Diana Widmaier-Picasso «Il y a encore beaucoup de choses à dire»

On 13 October 2017, by Éric Jansen

La petite-fille de Pablo Picasso et de Marie-Thérèse Walter organise une exposition consacrée à sa mère, Maya, à la galerie Gagosian Paris. Une occasion unique de découvrir des œuvres inédites.

© Photo Gilles Bensimon

Avant l’été, c’était Bernard RuizPicasso, le petit-fils de Picasso et d’Olga, qui ouvrait exceptionnellement la maison de Boisgeloup. Aujourd’hui, c’est la petite-fille du maître et de Marie-Thérèse Walter, Diana Widmaier-Picasso, qui est curatrice d’une exposition consacrée à sa mère, Maya, à la galerie Gagosian Paris. Au moment où le musée Picasso célèbre l’artiste à travers sa production de 1932, «année érotique» et symbole de sa relation avec Marie-Thérèse Walter. Picasso est d’actualité et Diana entend bien poursuivre le rayonnement et l’analyse de son œuvre.
Vous êtes à présent spécialiste de l’œuvre de Picasso, ce qui était loin d’être le cas au début de votre carrière…
C’est vrai. J’ai fait une maîtrise en droit et une autre en histoire de l’art pour devenir commissaire-priseur. J’étais tout le temps à Drouot, où j’ai effectué quantité de stages. J’adorais ça. J’ai même été responsable des ventes Curiosa chez Guy Loudmer ! Mais je n’ai pas passé l’examen. J’ai choisi de me spécialiser dans les dessins anciens, au MET à New York pendant deux ans, puis chez Sotheby’s à Londres, et ensuite à Paris.
Cela correspondait-il au désir de se construire loin de la figure de votre grand-père ?
Je ne voulais pas que l’on me parle de Picasso ; d’ailleurs, je ne m’appelais pas Picasso, mais Diana Widmaier. J’avais envie de discuter de dessins anciens, d’orfèvrerie ou d’antiquité, mais pas de Picasso.
À quel moment avez-vous changé d’avis ?
Les spécialités se superposent et, un jour, je me suis dit qu’il fallait que je sois aussi en phase avec mon époque, que je m’intéresse à la modernité. Mais pour moi, étudier Giotto ou Picasso, c’est la même chose.
Cette exposition est-elle une déclinaison de celle que vous avez organisée en 2016 chez Gagosian New York ?
Non. L’exposition «Picasso’s Picassos» présentait une vingtaine d’œuvres appartenant à ma mère, mais dont elle n’était pas forcément le sujet. Seuls deux tableaux la représentaient.
En quoi cette présentation parisienne est-elle particulière ?
L’angle est nouveau. Werner Spies avait réalisé une exposition sur Picasso et le monde des enfants, mais il n’y en a jamais eu une consacrée uniquement à la représentation de Maya. On va découvrir des choses inédites, dont certaines appartiennent à ma mère, des portraits, des dessins, des photos, des films… J’ai ainsi retrouvé une série de clichés d’Edward Quinn, la montrant avec son père. Ce fut une découverte émouvante pour elle.

 

Sur cette photo d’Edward QUINN prise à Vallauris en 1953, Picasso apparaît avec ses quatres enfants : Paloma, Maya, Claude et Paulo.
Sur cette photo d’Edward QUINN prise à Vallauris en 1953, Picasso apparaît avec ses quatres enfants : Paloma, Maya, Claude et Paulo.

Pourquoi aucun musée n’avait eu cette idée avant vous ?
Ce n’est pas la première fois. En 2011 déjà, j’avais réalisé chez Gagosian New York l’exposition sur ma grand-mère, «Picasso and Marie-Thérèse : l’amour fou». Je l’avais proposée au musée Picasso, mais Anne Baldassari était plus intéressée par Dora Maar ; je l’avais aussi présentée au MoMA, mais cela ne pouvait pas s’inscrire dans leur calendrier… Ce qui peut sembler curieux, quand on voit le catalogue, les tableaux que l’on a pu réunir.
Cette année, en revanche, Marie-Thérèse est au centre de toutes les attentions...
Cela révèle peut-être l’évolution du goût. Pendant longtemps, les années 1930 étaient perçues comme des années faciles, et on aimait plus le côté torturé de Dora Maar. Pourtant, pendant cette période heureuse, Picasso a peint des tableaux parmi les plus beaux…

Des tableaux qui font des records en ventes aux enchères !
Le marché a peut-être eu une incidence. Ces toiles étaient un peu mises de côté, car jugées trop séduisantes. On a privilégié des œuvres plus intellectuelles, la période cubiste par exemple, et ce n’est que récemment qu’a été reconsidérée cette période cruciale. C’est celle où Picasso se consacre à la sculpture monumentale, mais aussi à la gravure, avec la suite Vollard. Nous exposons d’ailleurs  La Minotauromachie, la première gravure représentant Marie-Thérèse enceinte avec le minotaure. Maya en gestation !

Le titre de l’exposition au musée Picasso est «1932, année érotique». Est-ce un clin d’œil au livre que vous avez écrit en 2003, Pablo Picasso : l’art ne peut être qu’érotique ?

