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Dimitris Daskalopoulos, un collectionneur d’art contemporain ouvert sur le monde

Published on , by Yorgos Archimandritis

À l’occasion de l’importante donation qu’il a réalisée, le collectionneur grec Dimitris Daskalopoulos nous accueille dans son QG à Athènes, pour expliquer les raisons de cette décision et partager sa passion pour l’art et sa philosophie.

Dimitris Daskalopoulos devant l’œuvre de David Hammons, dont il vient de faire don... Dimitris Daskalopoulos, un collectionneur d’art contemporain ouvert sur le monde
Dimitris Daskalopoulos devant l’œuvre de David Hammons, dont il vient de faire don à la Tate : Untitled, Body Print, 1975, (106,7 78,7 cm).
Photo Natalia Tsoukalas

Grand collectionneur d’art contemporain et fondateur de l’organisme de culture et de développement NEON, Dimitris Daskalopoulos vient d’annoncer la donation d’une partie de sa fameuse collection – qui comporte des œuvres d’artistes comme Louise Bourgeois, Paul Chan, Robert Gober, David Hammons, Mona Hatoum, Sarah Lucas, Jannis Kounellis, Paul McCarthy, Steve McQueen, Annette Messager ou Kiki Smith – à quatre organismes publics à Athènes, Chicago, New York et en Grande-Bretagne. La donation concerne plus de 350 œuvres de 142 artistes : 140 pour le Musée national d’art contemporain à Athènes, en donation commune environ 100 pour le Guggenheim à New York et le MCA Chicago et, enfin, 110 œuvres pour la Tate à Londres.

Comment avez-vous décidé de procéder à une donation de cette envergure ?
Cela a été pour moi la suite évidente de mon itinéraire et de la façon dont je considère l’art, la propriété des œuvres, leur signification et leur valeur. J’ai senti que le moment était venu pour moi de prendre des décisions concernant l’avenir de ma collection. Les œuvres qui la constituent méritent d’être en contact avec le plus de gens possible, elles doivent entrer en dialogue avec d’autres formes d’art contemporain et surtout avec l’art de demain. C’est pourquoi j’ai choisi de les mettre à la disposition du public à travers des musées et des organismes publics qui ont la possibilité de mettre cela en place.

Comment êtes-vous devenu collectionneur ?
D’abord, je dois dire que je ne me considère pas comme un collectionneur dans le sens d’une personne aimant acheter de belles choses, décorer sa maison de façon spectaculaire et impressionner ses amis. Je n’ai jamais fonctionné ainsi. Je me vois plutôt comme le commissaire d’une collection. Les œuvres qui la composent, je ne les ai pas acquises par volonté de les posséder, mais parce que je voulais exprimer ma façon de penser. Celles-ci, que j’aime et que j’admire, appartiennent d'abord aux artistes qui les ont créées. Elles appartiennent, ensuite, à l’ensemble que constitue la collection dont elles font partie, où elles dialoguent entre elles. Elles appartiennent, enfin, à tous ceux qui les voient et qui interagissent avec elles. J’ai toujours voulu que cette collection soit à la portée de tous, que ces œuvres aillent à la rencontre des autres, qu’elles fassent naître chez eux des émotions intenses, même si celles-ci sont négatives, ce qui est parfois le cas avec l’art contemporain.
 

Jannis Kounellis (1936-2017), Untitled, 1993, charbon dans des sacs en toile de jute et tôle d’acier, 270 x (diam.) 250 cm. Vue de l’insta
Jannis Kounellis (1936-2017), Untitled, 1993, charbon dans des sacs en toile de jute et tôle d’acier, 270 (diam.) 250 cm. Vue de l’installation «Integral, part II», Ileana Tounta Contemporary Art Center.
© Estate of Jannis Kounelli - Photo Dimitris Foutris

Quels étaient vos premiers émois artistiques ?
J’ai toujours éprouvé un amour profond pour l’art. Je me souviens que, lorsque j’avais 12 ans, mes oncles m’avaient emmené à l’Alte Pinakothek de Munich. Et, contrairement à ce qu’on attendrait d’un enfant de cet âge, je ne trouvais pas cela ennuyeux ni ne regardais impatiemment vers la porte de sortie. Émerveillé par les tableaux de Rubens, je suis resté assis pendant deux heures à les contempler. Depuis, j’ai toujours aimé être à proximité d’œuvres d’art. Quatre décennies plus tard, lors d’un voyage à Munich, je me suis dit : « Toi, grand collectionneur maintenant, va à nouveau là où tout a commencé pour voir si quelque chose a changé». Et je me suis retrouvé assis pendant deux heures devant La Chute des damnés de Rubens, en ressentant la même magie. Contempler les grandes peintures de l’histoire de l’art qui nous ensorcellent avec leur beauté est, pour moi, le devoir de tout collectionneur, surtout de ceux qui s’intéressent à l’art contemporain. Car les œuvres contemporaines sont difficiles à comprendre. Elles sont audacieuses et, parfois, peu attrayantes. La question est d’avoir le flair et d’en sentir la force, la vraie signification. Et pour cela, il est important de se mettre en contact avec les chefs-d’œuvre qui ont traversé les siècles ; c’est un véritable exercice d’humilité pour un collectionneur.

