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Enzo Enea, collectionner les arbres

Published on , by Anna Aznaour

L’architecte paysagiste et mécène italo-suisse a créé en 2010 un musée dédié à l’arbre et à l’art contemporain, à Rapperswil-Jona, en Suisse. Un projet hautement original.

Enzo Enea.© Joël Hunn Enzo Enea, collectionner les arbres
Enzo Enea.
© Joël Hunn

Devant Animello, on est intrigué autant que troublé. Placée à l’entrée de ce lieu unique au monde, la sculpture en bronze de plus de trois mètres de haut est un message subliminal : osez la métamorphose ! Signée Sergio Tappa, l’œuvre, vue de loin, s’apparente à un quadrupède à la tête ovale. Avant de réaliser qu’il s’agit en réalité d’un profil humain couché. Inspirée de la méthode de remémoration de Giordano Bruno, elle invite, à l’instar du moine et philosophe du XVIe siècle, à changer son point de vue. Objectif : percevoir tant l’environnement avec ces trésors que sa propre personne en leur centre comme étant l’un des maillons de l’infini. Une philosophie que le maître des lieux – Enzo Enea – a fait sienne depuis au moins trois décennies. « Mon objectif n’est pas la décoration, mais l’intégration », affirme cet architecte paysagiste de 57 ans, dont la renommée internationale en a fait le Louis Benech helvétique. Né à Zurich de parents italiens, Enzo Enea a trouvé sa vocation chez son grand-père, constructeur de puits. « C’est dans le beau jardin de sa maison en Émilie-Romagne (Italie) que j’ai eu mon illumination », confie-t-il. Après des études d’architecture paysagère à Londres, le jeune homme fait ses premières armes au Brésil et à Hawaï pour l’hôtel Sheraton. À 30 ans, il reprend l’entreprise horticole de son père, la transforme en marque, «Enea», spécialisée en design et architecture de paysage, et perce dans le milieu grâce à son style aussi personnel que reconnaissable. Une « patte verte » qui fera acheter à l’ex-Beatles George Harrison une villa au Tessin (Suisse), rien que pour son jardin signé Enea, en l’an 2000. Depuis 1993, l’Italo-Suisse a fait fleurir aussi bien les jardins de ses mandataires que ses propres affaires, en inaugurant des bureaux à Zurich, Miami et New York. Parmi ses clients, le prince Charles d’Angleterre et Tina Turner. Des exploits qu’il attribue à son approche aussi bien esthétique que scientifique. « Le jardin n’est pas une mode ! C’est pourquoi chaque élément qui le compose doit être choisi en fonction de sa capacité d’intégration harmonieuse dans un terrain géologique naturel donné. Dans cette construction, un autre facteur essentiel est le respect des proportions et de l’esthétique des lieux. Sans oublier leur histoire, qui doit impérativement être considérée aussi afin de donner une cohérence à l’ensemble. » Le plus délicat de ses projets ? La végétalisation de Genesis à Pékin, un complexe de plusieurs bâtiments luxueux, dont un musée d’art contemporain signé par l’architecte Tadao Ando, le long de la rivière Liangma. « Il fallait convaincre les autorités chinoises d’assainir le sol, car il était hors de question que je plante mes arbres sur un terrain contenant des déchets ! » Un défi qui le galvanise ? Dans l’un des fjords norvégiens les plus proches du pôle Nord, réaliser un beau jardin sur un sol très pauvre en terre. Un paradis glacé ? « Pourquoi pas, tant qu’il est en harmonie avec la nature ! », observe en souriant Enzo Enea.
 

Enea Baummuseum© Enea Landscape Architecture
Enea Baummuseum
© Enea Landscape Architecture

