Entre art et sciences, les rouages d’une collection

On 08 October 2020, by Sophie Reyssat

Du monde miniature des automates aux horizons infinis mesurés par les instruments scientifiques, les objets réunis par une famille de passionnés célèbrent l’art et le savoir.

Quelques objets de l’ancienne collection F.

La passion est contagieuse, les témoignages en sont nombreux. En voici un de plus avec cette collection, débutée à la fin du XIXe siècle et poursuivie jusque dans les années 1940 par les membres d’une famille de banquiers ayant vécu en France et à l’étranger – de quoi multiplier les chances de trouver la perle rare. L’un était un érudit, l’autre s’est laissé fasciner par les objets scientifiques. En apportant sa pierre à l’édifice, chacun a ainsi permis de constituer un ensemble cohérent, aujourd’hui dispersé pour le bonheur d’autres connaisseurs. Rareté et préciosité caractérisent les plus beaux objets réunis dans le premier catalogue de cette vente. Les montres en donnent la mesure dès les premiers numéros, avec des pièces de charme comme un modèle à coq des années 1800, dissimulé dans une mandoline en or et émail polychrome (2 000/4 000 €). C’est là un appel au crescendo. Un morceau de bravoure attend en effet les amateurs, entonné par un gousset de l’horloger genevois Louis Duchêne : sur une mélodie jouée par un cylindre musical, et mimée par une harpiste dirigée par un autre musicien marquant le tempo, deux couples entrent dans la danse au cœur d’un espace garni de miroirs. Les personnages sont mis en scène dans une pergola orfévrée se détachant sur un paysage suisse émaillé (diam.  6,2 cm, 50 000/80 000 €)… La technologie a fait du chemin depuis les instruments de musique hydrauliques de Ctésibios, et les personnages animés construits par Héron d’Alexandrie dans l’Antiquité ! L’eau, qui ébranlait encore les automates de jardin au Moyen Âge et à la Renaissance, est remplacée par la mécanique horlogère pour les jacquemarts frappant les heures ; on en trouve les premiers exemples dans les églises. Relever le défi de la miniaturisation du mécanisme permet ensuite de créer de fastueux objets d’art, qu’il s’agisse d’horloges de table à automates, mais aussi de vaisseaux animés, de personnages ou d’animaux se mouvant sur les tables princières. Aux XVIe et XVIIe siècles, Augsbourg et Nuremberg sont à la pointe de ces bijoux de technicité. L’aventure se poursuit en Suisse au siècle suivant, où la haute précision de la mécanique a pour but de créer de l’émotion. Inventée en 1796 par le genevois Antoine Favre, la boîte à musique à cylindre intègre ainsi les montres, les tabatières et même les bijoux. D’autres innovations permettent de multiplier les complications, en termes de mélodies ou de sonorités d’instruments, tandis que des automates se mettent à indiquer l’heure ou à jouer des scènes plus complexes à la fin des Lumières. Louis Duchêne s’est ainsi lancé dans l’aventure avec son fils dès 1791. La fantaisie de ses montres animées séduit les amateurs de l’époque jusqu’en Chine. Ceux d’aujourd’hui le seront par ce modèle du début du XIXe siècle, mais pourraient également jeter leur dévolu sur une tabatière que les collectionneurs suisses et britanniques, particulièrement férus en la matière, ne manqueront pas de remarquer, très peu d’objets de ce type ayant été vus sur le marché. Pièce d’une grande rareté, elle aussi recèle en effet un mécanisme à automates (120 000/150 000 €) ; bien que fabriquée vers 1820, sa mécanique ne s’est pas grippée, et son danseur reprend la chorégraphie rythmée par les gestes des musiciens comme s’il dansait pour l’éternité. Une telle fiabilité témoigne du soin apporté à sa fabrication, attribuée aux Frères Rochat, toujours à Genève (voir Interview, page 14). Pour cet objet de prestige, l’horloger a choisi les maîtres orfèvres Sené & Detalla, qui ont artistiquement joué de trois tons d’or et des émaux chatoyants pour recréer un décor de théâtre du XVIIIe siècle.
 