Et une source d’émotion inépuisable…
Absolument. C’est l’émotion qu’on éprouve devant la créativité humaine. L’immense tension émotionnelle que je ressens devant une œuvre exposée dans un musée se prolonge souvent au-delà de la visite. Moi, chaque fois que je vais à Rome, je me rends à l’église baroque Santa Maria della Vittoria pour contempler le groupe du Bernin qui représente l’extase de sainte Thérèse. C’est une sculpture dont le marbre parle, une sculpture bouleversante, où le visage de la sainte reflète l’enthousiasme, la terreur, l’humilité face à Dieu, l’amour absolu. C’est une œuvre presque vivante. Une autre fois, je me suis rendu dans un musée où j’ai reculé de trois salles pour voir la distance que pouvait atteindre la lumière d’un tableau du Greco. Des œuvres comme celles-ci nous captivent et, même quand on n’est plus devant elles, on continue à les voir lorsqu'on ferme les yeux.
 

Ernesto Neto (né en 1964), It Happens When The Body Is Anatomy Of Time, 2000, tulle en lycra, girofle, cumin et curcuma, dimensions variab
Ernesto Neto (né en 1964), It Happens When The Body Is Anatomy Of Time, 2000, tulle en lycra, girofle, cumin et curcuma, dimensions variables. Vue de l'exposition «From Death to Death and Other Small Tales», Galerie nationale d'art moderne d'Édimbourg (décembre 2012-septembre 2013).
© Ernesto Neto – Photo John McKenzie

Quel est le rôle de l’art dans la société contemporaine ?
L’art n’est pas un luxe mais un besoin fondamental pour l’homme. La réalité même le prouve. L’existence de tant de musées, la volonté de la société de préserver les œuvres d’art et de les montrer, le grand nombre de gens qui s’y rendent pour admirer les chefs-d’œuvre de l’humanité, tout cela montre que l’art est un élément essentiel de la vie. Moi, j’ai été touché aussi bien par la beauté des œuvres qui font partie du patrimoine universel que par l’art contemporain. Grâce à ce dernier, j’ai beaucoup réfléchi, mes horizons se sont élargis et je suis devenu encore plus curieux. Ce sont des qualités indispensables pour un homme qui vit dans son temps. L’art contemporain est un art vivant, qui évolue, qui interroge et qui commente notre époque, mais qui essaie aussi de prévoir et d’influencer l’avenir. Je pense que c’est un devoir de nous tous de réfléchir sur la façon dont nous pouvons participer plus activement à ce qui se passe autour de nous, sur la manière dont on peut devenir des citoyens plus utiles. C’est pourquoi j’ai créé NEON, dont le but est de donner l’opportunité à tous mes concitoyens de se mettre en contact avec les préoccupations et les défis de l’art d'aujourd'hui, chacun à sa façon et avec sa propre sensibilité. Le contact avec l’art, et notamment contemporain, nous stimule non seulement en tant qu’individus, mais aussi en tant que membres d’une collectivité, et cela est d’autant plus important pour un pays comme la Grèce qui a traversé une grande crise et cherche de nouveaux points de repère. Un pays a besoin de citoyens créatifs, qui ont un espoir, qui croient en l’avenir. Et le contact avec l’art contemporain joue un rôle majeur dans ce processus.

Qu’en est-il de son rôle éducatif ?
Il est absolument essentiel. C’est pourquoi NEON accorde une grande importance aux programmes éducatifs. Il essaie d’investir pour les cerveaux de demain, de former des esprits plus ouverts et plus efficaces au sein d’une société qui a de plus en plus d’exigences. L’art et la culture sont des éléments cruciaux pour le développement d’un pays. Ils font venir des touristes, ils créent des revenus et des postes de travail. La Grèce doit investir plus dans la culture. Elle doit regarder vers l’avenir, en déployant ses forces créatives extraordinaires. Car notre fierté exagérée pour l’Antiquité nous freine souvent et empêche nos talents actuels de s’exprimer. J’essaie, à travers mon intérêt pour l’art contemporain et mon action, de contribuer au changement des mentalités et montrer que la culture est une industrie importante, qui peut offrir une issue aux problèmes auxquels nous faisons face.

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