Des attelages à haut pouvoir symbolique

On 22 July 2016, by Sophie Reyssat

La grande écurie du château de Versailles, ouvre de nouveau au public sa galerie des carrosses, concentrée sur le XIXe siècle, les trésors de l’ancien régime ayant disparu.

Vue générale de la galerie des carrosses.
© Thomas Garnier

Peu d’œuvres d’art, et encore moins de souvenirs historiques, peuvent se targuer de faire l’unanimité, de 7 à 77 ans… C’est pourtant le cas des carrosses, entrant dans ces deux catégories à la fois. Louis-Philippe en était bien conscient, qui leur consacra une galerie en 1837, au moment de la transformation du château de Versailles en musée «à toutes les gloires de la France». Fermée depuis 2007, elle vient d’être rénovée grâce au mécénat de la Fondation d’entreprise Michelin, et a ouvert ses portes en accès gratuit depuis le 10 mai, pour le plus grand bonheur du public. La galerie des carrosses occupe la grande écurie, bâtie face au château par Jules Hardouin-Mansart entre 1679 et 1682, en symétrie de son édifice jumeau, la petite écurie. L’architecte se doublant d’un urbaniste, chaque ensemble avait pour but de clôturer harmonieusement l’esplanade en patte d’oie de la place d’armes. Bien que fonctionnels, les espaces ne manquent pas de majesté. Au centre de leur façade en arc de cercle, le pavillon du manège présente ainsi un remarquable décor sculpté, trois chevaux bondissant au-dessus du portail, entre des trophées de joutes, tandis que des Renommées soufflent dans leurs trompettes depuis le fronton. Ces ornements rappellent que des jeux équestres avaient lieu dans la grande cour, à l’image des carrousels de 1685 et 1686. L’exposition «Fêtes et divertissements à la cour», bientôt présentée au château du 29 novembre 2016 au 26 mars 2017, évoquera d’ailleurs leur souvenir. Surnommé «Monsieur le Grand», le grand écuyer contribuait lui aussi au faste des écuries, la réputation de sa table ouverte faisant de son agréable appartement de quelque soixante-dix pièces l’un des lieux les plus fréquentés par la cour. Plus officiellement, il incombait à cet important personnage de veiller à l’élite des chevaux royaux et de diriger l’école des pages. Près de mille personnes s’activaient ainsi dans les écuries, pour en faire la vitrine de la France. Participant au prestige de Louis XIV, elles ont ainsi poussé l’art équestre à son plus haut niveau, et fait la réputation du dressage à la française dans toute l’Europe. Développée par l’école de Versailles et désormais pratiquée par le Cadre noir de Saumur, l’équitation de tradition française a ainsi été inscrite en 2011 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Dans le lieu chargé d’histoire qui l’a vu naître, Bartabas a créé en 2003 l’Académie équestre nationale du domaine de Versailles, perpétuant le travail de haute école, mais l’enrichissant de disciplines artistiques pour imaginer de véritables ballets équestres. Une initiative qui n’aurait sans doute pas déplu au Roi-Soleil !
 

Berline du baptême du duc de Bordeaux.
Berline du baptême du duc de Bordeaux.© RMN-Grand Palais (château de Versailles)/Gérard Blot

Une renaissance
Le souvenir de l’Ancien Régime est également évoqué par la galerie des carrosses, qui conserve de cette époque des chaises à porteurs, des traîneaux, mais aussi deux voitures ayant appartenu aux fils de Louis XIV et Marie-Antoinette, comme cette charmante calèche dite «du Dauphin», sans doute tirée par des chèvres. Loin d’être des jouets, ces véhicules miniatures bénéficient de toutes les innovations techniques des modèles pour adultes. Il s’agit malheureusement des seuls vestiges de la monarchie, les quelque deux mille véhicules présents à Versailles avant la Révolution n’ayant pas survécu. Les plus prestigieuses caisses royales, personnifiant le souverain comme l’indique leur dénomination de carrosse «du corps», ont naturellement connu le sort le moins enviable. L’attachée de conservation Hélène Delalex précise ainsi que la Convention nationale a ordonné la destruction de celui de Louis XVI en 1794, autorisant le peintre David à rayer ses portes avant son démantèlement. Tout un symbole ! Les carrosses «de suite» restés intacts ont quant à eux été dispersés par les ventes révolutionnaires, dépouillés de leurs armoiries et trouvant une seconde vie en changeant d’attribution, certains allant jusqu’à devenir des ambulances. Les carrosses d’apparat de l’Empire  les plus représentés datent de Napoléon Ier  et de la Restauration sont donc les seuls à pouvoir évoquer les fastes du pouvoir, liés aux événements politiques ou dynastiques. Ils ont été mis en valeur par Frédéric Beauclair, selon une scénographie ayant déjà fait ses preuves lors de l’exposition «Roulez carrosses !», présentée au musée des beaux-arts d’Arras en 2012-2013. Un soin particulier a été accordé au joyau de la collection, la berline du sacre de Charles X, mise en situation avec son attelage à la française de huit chevaux  le chiffre du roi  pour former un équipage de près de vingt-cinq mètres de long ! L’éclairage tamisé souligne les volumes des bois sculptés et permet d’apprécier les nuances des dorures, tout en préservant l’éclat des tissus délicats. La passerelle de visite surélevée, longeant les véhicules sur toute la galerie, permet encore mieux d’apprécier la finesse des détails.

