1960, dont le tarif grimpait jusqu’à 930 000 £, et enfin Bridget Riley, un peu plus accessible, à 48 000 £. Sur les 133 exposants, certains font leur apparition à Frieze Masters, dont Thaddaeus Ropac, mais aussi plusieurs dignes représentants de l’archéologie : Phoenix Ancient Art, Kallos, Sycomore Ancient Art ou le Parisien Chenel. Autre Français  présent, lui, depuis longtemps , Franck Prazan présentait notamment, une fois n’est pas coutume, une superbe toile de 1933 par Otto Freundlich, «précurseur de la seconde école de Paris, pointu et en plus, immobilisée pour un prêt muséal». Le marchand confie avoir vendu « ferme un tableau de Soulages» et être « en discussion» pour deux autres transactions avec des Européens, qui, si elles se confirment, permettront un bilan largement positif. Frieze Masters n’est pas Art Basel, et les achats ne se concrétisent pas dans la demi-heure... Il fallait débourser tout de même 25 M£ pour s’offrir le magnifique Empire des lumières de Magritte (actuellement à l’affiche au Centre Pompidou), sur le stand très remarqué de Dickinson, dédié au surréalisme, ou dans un registre plus ancien, 4 M£ pour le portrait de Delacroix par Géricault chez Jean-Luc Baroni, déjà présenté à la dernière Tefaf. Il avait appartenu au duc de Trévise. Plus que le Brexit, dont les effets sont encore lointains, les rumeurs allaient bon train sur la foire pour savoir si la baisse de la livre sterling rendait les achats plus attractifs. Pas si sûr. Dans bien des cas, les marchands vendent dans la devise du pays où ils ont acheté l’œuvre : en euros, en livres ou en dollars. Et certains affirmaient  difficile à vérifier  que les galeries intégraient la chute de la devise anglaise en réajustant leurs prix…

Freezing Frieze ?
Par Pierre Naquin
Arrivé à Londres, l’horizon est plutôt gris. Les quelques gouttes de pluie renvoient à l’image que l’on se fait de la ville et de son climat… incertain. À la radio, François Hollande guerroie sur le «hard Brexit ». Après un rapide tour sur Mayfair, où les enchères de ces derniers jours sont encore sur toutes les lèvres, direction Regent’s Park. Des badauds jouent avec leurs chiens. Des écureuils gardent nos amis les arbres. Ce grand parc de sculptures est l’équivalent de notre hors-les- murs parisien… Une première tente pour les maîtres. Une autre  bien plus grande  pour les «jeunes». Une fois dans la place, la quantité d’art écrase immédiatement et littéralement le visiteur. Parfois considérée comme le supermarché des foires, Frieze présente de tout, du plus contemporain au bien trop classique ; juste ce qu’il faut de mauvais goût, d’extrême et de tape-à-l’œil ; du conceptuel pour faire plaisir aux Allemands, du pop pour les Américains ; une pointe de Dansaekhwa, car c’est à la mode ; du rose, et bizarrement très peu de chinois. Bref, du taillé pour Instagram, presque précadré carré. Le monde de l’art est au rendez-vous. Ils sont venus, ils sont tous là. Les «artvisors» (art advisors) en tailleur noir ou costume à pochette ; les faux collectionneurs en jeans troués ; les vrais aussi, avec ou sans jeans troués ; les étudiants-artistes avec leur énergie suspecte ; les écoliers anglais en uniforme, légèrement dubitatifs ; les directeurs de foires, qui viennent chasser la galerie ; les journalistes avec petit calepin près des yeux et lunettes sur le nez ; de nombreux égarés, enfin, qui ne savent plus vraiment pourquoi ils sont entrés… Les allées sont pleines, alors même que le vernissage et sa course aux achats sont déjà loin, presque trois jours… un siècle !

