Edvard Munch

On 24 November 2016, by Camille Larbey

Reprise en salle du formidable documentaire consacré au peintre tourmenté, fictionnalisé par Peter Watkins, réalisateur britannique qui occupe une place à part dans le circuit cinématographique.

© Films Sans Frontières

Le musée Marmottan-Monet réunit, le temps d’une exposition, Monet, Hodler et Munch. À cette occasion, le film Edvard Munch de Peter Watkins ressort en salle en copie restaurée. Relativement méconnue en dehors des cercles cinéphiles, la carrière de ce cinéaste fut constamment contrariée par des conflits avec ses producteurs. Engagé et contestataire, il critique avec virulence la «monoforme». Ce terme, inventé par Watkins lui-même, désigne l’ensemble des procédés stylistiques mis en place par les mass media visant à formater les œuvres et donc à retirer au spectateur tout espace de réflexion. Après l’échec en salle de Punishment Park (1971), dénonçant les politiques répressives aux États-Unis, Peter Watkins se réfugie en Norvège. Il y réalise pour la télévision, avec des acteurs non professionnels, le docufiction Edvard Munch. Cette œuvre, aussi complexe que subjective, demeure l’un des meilleurs films consacrés à un artiste en général.
 

© Films Sans Frontières
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Autobiographie
Edvard Munch se démarque d’abord par son audace et sa réussite à mettre en scène les tempêtes émotionnelles l’assaillant. Le cadre est fréquemment resserré sur son visage afin d’illustrer l’agoraphobie dont il souffrait. Plusieurs motifs qui infuseront son œuvre jaillissent : la promenade des bourgeois, les visages blafards et les regards fuyants. Ou encore l’image de sa sœur aînée atteinte de tuberculose et crachant du sang. Certains de ces détails crus ne manquèrent pas d’irriter, se souvient Watkins : «La télévision norvégienne, par exemple, était horrifiée par mon idée de traiter avec franchise la vie sexuelle du jeune Munch, ou sa biographie personnelle.» Peter Watkins partage de nombreux points communs avec le peintre : des périodes d’exil, mais surtout un regard aigu sur la société et une radicalité farouche qui provoquèrent une levée de boucliers de l’establishment. Edvard Munch est finalement une autobiographie en creux du réalisateur, omniprésent tout au long du film par ses commentaires en voice-over. Pourtant, malgré sa grande subjectivité revendiquée, le cinéaste britannique ne surplombe jamais son sujet : l’acte de créer. Comme à l’accoutumée, Watkins attend du spectateur une forte implication. Il multiplie tout au long du film des petites interviews face caméra des personnages, à la manière d’un reportage. Et de fugaces regards caméra d’Edvard Munch, comme s’il était surpris ou dérangé par la présence de l’objectif, nous font basculer dans une intime proximité avec le peintre. Le réalisateur explique comment les comédiens furent également impliqués dans le processus d’écriture du film : «Prenez la scène où Mme Heiberg et Edvard Munch se disputent dans le petit studio […]. Ce dialogue est une combinaison d’éléments suggérés par moi, d’éléments pris dans les notes personnelles des journaux d’Edvard Munch, et d’éléments que les deux acteurs ont apportés en s’identifiant à la situation. C’est un exemple d’“histoire vivante” où des aspects du passé et du présent se mêlent pour représenter un événement historique.» Quand tant d’autres biopics se contentent d’expliquer une œuvre uniquement par la psyché de l’artiste, Edvard Munch a la particularité d’embrasser l’ensemble de l’environnement du peintre.

Munch peignant L’Enfant malade, représentant sa sœur Johanne Sophie atteinte de tuberculose.

Touches concentriques
Par touches concentriques, Peter Watkins détaille la vie familiale de Munch, son milieu social, la ville de Christiania (ancien nom d’Oslo) et même le monde entier, lorsque la voix off égrène les dates importantes du siècle – batailles militaires, couronnements, naissance d’Hitler, réalisations de chefs-d’œuvre de l’art. Comme il le fera dans son film fleuve de six heures La Commune (Paris 1871), réalisé en 2000, Watkins se sert du film historique pour faire résonner les problèmes de son temps. Edvard Munch s’écarte du peintre pour évoquer les inégalités sociales, la lutte des classes, ou encore le travail des enfants. Ainsi, lorsque les maîtresses du peintre dénoncent les discriminations (dues à leur sexe) dont elles sont victimes, ne font-elles pas écho au mouvement d’émancipation féminine des années 1970 ? Watkins revendique d’ailleurs cette «réversibilité entre le témoignage d’un individu et la représentation d’un personnage». Quarante ans après sa réalisation, Edvard Munch n’a rien perdu ni de sa beauté ni de son mordant, et reste une œuvre majeure à redécouvrir impérativement.

À VOIR
Edvard Munch.
Reprise le 23 novembre,
174 min, réalisation Peter Watkins, avec Geir Westby, Gro Fraas.
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