Dessins du Louvre, Fragonard en question

On 04 March 2021, by Vincent Noce

Spécialiste de Jean-Honoré Fragonard, Jean-Pierre Cuzin conteste l’attribution à l’artiste de quatorze dessins achetés par le Louvre.

François de Bourbon, comte d’Enghien, attribué par le Louvre à Fragonard, mais considéré par Jean-Pierre Cuzin comme une pâle copie de son original, décrit comme pastel blanc, gris et noir sur papier bleu, 29,2 x 23,2 cm, détail, 1776-1779, selon la datation proposée par le Louvre.
© MUSÉE DU LOUVRE

Jean-Pierre Cuzin, le grand spécialiste de Jean-Honoré Fragonard, a publié dans La Revue de l’art son opinion sur quatorze dessins dont l’acquisition par le Louvre pour 520 000 € a suscité quelques remous (voir l'article Le Louvre empêtré dans une acquisition de la Gazette n° 28, page 134). Il s’agit, rappelle l’ancien chef du département de la peinture du Louvre, de portraits, mis en relation avec les illustrations de L’Histoire de la Maison de Bourbon publiée par Désormeaux en quatre volumes de 1772 à 1788. L’auteur répond à la proposition de les donner à Fragonard, émise dans la même revue en octobre 2019 par Marie-Anne Dupuy-Vachey – et reprise par le musée pour justifier son achat à peine quelques semaines plus tard. Son article, fournissant plusieurs arguments à l’appui de sa thèse, se distingue de celui de l’historienne de l’art, qui avançait l’axiome de l’attribution au peintre, sans prendre soin de le justifier, par comparaison stylistique ou même technique. «Ces œuvres ne sont pas à notre avis de Fragonard», rétorque le conservateur, qui n’avait pas été consulté au moment de l’achat mais ne se priva pas de donner son avis aux responsables du Louvre dès qu’il en fut alerté. Il s’agit à ses yeux d’un ensemble composite de copies et de «créations de son cadet souvent confondu avec lui, François-André Vincent». Cinq dessins lui apparaissent comme de pâles copies des portraits parus sous le nom de Fragonard dans le tome III de l’ouvrage, datant de 1782. «D’un trait mou et dépourvu d’énergie, ils ne peuvent être de cet artiste, un des plus grands dessinateurs du siècle», tranche-t-il. Il ajoute un argument difficilement contestable : l’examen au laboratoire a révélé sur une feuille, censée être préparatoire au portrait de Louis de Bourbon, prince de Condé, un filigrane de 1776. Or, une autre des gravures d’après les modèles de Fragonard porte la date de 1774 et tout indique que cette série a été réalisée en un même moment. L’hypothèse que le Louvre aurait pu acquérir les projets de Fragonard ne tient donc pas. Il s’agirait plutôt de copies réalisées d’après ses originaux, qu’il a dû peindre en grisaille. Cet indice, révélé au cours du processus d’acquisition, n’a semble-t-il troublé personne, mais on peut se demander s’il a été communiqué au conseil artistique des musées nationaux quand il a été pressé d’approuver l’achat. Retour à Vincent Jean-Pierre Cuzin souligne le flagrant contraste de qualité avec les neuf autres dessins, marqués par une «indication vive et mordante, faisant saillir des volumes forts, et la richesse en menus détails». Il y retrouve la découpe un peu dure des volumes du peintre Vincent, dont il a rédigé le catalogue raisonné et auquel il a consacré une exposition à Tours et Montpellier. Il les compare à une tête d’homme de cet artiste qui se trouve à l’Albertina de Vienne. Il fait aussi observer qu’un des dessins les plus forts, celui figurant le connétable de Bourbon, «d’une énergie déjà préromantique», diffère de celui du même personnage apparaissant sous le nom de Fragonard dans le tome II de 1776 du livre, si bien qu’il faudrait expliquer pourquoi le même artiste aurait représenté deux fois le même personnage sous des traits si différents. Il propose de dater ces dessins du milieu des années 1780, huit ou dix ans après ceux de Fragonard. Il y perçoit une confrontation avec son aîné, mais aussi un mouvement donnant vie à ces figures, «avec leur regard insistant et brillant, leurs lèvres pincées, leur mine courroucée», ainsi qu’un essai de vérité historique par le vêtement – composante qui intéressait peu Fragonard. Outre l’avis en suspens de l’autre grand spécialiste Pierre Rosenberg, il reste donc au Louvre à faire connaître sa propre étude de ces dessins «attribués à Fragonard», entrés dans ses collections à un prix aussi conséquent.

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