Emmanuelle Vidal-Delagneau, une conseillère en mission à Versailles

On 08 July 2021, by Éric Jansen

L’expérience et l’œil d’ Emmanuelle Vidal-Delagneau ont permis à l’hôtel du Grand Contrôle d’offrir à ses hôtes un cadre propre à prolonger la magie du château de Versailles voisin.

Emmanuelle Vidal-Delagneau dans le salon d’audience du Grand Contrôle. 
© ÉRIC JANSEN

Dormir au château de Versailles... Un rêve devenu presque réalité depuis que le groupe Airelles a obtenu la concession de l’hôtel du Grand Contrôle, dont les fenêtres donnent sur le château, l’Orangerie et la pièce d’eau des Suisses. Un contrat remporté grâce à un argument simple, restituer l’état historique de l’édifice en 1788. Résultat : une enfilade de salons et seulement quatorze suites, avec des boiseries redorées et des tissus retissés, mais surtout un mobilier et des tableaux d’époque. Pour les sélectionner, il fallait la compétence d’une personne rompue à l’exercice : Emmanuelle Vidal-Delagneau. Après avoir fait ses classes au musée des beaux-arts de Lyon, au Centre Pompidou, à Drouot, au Centre des monuments nationaux et chez Christie’s, cette spécialiste du patrimoine culturel et du marché de l’art, également membre de la Commission des trésors nationaux, créait en 2011 Adeona, société de gestion de patrimoine artistique et culturel.  
Pouvez-vous nous parler de l’origine du projet ?
Il s’agissait de trouver un destin à ce lieu classé monument historique et de financer sa rénovation. D’où l’idée de le confier en concession à un groupe hôtelier, qui le restaurerait et aurait le droit de l’exploiter pendant quarante ans. Il y eut vingt-cinq dépôts de candidature. Au moment de l’appel d’offre en 2015-2016, j’ai rencontré les responsables du groupe Airelles. Ils m’ont demandé conseil. Je leur ai dit que, selon moi, la meilleure chose à faire était de respecter les lieux, de tendre à restituer un état historique, et de créer un comité scientifique, instance visant à garantir la cohérence globale du projet. En 1681, Paul de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, gendre de Colbert, se voit offrir par Louis XIV un terrain à quelques pas du château de Versailles. Il sollicite Jules Hardouin-Mansart pour la construction de son hôtel particulier. Sa veuve s’en sépare après son décès, et Louis XV le rachète en 1723 pour l’annexer au château et en faire le siège du contrôle général des Finances, d’où le nom de «Grand Contrôle». Vingt-trois contrôleurs généraux s’y succèdent. À cette époque, la construction est placée au même niveau qu’une résidence royale, dont le mobilier est supervisé par le Garde-Meuble de la couronne. Après la Révolution, le Grand Contrôle connaît plusieurs affectations, dont l’armée, qui quitte les lieux en 2006. Le bâtiment revient ainsi dans le giron du château de Versailles.

Restait-il des éléments d’époque ?
Quelques-uns : l’escalier d’honneur, des parquets Versailles, des boiseries, les cheminées… Mais il fallait faire des recherches approfondies pour retrouver l’histoire du bâtiment et de ses occupants, tenter de restituer un état historique intéressant, voir ce qu’il était possible de reconstituer pour le mobilier.  
Vous avez été entendue et Airelles a remporté la partie. Que se passe-t-il ensuite ?
Initialement, les responsables de la société m’ont demandé de coordonner le comité. Il y avait très peu d’archives immédiatement disponibles, seulement un inventaire : j’ai donc fait des recherches approfondies et ai trouvé d’autres sources. Elles m’ont entre autres permis de comprendre dans quelles pièces de l’hôtel et quel environnement résidaient les ministres, et même de retrouver précisément l’appartement où vivait Madame de Staël, à l’époque où elle écrivait son premier ouvrage. Ensuite, logiquement, j’ai commencé à constituer la collection.

 

Dans la salle à manger, seule entorse à la rigueur historique, les fauteuils sont de style, mais nous sommes dans un hôtel… © Renée Kemps
Dans la salle à manger, seule entorse à la rigueur historique, les fauteuils sont de style, mais nous sommes dans un hôtel…
© Renée Kemps