 

Kohei Nawa (né en 1975), présenté par Pace Gallery (New York, Londres, Paris, Pékin, Hongkong) à FriezeLondon Photo Frieze
Kohei Nawa (né en 1975), présenté par Pace Gallery (New York, Londres, Paris, Pékin, Hongkong) à FriezeLondon
Photo Frieze

Une foire moins dépendante du marché américain
Mais au fait, les ventes étaient-elles au rendez-vous ? Of course! Why not ? Les points rouges sont là. Les mines sont fatiguées, mais les sourires sur toutes les lèvres. «La galerie a très bien vendu. Nous avons rencontré plusieurs collectionneurs inconnus jusqu’alors. L’accueil a été formidable pour Edmund de Waal. Il faut dire qu’il n’y a pas vraiment d’équivalent, entre classicisme, élégance et modernité. Que du positif !», résume Jean-Olivier Desprès, directeur chez Gagosian. Pour Esther Schipper, de la galerie éponyme à Berlin, «comme toujours, travailler avec la foire a été un plaisir. Nous avons vendu la grande majorité du stand avant même le week-end. En plus, cette année, beaucoup de nos artistes (Roman Ondak, Martin Creed, Ugo Rondinone, Dominique Gonzalez-Foerster, Philippe Parreno, ndlr) bénéficiaient de grandes expositions à Londres. On est aux anges !». Lizzy McGregor, de la galerie londonienne Kate MacGarry, confirme : «Les ventes ont été bonnes et régulières plutôt que folles et concentrées sur la première journée. Nous organisons toujours une présentation «solo» pour Frieze London. C’est, je pense, le meilleur moyen de rester lisible pour le public. Cette année, Francis Upritchard a suscité beaucoup d’intérêt et notamment de la presse», précise celle qui joue à domicile. Alison Jacques, à la tête de sa galerie, insiste sur un rééquilibrage géographique : «Frieze a été un succès, comme d’habitude. Cette année, la présence moindre de collectionneurs américains était compensée par des Européens, mais surtout des Russes et des Asiatiques. La foire est ainsi moins dépendante du marché américain, c’est une bonne chose.» Son collègue new-yorkais Loring Randolph, directeur de la galerie Casey Kaplan, s’avoue simplement «heureux d’avoir rencontré de nouveaux collectionneurs non-occidentaux. Cela participe grandement au succès de la foire. Nous avons vendu entre autres David Thorpe, Sarah Crowner, Garth Weiser, N Dash, Kevin Baesley, Girogio Griffa». La reconnaissance est aussi importante pour Leopold Thun, qui dirige la galerie Emalin : «Nous n’avons ouvert notre galerie que la semaine dernière ; alors, participer à Frieze tout de suite est fantastique pour nous !  C’est, quelque part, une reconnaissance du programme que nous avons mis en place ces dernières années de manière itinérante. Frieze est une plate-forme magnifique pour le faire découvrir à un public infiniment plus large.» Pour David Maupin, fondateur de la galerie Lehmann Maupin, Frieze London reste l’une des meilleures foires d’art. «Cette semaine, nous avons vendu de manière forte et continue. Notre stand a reçu la visite de nombreux curateurs et collectionneurs internationaux. L’initiative du Contemporary Art Society’s Collections Fund’s (comité créé en 2012 qui achète des œuvres pour des musées régionaux anglais, ndlr) apporte un plus culturel important à un événement commercial, et nous sommes évidemment ravis qu’ils aient choisi l’œuvre de Kader Attia pour le Middlesbrough Institute of Modern Art», s’exclame-t-il. Si les professionnels semblent contents, personne ne parle directement d’argent. Qu’en pensent les collectionneurs ? «C’est simple, je ne vois plus rien. Tout est formaté à souhait», exprime l’un d’eux. Il n’empêche, semaine après semaine, foire après foire, ils sont là. Ils doivent aimer cela, «ne rien voir»… Au bistrot Gail’s, où tout le monde se retrouve pour avaler un café avant de repartir user ses talons, toutes les discussions ne portent que sur le Brexit. «Notre staff, ce sont à 95 % des Européens non-britanniques. Je n’ai aucune idée de ce que tout cela va donner», avoue un directeur de grand musée à un collègue moyennement attentif. Le flegme anglais, ça aide…

 

À SAVOIR
L’édition new-yorkaise de la Frieze se déroulera du 5 au 7 mai 2017, dans le parc de Randall’s Island.
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