Durjoy Rahman, collectionneur bangladais militant

On 01 April 2021, by Rickovia Leung et Carine Claude

Fondateur de la Durjoy Bangladesh Foundation, le collectionneur Durjoy Rahman met toute son énergie dans la défense des artistes de son pays, mais aussi de l’ensemble du sud de l’Asie.

Durjoy Rahman
COURTESY DURJOY RAHMAN

Basée à la fois à Dacca et à Berlin, la Durjoy Bangladesh Foundation (DBF) a été créée en 2018 afin de promouvoir les artistes du sud de l’Asie et au-delà. Son fondateur, le collectionneur Durjoy Rahman, a développé une passion pour l’art dès les années 1990. Avec plus de 1 000 pièces, sa collection se compose principalement de créateurs contemporains de renommée internationale, venant d’Inde et du Bangladesh, de quelques artistes occidentaux et de talents prometteurs de la scène locale.
D’où vous vient cet intérêt pour l’art ?
J’ai commencé à m’y intéresser dans les années 1990. Je suis négociant dans le textile et l’habillement depuis que j’ai 22 ans et j’ai monté ma propre entreprise en 1994. Mes premiers bureaux étaient situés dans le quartier de Dhanmondi, à Dacca, la capitale du Bangladesh. C’est là que se trouvaient les principales galeries. Je m’y rendais après le travail ou à l’heure du déjeuner. Pas mal de collectionneurs de ma génération ont débuté comme moi, en visitant des galeries à droite à gauche. Contrairement à aujourd’hui, où tout est de plus en plus dématérialisé, les choses se passaient davantage par le contact et l’expérience personnelle. La rencontre et les échanges avec les artistes présents lors des expositions ont eu une influence majeure sur le choix des œuvres.
Comment avez-vous démarré votre collection ?
À l’époque, les catalogues d’exposition avaient une forte influence sur les collectionneurs, et nombre d’entre eux ont démarré l’aventure en les collectionnant ! Par ailleurs, la contribution des critiques d’art bangladais a été importante pour nous aider à avoir accès et à comprendre les artistes. Et bien entendu, avec mon travail d’exportateur, j’étais amené à voyager souvent en Amérique du Nord. Là-bas, j’ai vu la Liz d’Andy Warhol, de 1964. Cette œuvre m’a beaucoup impressionné. C’est ainsi que le pop art, Warhol et Roy Lichtenstein m’ont donné envie de m’impliquer dans l’art et de démarrer une collection. Ma première acquisition a été une gravure sur bois de Rafiqun Nabi, un artiste et un caricaturiste bangladais de premier plan.
Que collectionnez-vous ?
J’ai commencé avec les maîtres bangladais contemporains : Rafiqun Nabi, Safiuddin Ahmed, Abdur Razzak, Mutaja Baseer, Aminul Islam et Quamrul Hasan. Je collectionne également un groupe d’artistes locaux reconnus sur la scène internationale, Shahabuddin Ahmed, Monirul Islam et Rashid Chowdhury. Ils ont déjà une carrière en Europe, à Paris ou à Madrid. Lors de mes voyages d’affaires, j’ai également découvert des artistes du sud de l’Asie, d’Inde et du Pakistan. J’ai collectionné du pop art américain, mais aussi Lucian Freud et David Hockney. Au même moment, je me suis intéressé aux maîtres anciens de l’Inde. Ce sont les bases de ma collection. Depuis qu’elle croît en importance, je l’enrichis avec des artistes de la diaspora bangladaise et sud-asiatique vivant en Amérique ou en Europe. Grâce à l’installation de ma fondation à Berlin, j’ai également accès à la scène émergente internationale, avec Kour Pour, Serge Attukwei Clottey, Andrea Morucchio, Mithu Sen, Rashid Rana ou encore Iftikhar Dadi. Ma collection s’est ainsi diversifiée, et je travaille de plus en plus avec des femmes artistes comme Novera Ahmed. J’inclus également d’autres médiums et pratiques, comme la photographie, la vidéo et les installations.