Je ne sais pas, mais j’ai félicité Laurent Le Bon !
Votre livre avait dû faire sensation lors de sa sortie…
Je n’avais pas osé le faire lire à ma mère avant qu’il ne soit publié. Elle a un regard très critique, a tout lu sur son père, et je ne savais pas comment elle prendrait le fait que je parle de sa sexualité... Elle m’a félicitée et a trouvé que l’approche était juste.
Est-ce pour publier d’autres ouvrages que vous créez à la même époque DWP Editions ?
Non : cette maison a été créée pour établir le catalogue raisonné de la sculpture de Picasso. J’aime la recherche, et je me suis aperçue qu’il y avait un manque. Il existe un catalogue pour les tableaux et les dessins, le «Zervos», des catalogues pour la gravure, les céramiques, les lithographies, et seulement un livre de Werner Spies sur la sculpture, qui n’est pas exhaustif.

 

Pablo PICASSO (1881-1973), Maya au tablier, 1938.La fille de Picasso a alors 3 ans.
Pablo PICASSO (1881-1973), Maya au tablier, 1938.
La fille de Picasso a alors 3 ans.

Où en êtes-vous ? Cela fait maintenant quatorze ans que vous avez commencé…
Ce n’est pas atypique de mettre autant de temps ! Il y a environ deux mille sculptures, si l’on s’en tient à la définition classique, et nous avons aujourd’hui des outils exceptionnels pour faire des recherches, étudier les matériaux, le processus créateur… L’ouvrage on line permettra d’accumuler toutes ces informations. Pour l’édition papier, on ne peut pas procéder de façon chronologique et il faut envisager un premier tome thématique, par exemple sur les plâtres. Je fournis aussi régulièrement des publications sur de petits sujets, comme les tôles découpées.
Pouvez-vous délivrer des certificats d’authenticité ?
Non, j’ai pensé qu’il était essentiel de se distinguer de Picasso Administration. J’envoie toutes les demandes à Claude. C’est préférable pour sécuriser le marché. Il y a une vraie pression des marchands, et je ne souhaite vraiment pas répondre tous les jours à des sollicitations. Ma mère a consacré trente ans de sa vie à cela ! Je me souviens d’elle, à la maison, faisant d’inlassables recherches pour savoir si l’œuvre était véritablement de la main de Picasso. Elle avait la responsabilité d’être la fille d’un artiste. Ce droit moral était pour elle une obligation, une contrepartie naturelle, sa façon de veiller sur la mémoire de son père. Elle le faisait toute seule, puis Claude s’en est chargé.
Pour en revenir à l’exposition, comment a commencé cette collaboration avec Larry Gagosian ?
Cela fait douze ans que je travaille régulièrement avec lui. Nous nous sommes rencontrés en 2003, pour l’exposition autour de la sculpture de Picasso, à laquelle j’avais participé.
Cette association n’a pas dû plaire aux gens des musées…
Soyons honnêtes : les musées ont aujourd’hui beaucoup de mal à réaliser de grandes expositions, qui sont extrêmement coûteuses. Les grosses galeries et les fondations sont les seules à pouvoir organiser de tels événements sans le soutien de sponsors. Aux États-Unis, quand un musée souhaite acquérir une œuvre, il essaie d’être au mieux avec les marchands. À Paris, c’est plus difficile, il y a toujours une méfiance. Il faut aussi noter que lorsque j’ai collaboré pour la première fois avec Larry, il n’était pas du tout impliqué dans l’art moderne. Ce n’était pas les conservateurs des musées ou les membres de ma famille qui étaient mécontents, mais les autres marchands ! Moi, je trouvais bien pour Picasso de le confronter à des artistes contemporains et à leurs collectionneurs.
Pour la galerie Gagosian, c’est un crédit formidable, une caution muséale, mais pour vous, quel en est l’intérêt ?
On ne se rend pas compte du travail que cela demande. Larry Gagosian a une équipe remarquable, pour la recherche, le transport des œuvres, l’assurance. Lorsqu’on a fait l’exposition sur Marie-Thérèse, certaines toiles étaient enfermées dans des coffres, et c’était une occasion unique de les voir, de les confronter avec d’autres tableaux. Cela a suscité un énorme intérêt de la part des historiens de l’art, des collectionneurs. De multiples informations ont été collectées, qui donneront lieu à un ouvrage. Larry est quelqu’un qui fait les choses avec beaucoup de sérieux ; il veut que ses publications restent pour la postérité.

 


DIANA WIDMAIER-PICASSO
EN 5 DATES

1973   
Mort de Pablo Picasso, le 8 avril
1974    
Naissance de Diana à Marseille
2003     
Diana commence le catalogue raisonné de la sculpture de Picasso
2011  
Commissaire de l’exposition sur sa grand-mère, Marie-Thérèse Walter, chez Gagosian
2017   
«Picasso and Maya : Father and Daughter», à la Gagosian Gallery (4, rue de Ponthieu, Paris VIIIe, www.gagosian.com),  à partir du 19 octobre
 
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