Bruxelles, XVIIe siècle. Cercle d’arpentage en laiton doré, découpé de volutes feuillagées et de coquilles gravées, division en degrés, ta
Bruxelles, XVIIe siècle. Cercle d’arpentage en laiton doré, découpé de volutes feuillagées et de coquilles gravées, division en degrés, table utilisable en carré des ombres, échelle pour les polygones internes et externes, alidade à pinnules, règle tangentielle, signé Leonard Damery Matemat à Bruxelles, h. 19,8 cm (23 avec l’anneau), diam. 16,5 cm.
Estimation : 20 000/25 000 
Angleterre, XVIIIe siècle. Suite de deux globes, l’un terrestre reproduit avec un cartouche dédié au roi George III et la signature de G. 
Angleterre, XVIIIe siècle. Suite de deux globes, l’un terrestre reproduit avec un cartouche dédié au roi George III et la signature de G. Adams (1750-1795), l’autre céleste signé « A New Celestial Globe by R Caifhiee 1730 », h. 58 et 60 cm, circonférence : 88 et 89 cm
Estimation : 20 000/30 000 


Quand la science est un des beaux-arts
De tout autres mécaniques ont été regroupées dans le second catalogue, celles des instruments scientifiques, retraçant l’évolution du savoir du XVIIe au XVIIIe siècle. Bien qu’utilitaires, ils ne manquent pas eux non plus de poésie. Ainsi la poignée de cuivre doré d’une mire composée d’une alidade à pinnules est-elle découpée à la forme d’un faune et d’une faunesse, adossés en cariatides (5 000/7 000 €). À côté de cette réglette fabriquée par un artisan anonyme, figurent les outils signés entre autres par Erasme Habermel, Léonard Damery, Giacomo Lusuergo, Alexius Schniep, Christophorus Schissler l’Ancien et Albrecht Karner. Avec leurs cadrans solaires, ces deux derniers illustrent la prééminence d’Augsbourg et de Nuremberg dans la fabrication des instruments scientifiques à la Renaissance, tant pour les savants que pour les élites aristocratiques. Christophorus Schissler l’Ancien (vers 1530-1609) – dont un cadran solaire équatorial de forme ronde, façonné en laiton doré en 1558, est estimé 15 000/20 000 € – trouvait ainsi sa clientèle parmi les princes, tels Rodolphe II, à Prague, et Auguste Ier de Saxe, à Dresde. Comme le cadran solaire, dont une quinzaine de modèles sont ici proposés entre 800 et 20 000 €, l’astrolabe est l’un des premiers instruments scientifiques de l’humanité. Vraisemblablement apparu en Grèce à la fin de l’Antiquité, il a été diffusé par les Arabes à partir du VIIIe siècle ; représentant le monde en deux dimensions, et avant tout destiné à mesurer la hauteur du soleil ou d’une étoile, il prend sa forme définitive au XIe siècle. De multiples fonctions supplémentaires peuvent lui être adjointes, si bien qu’on le considère parfois comme le roi des instruments scientifiques. Sur les terres de l’Islam, il permettait de déterminer les heures de l’appel à la prière et de définir la position de la Mecque, mais aussi d’établir le calendrier et donc les fêtes rythmant l’année. Deux remonteront le temps : l’un, maghrébin, a été fabriqué en 1728 par Muhammad alBattûtî, dont une vingtaine de créations sont référencées (60 000/80 000 €), le second, persan de 1647, étant notamment l’œuvre du mathématicien Muhammad Bâqir et de l’un des graveurs safavides les plus renommés, Muhammad Mahdî al-Yazdî (50 000/60 000 €). Une autre dimension, primordiale, de ces objets sera évoquée par une paire de globes conçus en Angleterre au XVIIIe siècle : leur fonction didactique. Les armilles du modèle terrestre matérialisent ainsi le Soleil, la Lune, une étoile et l’équateur notamment, tandis que les engrenages du globe céleste peuvent s’adapter à la mécanique du précédent pour réaliser des expériences astronomiques (20 000/30 000 €). En matière de collection comme de science, la curiosité est à l’origine des plus belles découvertes…