 

Voiture de la cérémonie du Sacre, dans laquelle le St Père, Pie VII, fut conduit à la Métropolitaine de Paris,le 11 frimaire, an 13, Louis Brion de la
Voiture de la cérémonie du Sacre, dans laquelle le St Père, Pie VII, fut conduit à la Métropolitaine de Paris, le 11 frimaire, an 13, Louis Brion de la Tour fils (17..-1823), chez Charles Bance jeune, 1804, gravure rehaussée d’aquarelle. Boulogne-Billancourt, bibliothèque Paul-Marmottan, P 796 bis.© Brigemanimages - Clément Guillaume

L’art de la surenchère
Revendiquant l’héritage de l’Ancien Régime au point de se faire oindre à Reims, Charles X a fait de son carrosse une icône de la monarchie de droit divin restaurée. La berline outrepasse la pompe de ses illustres modèles disparus, une telle débauche de bronzes étant inusitée sur un véhicule, même d’apparat. Ils portent en effet le poids de la berline à 4,5 tonnes ! Il est heureux que son rôle soit de rouler au pas pour exhiber le souverain à la foule, car il ne pourrait en être autrement. Ses roues de gala à l’antique, dont les têtes de lions ornant les frettes ont été conçues pour rester droites malgré la rotation, sont d’ailleurs incapables de supporter l’effort d’un long trajet entre le palais des Tuileries et la cathédrale de Reims. Ainsi peut-on voir, appuyées contre le mur, leurs robustes doublures de voyage peintes en rouge ayant permis de mener Charles X à bon port… Plus encore que les autres, cette voiture est une œuvre d’art total, que les meilleurs artisans du royaume, représentant une cinquantaine de métiers d’art, ont eu moins de six mois pour réaliser. Elle a été conçue à l’image des carrosses «modernes», à caisse fermée et à glaces mouvantes, dont les caractéristiques ont été fixées vers 1660-1665 suite à des innovations majeures attribuées à Jean Le Pautre. Ainsi, les petites roues avant peuvent-elles désormais braquer à 90 degrés, contre 30 auparavant, grâce aux arcs métalliques en cols de cygnes fixés à la flèche axiale, leur permettant de tourner en passant sous le train. En 1756, le Traité des voitures pour servir de supplément au Nouveau parfait maréchal baptise «inversable» une berline dont le brancard de train a été doublé, afin d’éviter au carrosse de se retourner en cas de rupture d’une soupente en cuir soutenant la caisse. Assurant une meilleure suspension, le ressort en «C», dit «à la Polignac», représente quant à lui l’amélioration ultime de la fin de l’Ancien Régime. À ces perfectionnements techniques, il faut ajouter la diversification des modèles de carrosses et la multiplication de leurs options, vide-poches, vitres à hauteur réglable, cordons de cocher ou encore marchepieds à tiroirs. Le luxe est à l’image de la démesure des cérémonies. Pour son mariage avec Marie-Louise, Napoléon Ier a ainsi mobilisé un cortège de plus de quarante berlines nécessitant plus de 240 chevaux, pied de nez à la trentaine de voitures des unions royales. Du baptême aux funérailles – celui du duc de Bordeaux en 1821 et celles de Louis XVIII en 1824 –, les carrosses font vivre l’histoire de France.

 

Vue de l’exposition « Carrosses à Marmottan». Au centre, un phaéton anonyme de 1795-1799, en bois laqué, peau et fer, Paris, collection Émile Hermès.
Vue de l’exposition « Carrosses à Marmottan». Au centre, un phaéton anonyme de 1795-1799, en bois laqué, peau et fer, Paris, collection Émile Hermès.
DR

