Elise Wessels, sous le charme du Japon

On 23 January 2019, by Vincent Noce

Pour la première fois en France, cette Néerlandaise expose à la fondation Custodia deux cents estampes japonaises de la première moitié du XXe siècle. Elle explique comment, en une trentaine d’années, elle a formé une collection destinée au Rijksmuseum.

Kawase Hasui (1883-1957), Hiver dans les gorges d’Arashi, issu de la série «Souvenirs de voyage», deuxième série, 1921, gravure sur bois, 39 x 26,7 cm (détail).
Collection Elise Wessels - Nihon no hanga, Amsterdam

Avez-vous toujours voyagé ?
Je suis née à Rotterdam, dont j’ai gardé le souvenir d’une ville ruinée par les bombardements. À 20 ans, je suis allée à Amsterdam, et j’ai choisi cette ville pour toujours, comme un lieu d’adoption. Très jeune, j’ai épousé un producteur de musique. À 34 ans, je me suis mise à étudier la cosmétologie. En 1987, mon expérience m’a conduite à intégrer le Comité international d’esthétique et de cosmétologie. En 1989, il m’a été demandé de faire partie des jurys de délivrance de diplômes à travers le monde, puis de diriger la section formation de l’organisation (de 1996 à 2004, ndlr), ce qui
m’a valu d’intervenir dans trente-quatre pays. Le métier de mon ex-mari, qui a créé son propre label, nous a aussi amenés à beaucoup voyager. Nous avons notamment déménagé dans le Pacifique, dans les années 1970, pour vivre trois ans en Nouvelle-Zélande.

 

 
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Et le Japon ?
En 1984, nous y avons fait notre premier voyage. Ce fut un choc, et un basculement dans ma vie. Nous avons été absolument fascinés par ce pays, ses habitants et sa culture, ses paysages sous une pluie fine… Depuis, je m’y rends au moins une ou deux fois par an. J’y ai découvert l’univers fabuleux des estampes japonaises. J’ai eu la chance de pouvoir visiter des cabinets d’estampes traditionnelles, des magasins. Mes premiers achats viennent de la boutique de Watanabe, dans le quartier de Ginza. Il n’est pas forcément facile d’entrer dans ce petit monde, surtout pour une femme. Peu à peu, j’ai compris qu’à partir de 1900 s’était dégagée une nouvelle école, influencée par l’Occident. Ces artistes réalisaient des œuvres très colorées, qui m’ont attirée. Même si ma collection déborde quelque peu sur le siècle précédent, je me suis concentrée sur la période 1910-1950, très marquée par l’attraction des avant-gardes européennes. On appelle cette école «shin hanga», la «nouvelle estampe». Encouragés par un imprimeur comme Watanabe Shozaburo, ces jeunes artistes ont adopté un style neuf à partir de motifs traditionnels, comme les paysages, les décors de fleurs et d’oiseaux ou les portraits d’acteurs. Vous voyez, les tropismes nippons restaient présents. La division classique du travail demeurait également, séparant le dessinateur du graveur, l’éditeur de l’imprimeur. Plus tard, j’ai commencé à collectionner le mouvement dit de la «nouvelle création», sosaku hanga, formé de jeunes ayant cherché à produire de véritables œuvres d’art, pas seulement des images multiples. Ceux-là ont réfléchi à leur condition d’artiste, notamment au contact de l’Europe. Ils ont voulu graver eux-mêmes leurs bois, produire des tirages limités, rechercher des éditions précieuses.
Vous souvenez-vous de votre premier achat ?
Je ne saurais vous répondre ! Il y a bien quelques gravures de mes tout débuts, mais pas une qui ressorte spécifiquement. Vous savez, tout s’inscrit dans un mouvement. C’est ce qui est intéressant : les premiers temps, je pouvais acquérir des œuvres sans avoir la moindre idée qu’elles s’intégreraient un jour à une véritable collection. Ce concept d’ensemble est apparu plus tard. On peut retrouver des thèmes, comme les beautés féminines, les paysages… C’est venu de manière un peu empirique.
Comment se construit une collection sur un marché de niche comme celui-ci ?
J’ai acheté en boutique bien avant de pouvoir accéder à des ventes privées. Bien sûr, vous comprendrez que les estampes modernes étaient plus accessibles pour moi, financièrement parlant, que les grands maîtres du passé. Avant-guerre, elles avaient connu un certain succès, notamment aux États-Unis. La première exposition, je crois, s’est tenue dans les années 1930 à Toledo, dans l’Ohio. À mon époque, je ne sais si l’on peut considérer qu’il y avait un marché proprement dit. Mais tout cela n’avait pas d’importance, puisque j’achetais avec le cœur. Néanmoins, la parité monétaire avec le yen comptait pour beaucoup dans mes capacités d’achat. Au besoin, il me fallait savoir attendre.