Qu’appelez-vous «la collection» ?
Les meubles, objets d’art, tableaux, gravures, livres et souvenirs historiques des XVIIe et XVIIIe siècles qui garnissent le Grand Contrôle, ce que nous appelons entre nous nos «acquisitions patrimoniales». Pour simplifier, seuls les lits, pour des raisons de confort, et la plupart des luminaires, pour des questions de normes hôtelières, sont nés au XXIe siècle. Hormis cela, presque tout ce qui agrémente l’hôtel date des XVIIe et XVIIIe siècles. J’ai acheté les trois quarts de ces pièces et l’équipe du décorateur d’Airelles, avec qui j’ai travaillé en étroite collaboration, a entrepris le reste des acquisitions. L’hôtel devait se mettre au service du XVIIIe et non l’inverse. La circulation est très proche de l’originale. Au rez-de-chaussée figuraient les espaces de réception du ministre et à l’étage, sa résidence privée. Aujourd’hui, l’antichambre est devenu le lobby, le salon d’audience a quasiment la même fonction. Seule altération, le grand cabinet de travail est maintenant devenu la principale salle du restaurant, dirigé par Alain Ducasse.  
Qu'en est-il des meubles et des tableaux que vous avez achetés ?
Ils sont partout. Dans le lobby, il y a par exemple un beau portrait de Turgot, une table à la Tronchin équivalente à celle qui se trouvait dans les appartements privés de Necker en 1788, et un dessin de la main même du ministre Machault d’Arnouville. En 1784-1785, Calonne ayant entamé une politique de remeublement des résidences royales, le Grand Contrôle a bénéficié de livraisons d’ébénistes et menuisiers de talent, principalement Bircklé, Boulard et Sené, et aujourd’hui la collection présente de nombreuses pièces réalisées par eux, ainsi que par d’autres grands maîtres tels que Jacob, Delanois, Canabas, Avisse, Cresson… L’une de mes grandes joies est d’avoir pu identifier, alors que l’œuvre était présentée en vente comme un portrait anonyme, un tableau représentant Jacques Necker et commémorant sa première nomination ministérielle au Grand Contrôle. Et, comme un bonheur n’arrive jamais seul, j’ai également redécouvert le portrait de son épouse Suzanne, qui tenait un célèbre salon au temps des Lumières, fréquenté alors par sa très jeune enfant Germaine, future Madame de Staël.  

 

Dans la suite Necker, les encoignures ont retrouvé leur lieu d’origine. © Renée Kemps
Dans la suite Necker, les encoignures ont retrouvé leur lieu d’origine.
© Renée Kemps


De combien de temps avez-vous disposé pour meubler les lieux ?
La campagne d’achats a commencé en douceur il y a trois ans, mais elle est devenue intense ces trente derniers mois. Mon objectif était de privilégier les pièces liées d’une manière ou d’une autre à l’histoire du Grand Contrôle. Durant cette période, trois meubles qui avaient été spécifiquement livrés pour l’endroit à la fin du XVIIIe siècle sont passés en vente : en premier lieu, une paire d’encoignures estampillées Bircklé, livrées en 1786 au ministre Calonne. Achetées à Drouot, elles ont aujourd’hui retrouvé leur lieu d’origine ; d’autre part, la commode qui était au XVIIIe dans la salle de bains du ministre : nous ne l’avons pas achetée car elle a été acquise par… le château de Versailles. Nous comptabilisons maintenant environ 900 références, dont 200 livres et une centaine de tableaux. Tous sont originaux, à l’exception de sept copies réalisées pour des raisons pédagogiques et historiques.
Hormis les encoignures de Bircklé, y a-t-il d’autres meubles ou des tableaux venant de Drouot ?
Bien sûr! Je ne vais pas vous détailler l’inventaire mais, par exemple, dans l’escalier d’honneur, les gravures représentant Louis XIV et Louis XVI, dans des cadres d’époque aux armes royales, ont été achetées lors de la vente de la collection de la princesse Diane de France. Dans les espaces de restauration actuels, on trouve devant la cheminée de l’ancien grand cabinet de travail un double écran de Cresson qui vient également de Drouot, tout comme, dans le petit cabinet, une paire de cassolettes formant bougeoirs. Mais le tableau venant de Drouot qui m’amuse le plus, puisque le Grand Contrôle au XVIIIe siècle était un ministère tentaculaire chapeautant le commerce, l’industrie et l’artisanat mais surtout les finances, est une œuvre intitulée La Collecte des impôts, peinte à la manière de L’Embarquement pour Cythère !  
Continuez-vous à acheter des choses ?
Nous avons constitué l’essentiel de la collection, mais restons en veille. J’ai acquis récemment le portefeuille en maroquin que le ministre Necker utilisait lors de ses sessions de travail avec Louis XVI. Ou encore une magnifique lettre d’amour de Madame de Staël, dans laquelle, bien avant Baudelaire, elle évoque le spleen… L’aventure du Grand Contrôle est une formidable chasse au trésor.

à savoir
Le Grand Contrôle
12, rue de l’Indépendance Américaine 78000 Versailles, tél. : 01.83.36.05.50.
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