Bibliothèque Paul-Marmottan, L'âge d'or des équipages
Remarquable préambule, ou intéressant complément, à la visite de la galerie des Carrosses venant de rouvrir à Versailles l’exposition «Carrosses à Marmottan» ferme déjà ses portes dans dix jours. Il faudra donc s’y presser, d’autant qu’elle offre l’occasion de redécouvrir un lieu quelque peu méconnu du grand public, la bibliothèque Paul-Marmottan, située dans un élégant quartier résidentiel de Boulogne. Rappelons qu’elle occupe la demeure du collectionneur, dont les œuvres – léguées à l’Académie des beaux-arts en 1932 – sont également visibles dans sa célèbre propriété parisienne, devenue le musée Marmottan-Monet. Passionné par le premier Empire, notre homme a réuni un important ensemble de gravures, ici présentées auprès d’objets et de véhicules prêtés par d’autres institutions. Les œuvres illustrent l’évolution technique et typologique des voitures, mais rappellent également leur dimension historique, et même politique. Ainsi un fastueux carrosse, fourni par la maison de l’Empereur, mena-t-il le pape Pie VII en grande pompe au couronnement de Napoléon Ier et de Joséphine, en 1804. Huit ans plus tard, c’était une vulgaire voiture qui transportait le souverain des États pontificaux de Savone jusqu’à Fontainebleau, où ce récalcitrant à la volonté impériale fut détenu jusqu’en 1814… Le décorum de l’Empire transparaît dans les attelages, du char de triomphe romain, repris pour servir l’image de Bonaparte, au prestigieux phaéton du Roi de Rome, en passant par la calèche à quatre chevaux de Napoléon et Marie-Louise, immortalisés par Jean-Joseph-Xavier Bidauld. Même en promenade, le couple régnant est toujours en représentation.
 

Roue du carrosse du sacre de Charles X, 1825.
Roue du carrosse du sacre de Charles X, 1825.© Château de Versailles, C. Fouin

Une infinité de modèles
Les choses sont bien plus simples pour le commun des mortels. Quoique… Si les carrosses perdent leur statut de «trône roulant» et retrouvent leur usage utilitaire, les particuliers ont l’embarras du choix entre l’infinité des modèles aux noms souvent poétiques, décrits par les élévations de profil publiées par la maison d’édition de Pierre de la Mésangère (le Bureau du Journal des modes et des dames) entre 1802 et 1825. Dans ses Souvenirs de Paris, en 1804, l’Allemand Auguste Kotzebue remarque ainsi avec saveur l’évolution des équipages, devenus choses de première nécessité pour les Parisiennes de son temps : «Cela ne s’appelle plus un carrosse : on a le matin un Carrick, le soir une diligence (ces dernières sont très basses) ; on va le matin à la promenade en tape-cul, au spectacle en berline, à une fête publique dans un char, chez ses créanciers en demi-fortune, chez son mari en dormeuse, et chez son amant en diligence».
 

Grandes écuries de Versailles, grande cour et pavillon du manège. DR
Grandes écuries de Versailles, grande cour et pavillon du manège.
DR

... et de métiers
Les principales innovations techniques ayant eu lieu sous l’Ancien Régime, le XIXe siècle est en effet l’époque des améliorations du confort et de la sécurité – les freins sont rendus obligatoires en 1827 –, mais également des nouveaux modèles. Si l’on doit à l’Angleterre nombre d’entre eux, c’est bien dans la capitale française qu’ils trouvent leur aboutissement, gagnant au passage en luxe et en élégance. Antoine Carassi est ainsi considéré comme le plus grand dessinateur parisien de voitures. Un tiers des selliers-carrossiers est alors regroupé autour de la Madeleine. Leur nombre global s’accroît de manière significative pendant leur âge d’or, passant de 163 en 1800 à 235 vingt ans plus tard, auxquels il faut alors ajouter pas moins de quarante-six peintres en voitures. La profession est bien connue grâce aux traités, se multipliant dans la première moitié du siècle. Les ateliers sont encore de taille modeste, et le travail reste cloisonné, comme il l’était avant la Révolution avec les corporations. On distingue cependant bientôt les charrons, se consacrant au voitures lourdes, des carrossiers, s’activant sur les véhicules légers. Menuisiers, serruriers, sculpteurs, dessinateurs, peintres, doreurs, vernisseurs, tapissiers, selliers, et bien d’autres corps de métiers, mettent eux aussi leur savoir-faire au service des équipages. Le raffinement concerne jusqu’au véhicule de voyage, garni de nécessaires dont Biennais s’est fait une spécialité, et ainsi transformé en «véritable maison roulante», selon George Sand. À partir des années 1930 cependant, le développement des transports en commun, les prémices de l’industrialisation et bientôt, la révolution ferroviaire, vont forcer les équipages à marquer le pas.

«Carrosses à Marmottan», bibliothèque Paul-Marmottan,
7, place Denfert-Rochereau, 92100 Boulogne-Billancourt, tél. : 01 55 18 57 61.
Jusqu’au 30 juillet 2016.


À VOIR
Galerie des carrosses, grande écurie du château de Versailles,
avenue Rockefeller, 78000 Versailles, tél. : 01 30 83 78 00.
www.chateauversailles.fr

À lire
La Galerie des carrosses du château de Versailles, Hélène Delalex, 17 x 24 cm, 72 pp., coédition château de Versailles/éditions Artlys, 2016. Prix : 9 €.
Roulez carrosses ! Le château de Versailles à Arras, sous la direction de Béatrix Saule, catalogue de l’exposition du musée des beaux-arts d’Arras (17 mars 2012-10 novembre 2013), 26 x 26 cm, 256 pp, Skira/Flammarion, 2012. Prix : 39,90 €.
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