Concevoir l’harmonie
En 2010, ce natif de Zurich donne corps à l’un de ses grands rêves : réhabiliter des arbres dans un musée qui sera à la fois un haut lieu d’architecture paysagère, d’art, mais aussi un laboratoire d’essais botaniques. D’ailleurs, les expérimentations y débutent dès la signature du bail. Ainsi, le propriétaire des lieux – l’abbaye cistercienne du monastère de Mariazell-Wurmsbach – cède l’une de ses parcelles pour une durée de… quatre-vingt-dix-neuf ans. Pourtant, située dans le beau canton de Saint Gall et bordée par le lac de Zurich, ladite parcelle de 7,5 hectares n’est qu’un marécage. Qu’à cela ne tienne ! L’espace sera rapidement transformé par Enzo Enea en terre fertile à l’aide de 38 cyprès chauves. Plantés de sorte à former une avenue, ces arbustes vont extraire chacun du sol environ 800 litres d’eau par jour. Stocké dans les feuilles, ce liquide vital va de plus créer un microclimat favorable à l’éclosion de la faune et de la flore. D’autres auxiliaires précieux seront également employés par l’architecte pour assainir le territoire, comme les ifs, connus déjà des Celtes et des Romains pour leurs propriétés antiseptiques.
Sauver les sages
Le reste de l’aventure sera aussi passionnant que prodigieux par l’inventivité de ce collectionneur et conservateur. « Les arbres sont de grands sages… bien ancrés dans le sol, ils sont à l’écoute de la terre, mais cela ne les empêche pas d’avoir la tête dans les nuages et d’écouter les histoires du vent… et de toujours vouloir aller plus haut, vers la lumière », écrivait Michel Tournier. C’est donc pour sauver du péril des centenaires qui risquaient d’être détruits qu’Enzo Enea en importera dans son musée depuis les environs. Une belle cinquantaine de spécimens très rares seront ainsi transportés depuis divers chantiers de construction, où ils étaient devenus indésirables, pour être replantés en tant qu’œuvres d’art à Rapperswil-Jona. Parmi eux, un érable du Japon, témoin en 1895 du concert de Johannes Brahms, qui inaugurait alors le Palais des congrès de Zurich fraîchement construit. Ou encore, le marronnier d’Inde de Schänis, commune du canton de Saint-Gall, célèbre pour avoir été sous la protection de l’empereur Henri III dit le Noir, de la dynastie franconienne. Sans oublier l’arbre pétrifié, âgé de vingt millions d’années, qui, dans un état fossilisé, a été sauvé des éruptions volcaniques de sa terre natale, l’Indonésie. Parmi d’autres trésors à admirer, une très impressionnante collection de pots en terre cuite et en grès sculptés manuellement, présentés sur une longue rangée d’étagères à ciel ouvert. Certaines de ces pièces ont plus de deux mille ans, et proviennent de la Rome antique, de Grèce ou d’Arménie.

 

Kerim Seiler, Relay, dans les jardins de l’Enea Baummuseum.© Anna Aznaour
Kerim Seiler, Relay, dans les jardins de l’Enea Baummuseum.
© Anna Aznaour

Cercles philosophiques
Aux côtés de la beauté de ces végétaux sublimes, on est saisi par l’apaisante harmonie qui se dégage de la scénographie paysagère du parc. Utilisant des formes circulaires, elle est un clin d’œil au stade panathénaïque d’Athènes, construit en 1896 pour accueillir les premiers jeux Olympiques des temps modernes. Ces airs d’amphithéâtres grecs, rehaussés par la présence de belles fontaines, invitent à la contemplation méditative que les trente-huit œuvres d’art contemporaines, disséminées un peu partout dans le parc, sont appelées à soutenir par leurs messages. Tantôt drôles, tantôt ironiques voire critiques, elles engagent à leur tour un dialogue silencieux avec le public. Face à Berserker de Stella Hamberg, sorte de personnage des cavernes en bronze nous observant du haut de ses deux mètres, un sentiment de malaise civilisationnel frappe la conscience. Est-ce parce que la posture menaçante de la sculpture réveille une crainte archaïque face à l’impitoyable envie de l’Autre à se faire, coûte que coûte, sa place dans le monde ? Un peu plus loin, une roche calcaire dissipe heureusement cet embarras passager, avec la célèbre phrase : « Nous avons donné une fête pour les dieux et les dieux sont tous venus » de John Giorno. Vient alors à l’esprit une autre boutade de l’artiste américain, qui fit partie de la bande d’Andy Warhol : « Quand j’avais 15 ans, je pensais que je savais déjà tout ce qu’il y avait à savoir. Maintenant que je suis plus vieux, je sais que c’était vrai. » Humble et très ouvert d’esprit, Enzo Enea, lui, savait le plus important à ses 7 ans déjà : il serait architecte !

à voir
Enea Baummuseum,
12, Buechstrasse, Rapperswil-Jona, Suisse tél. : +41 (0)55 225 55 55.
www.enea.ch
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