Distanciation «sociale» ?

On 04 June 2020, by Vincent Noce
 

Les mots peuvent sauver, les mots peuvent blesser. Dans des cas extrêmes, peuvent-ils tuer ? Cette question est sur le point d’être posée au milliardaire rwandais qui a, entre autres, financé la tristement célèbre Radio Mille Collines, dont les torrents de haine à l’égard des Tutsis, ces «cafards» à écraser, ont ouvert la voie au génocide. Elle l’avait déjà été à propos de Robert Brasillach, qui n’a pas bénéficié de la même mansuétude que ses amis Rebatet, Cousteau ou Bardèche. De Gaulle y a répondu à sa manière en discernant dans le talent des lettres «un titre de responsabilité», quand Mauriac, Camus, Gide et tant d’autres auraient préféré y voir une circonstance atténuante. Le chef de la France libre avait de bonnes raisons de considérer que, à l’instar des gouvernants, écrivains et journalistes ont en effet quelque responsabilité dans le choix des mots. Sinon, de quel titre leur métier pourrait-il se justifier ? Sans approcher de ces tragédies paroxystiques, cet appel revient en mémoire au moment où fleurit dans les médias et les discours officiels l’expression «distanciation sociale». Déjà, le terme «islamistes», pour désigner des terroristes intégristes, s’est imposé sans espoir de retour. Révérer l’islam pourtant, c’est autre chose que se livrer au viol et au massacre. Dirait-on des activistes de l’extrême-droite qu’ils sont des «christianistes», au risque d’associer la communauté de fidèles à leurs crimes ? Avec «distanciation sociale», sans y prendre garde non plus, s’est répandu un contresens lui-même lourd de sens. La sémantique de ce barbarisme n’est même pas très claire aux États-Unis, où il est d’apparition récente. Elle laisse cependant entendre en l’occurrence que la distance de quelques mètres requise entre deux individus revêt un caractère «social», alors que, tout au contraire, il s’agit d’une gestuelle de rapprochement, de solidarité et de compassion. Comme le fait observer l’anthropologue et conservateur de musée Jean-François Charnier, «c’est la première fois dans l’Histoire que l’humanité tout entière se mobilise pour sauver une frange de la population», en l’occurrence la plus âgée. Le substantif «distanciation» ne figure pas au Littré – et pour cause, serais-je tenté de dire. Mais celui de «distance» trouve entre autres cette définition, bien plus à propos : tenir à distance, c’est «repousser la familiarité par une réserve calculée». Porter un masque, maintenir un écart, c’est aussi marquer son respect pour nos semblables – ce qui explique qu’un Donald Trump ait tant de mal à s’y plier. Est-ce un hasard si cette dérive verbale procède d’outre-Atlantique ? L’expression « social distancing » est apparue dans des revues d’épidémiologie avant de se diffuser avec la soudaineté d’une épidémie dans le langage commun. L’anglo-américain s’est imposé comme la langue de la communauté scientifique et les organisations internationales sont promptes à y céder. Assez loin de celle de Shakespeare, c’est une langue rythmée de simplismes, qui sait trancher. « On a vu l’accident sur la télévision, mais les identités des victimes n'a pas été dévoilée. Les supporters n’ont pas pardonné la sévère défaite du club. L’actuel premier ministre a reconnu que l’activité était impactée, mais il a initié un programme de relance. Surtout, pas d’inquiétude, on va tasker quelqu’un et il va revenir vers vous. » Ce superficiel a le goût du ridicule, mais,
parfois, il arrive que les mots touchent au cœur.

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