Frères de paysage

On 25 April 2019, by Christophe Averty
Jean-Francis Auburtin (1866-1930), L’Aiguille d’Étretat, ciel rouge, vers 1898-1900, gouache sur papier (détail).
© Collection particulière/François Doury

Ils ne furent ni condisciples ni amis, encore moins maître et élève. Aucun document n’atteste non plus leur rencontre avec certitude. Pourtant, leurs toiles parlent d’elles-mêmes. Suivant les traces de Claude Monet, Jean-Francis Auburtin (1866-1930), de vingt-cinq ans son cadet, est allé planter son chevalet à Belle-Ile, Étretat, Pourville, Saint-Jean-Cap-Ferrat… comme l’avait fait le maître impressionniste quelques années auparavant. Proposer un simple face-à-face entre eux, confronter les virtuoses fulgurances atmosphériques de l’un aux douceurs ouatées voire éthérées de l’autre, aurait été risqué. Aussi Géraldine Lefebvre, commissaire de l’exposition, s’est-elle habilement attachée à ne présenter ici qu’une vingtaine d’œuvres de Monet venant en contrepoint éclairer, ponctuer et souvent bousculer quelque quatre-vingts huiles et aquarelles d’Auburtin, réunies par sujet ou par lieu. Ce tour de force empêche le géant d’écraser celui qui lui voue une admiration sans borne. Mais au-delà, la délicate prouesse offre une perspective nouvelle soulignant les élans et les aspirations de ce dernier, qui, venu au Salon demander à Monet un conseil pour peindre sur le motif, aurait été reçu par ces mots : «Le seul maître, c’est le paysage !» Qu’importe, l’éconduit ne se découragera pas. Car «s’il n’est pas un suiveur de Monet, il se construit de ses différences et de ses réponses», argumente la commissaire. En se rendant sur les mêmes rivages de la Manche, de l’Atlantique et de la Méditerranée, en adoptant parfois des points de vue identiques notamment sur la côte sauvage de Belle-Ile ou à Port-Coton , l’artiste étudie une voie inexplorée laissée entrouverte par le maître de Giverny. Car cet héritier de Puvis de Chavannes vu comme un «peintre de nymphes» est un symboliste convaincu, admirateur de Benjamin Constant et introduit dans les milieux de la théosophie. Se révélant paysagiste dans les pas de l’un des plus reconnus en la matière, il exprime dans la beauté du motif l’âme d’une nature que les œuvres montrées ici viennent servir tels ses pins dont le soleil couchant, au cap Myrtes, découpe les troncs en contrejour. Son appétit de précision et de science, ses études tous azimuts des fonds marins, son adhésion aux associations de défense de l’environnement sa vie durant, démontrent un engagement intime et une détermination pour opérer, par le genre exploré, une synthèse tant spirituelle, intellectuelle, que plastique. L’artiste puiserait alors dans le mouvement représenté par Monet son expression symboliste et personnelle de la nature. Si des toiles emblématiques manquent à l’appel tels les meules et peupliers, les vues hollandaises ou des Pyrénées, auxquels il s’est aussi frotté , le panorama sensible du musée resitue Jean-Francis Auburtin dans son époque et en ravive la mémoire. Car, hélas, bénéficiant de son vivant de la fortune critique d’un peintre et décorateur en vue, l’artiste sera oublié après sa mort. Les toiles présentées à Giverny, conservées pour les trois quarts d’entre elles en mains privées, attestent d’une appétence qui ne s’autorise pas à suivre uniquement la leçon impressionniste. Elles inscrivent leur auteur, fondateur du Salon d’automne, dans un paysage dont l’esprit et la douceur s’ouvrent à une lumière fuyante, à une nature puissante mais bienveillante… Parallèle, interrogation ou réponse, l’art d’Auburtin propose sa propre voie dans la peinture de paysage.

«Monet-Auburtin. Une rencontre artistique», musée des Impressionnismes,
99, rue Claude-Monet, Giverny, tél. 
: 02 32 51 94 65.
Jusqu’au 14 juillet 2019.
www.mdig.fr
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