 

Ito Shinsui (1898-1972), Nuit dans la neige, issu de la série «Douze nouvelles belles femmes», 1923, gravure sur bois, 43,2 x 26,2 cm (détail).
Ito Shinsui (1898-1972), Nuit dans la neige, issu de la série «Douze nouvelles belles femmes», 1923, gravure sur bois, 43,2 x 26,2 cm (détail). Collection Elise Wessels - Nihon no hanga, Amsterdam

Vous vous êtes quand même concentrée sur des thèmes…
À un moment, j’ai recherché les beautés féminines, peintes par des artistes comme Kobayakawa Kiyoshi, Hashiguchi Goyo, Torii Kotondo ou Ito Shinsui. Certains se sont spécialisés dans les portraits de la femme moderne sous l’influence occidentale. D’autres ont dépeint la modernité sous la facette des changements dans la ville. Quelques-uns, comme Onchi Koshiro, pouvaient être un peu plus recherchés que d’autres. Les cours fluctuent beaucoup, selon le créateur, la qualité de l’épreuve et ses conditions de conservation, le sujet ou encore s’il s’agit d’une édition limitée. J’ai toujours choisi des tirages immaculés. C’est très important pour la qualité d’une collection dans son ensemble. J’ai pu trouver à prix raisonnable des estampes qui sont aujourd’hui très recherchées. Le marché a beaucoup évolué, car cette expression artistique a connu une reconnaissance méritée. Des épreuves de shin hanga, qui pouvaient valoir 400 € à l’époque, s’échangent autour de 100 000 € aujourd’hui. Mais, pour moi, je le répète, cela n’a pas d’importance.
Avez-vous un artiste préféré ?
J’ai envie de répondre que je les aime tous. C’est vraiment difficile comme question. Je pourrais vous en citer au moins une dizaine. Disons que j’aime particulièrement Takehisa Yumeji, célèbre au Japon mais pas très connu à l’étranger, ce qui me surprend toujours. Mais aussi Onchi Koshiro, un artiste du sosaku hanga, bien représenté dans l’exposition.
Je recommanderais spécialement son
Plongeur.
Vous avez voulu donner votre collection au Rijksmuseum. Pourquoi pas au musée Van Gogh, vu l’importance des échanges esthétiques entre le Japon et ce peintre ?
Ma collection comprend plus de deux mille pièces. Je suis amie du musée Van Gogh comme du Rijksmuseum. Mais ce dernier détient un cabinet d’estampes important, qui va de Rembrandt à aujourd’hui. La relation personnelle et la confiance mutuelle que j’ai pu tisser en vingt-cinq ans avec Ger Luijten (ancien conservateur en chef au Rijksmuseum, aujourd’hui directeur de la fondation Custodia, ndlr) ont aussi naturellement joué. D’ici mon 80e anniversaire, dans quatre ans, la collection ira à ce musée.
Il ne vous restera rien ?
Si, quand même ! Je donnerai le noyau, enfin à peu près les trois quarts de la collection : nous faisons l’inventaire et la sélection ensemble. Le musée peut prendre les plus belles estampes, les plus rares, les plus précieuses… Il m’en restera toujours un peu.
Il y a huit ans, vous avez ouvert un petit musée à Amsterdam, à votre domicile…
L’accès est gratuit. J’ai foi en la gratuité. Cette galerie est ouverte aux chercheurs et aux visiteurs à certaines périodes, sous conditions. Nous organisons aussi des expositions deux fois l’an. C’est dans ma résidence en effet, et nous n’avons pas beaucoup de moyens. Les jours d’ouverture, il faut sonner à la porte.

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