 

Œuvre d’Atul Dodiya. Appartement de Durjoy Rahman. © KAZI MUKUL. COURTESY DURJOY RAHMAN
Œuvre d’Atul Dodiya. Appartement de Durjoy Rahman.
© KAZI MUKUL. COURTESY DURJOY RAHMAN


Pourquoi est-il si important à vos yeux de collectionner des artistes bangladais ?
C’est une question vitale. Je veux garder le témoignage des thèmes chers à ces artistes, d’un point de vue historique, pour conserver une trace de leur influence. Certains artistes majeurs, comme Zainul Abedin, Quamrul Hasan, Safiuddin Ahmed, Rashid Chowdhury et Abdur Razzak ont démarré leur carrière alors que le Bangladesh faisait encore partie du Pakistan. On trouve dans leurs œuvres la marque de leur lutte pour l’indépendance, leurs sentiments patriotiques, leurs rêves d’une nouvelle nation, mais aussi l’impact des calamités naturelles. Les artistes de la diaspora bangladaise et sud-asiatique ont également eu une influence importante. Par exemple, les Indiens S.H. Raza, Akbar Padamsee, Sakti Burman et Krishna Reddy vivaient à Paris dans les années 1950 et ont structuré le modèle de l’art contemporain indien. La même chose s’est produite avec les Bangladais, comme Ahmed Shahabuddin, Monirul Islam et Shahid Kabir, qui ont eu accès à la scène européenne avant même l’indépendance du pays. Je sens bien que si je veux promouvoir l’art de cette région du monde, l’emmener vers une audience internationale, je dois aussi travailler avec ces artistes de la diaspora.
Comment décririez-vous la scène artistique locale ?
Le Bangladesh va célébrer le 50e anniversaire de son indépendance cette année. Historiquement, notre scène artistique a démarré en 1971, mais le pays tout juste libéré devait faire face à de multiples défis, y compris à des catastrophes naturelles. À cause de ces nombreux facteurs, l’art créé pendant cette période n’a pas tellement attiré l’attention, aucun mouvement fort n’a émergé. Le changement est arrivé dans les années 1990, lorsque les institutions publiques et les collectionneurs privés ont commencé à construire des collections. Ce n’est que depuis le début des années 2000 que les artistes émergents ont été mis en lumière au niveau régional et international. Par ailleurs, de jeunes entrepreneurs bangladais ont commencé à s’intéresser à ces artistes. C’est ainsi qu’on a pu voir ces derniers dans les foires et les biennales internationales. Aujourd’hui, notre marché de l’art est prospère et a largement l’espace pour pouvoir se développer. Je pense que les collectionneurs locaux et internationaux devraient prendre ces artistes au sérieux, car nous avons d’excellents créateurs qui produisent des œuvres de qualité. Avec une bonne promotion, le Bangladesh pourrait peut-être devenir une place forte de l’art dans les prochaines décennies.

 

Œuvre de Charles Pachter (détail). COURTESY DURJOY RAHMAN
Œuvre de Charles Pachter (détail).
COURTESY DURJOY RAHMAN


Qu’est-ce qui vous a poussé à créer votre fondation ?
À un certain moment du développement de ma collection, j’ai eu l’envie de créer une plateforme qui pourrait soutenir et encourager des personnes à l’esprit créatif pour qu’elles travaillent ensemble. L’autre motivation était de faire connaître ces artistes à une échelle internationale. La Durjoy Bangladesh Foundation a été établie en 2018. Elle encourage les artistes pour qu’ils réalisent de nouvelles œuvres et s’engage dans la production d’expositions, de résidences et de publications. L’un de nos projets phares est la Majhi International Art Residency, lancée pendant la Biennale de Venise en 2019. Elle réunit des artistes du sud de l’Asie et d’Europe pour qu’ils échangent des idées, des pratiques et créent des connexions pendant leur résidence et au-delà.
Quels sont vos autres projets ?
La seconde édition de la Majhi Art Residency s’est déroulée pendant la Berlin Art Week en septembre 2020. Nous travaillons également avec des institutions comme The Photographers’ Gallery, à Londres, autour d’une rétrospective de Sunil Gupta, et nous y avons tenu en ligne le Durjoy Bangladesh Symposium, le 12 mars dernier. Nous organisons également une exposition en collaboration avec la Canadian High Commission et les Nations unies, où sont présentées des pièces créées par des réfugiés rohingyas vivant dans un camp au Bangladesh. Finalement, nous n’aurons jamais été autant actifs que durant la pandémie… 

Durjoy Rahman
en 4 dates
1997
Première acquisition : une œuvre de Rafiqun Nabi.
2004
Achat d’une Liz, d’Andy Warhol.
2018
Création de la Durjoy Bangladesh Foundation.
2019
Démarrage de la Majhi Art Residency à Venise.
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