 

XVIe siècle, Alexius Schniep. Cadran solaire diptyque rectangulaire en laiton doré, daté 1584, signé « Horho pas fecit Alexius Schniep »,
XVIe siècle, Alexius Schniep. Cadran solaire diptyque rectangulaire en laiton doré, daté 1584, signé « Horho pas fecit Alexius Schniep », indication des latitudes de soixante villes, calendrier lunaire, table horizontale gravée d’une échelle des heures, boussole gravée d’un soleil, deux dauphins soutenant un poids destiné à la mise à l’horizontale, boîtier gravé de feuillages, 11,4 8,4 cm.
Estimation : 15 000/20 000 
Astrolabe islamique persan en bronze et laiton, la mère recèle cinq tympans doubles faces et une table, les plaques contiennent des valeur
Astrolabe islamique persan en bronze et laiton, la mère recèle cinq tympans doubles faces et une table, les plaques contiennent des valeurs de latitude, l’araignée comporte la position de 26 étoiles, carré des ombres, inscrit « l’ont conçu les deux pauvres Muhammad Bâqir et Muhammad Husayn al-Yazdî en l’année 1057/1647 » et « a été gravé par les deux pauvres Muhammad Amîn et Muhammad Mahdî al-Yazdî », diam. 11,5 cm.
Estimation : 50 000/60 000 




 

3 questions à
Jean-claude Cazenave, expert ­­

 
Attribuée aux Frères Rochat, Genève, vers 1820. Boîte à automates à trois ors jaune, rose et vert, et décor émaillé, musique à un air par
Attribuée aux Frères Rochat, Genève, vers 1820. Boîte à automates à trois ors jaune, rose et vert, et décor émaillé, musique à un air par cylindres en laiton à picots, poinçon Sené & Detalla, maîtres orfèvres. 9,2 5,7 cm.
Estimation : 120 000/150 000 


Pouvez-vous nous en dire plus sur l’attribution de cette tabatière aux Frères Rochat ?
Une tabatière renfermant un mécanisme aussi perfectionné dans aussi peu de place n’a pu être réalisée que par une grande maison. Des ressemblances sont perceptibles, notamment au niveau des personnages, entre cet objet et des pièces des Frères Rochat conservées au musée des Arts décoratifs à Paris, ou avec les montres à automates de la collection Maurice Sandoz. Les Frères Rochat figurent parmi les meilleurs fabricants d’objets d’art horloger de leur époque, et sont renommés pour leurs boîtes aux oiseaux chanteurs, qui allient raffinement des automates et miniaturisation des mécanismes.

En quoi cet objet est-il exceptionnel ?
En disposant d’un peu plus de place qu’une montre pour le mécanisme, cette tabatière
a permis une plus grande sophistication. Les trois musiciens de la loge d’orchestre, et le danseur placé au centre de la scène, sont articulés. Le raffinement de sa réalisation va jusqu’à escamoter l’orifice de remontage du mécanisme d’horlogerie derrière la nuque d’une spectatrice au buste articulé. Une fois lancé, le cycle dure quarante secondes. Les automates sont synchronisés entre eux, mais également avec la musique créée par un rouleau à picots, ce qui constitue une difficulté supplémentaire. Bien que fixes, les autres personnages ne sont pas figés : ils participent au mouvement par leurs attitudes et leurs regards.

Quelle était la clientèle pour de tels objets ?
Il existe très peu d’objets de ce type. Il s’agit sans doute d’une œuvre unique, commandée par une personne qui avait ses habitudes dans un théâtre, ou en possédait un, ou encore affectionnait une scène de ballet au point de vouloir la reproduire à l’infini. Le décor avait une signification pour elle, et le profil en médaillon, représenté sur le dôme surplombant la scène, était sans doute comme une signature. Ces indices restent à décrypter. La qualité des ors et des émaux souligne également l’importance de l’objet pour son propriétaire.
Tuesday 20 October 2020 - 14:30 - Live
Neuilly-sur-Seine - Hôtel des ventes, 164 bis, avenue Charles-de-Gaulle - 92200
Aguttes
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