De l’art et du cochon

On 12 October 2007, by La Gazette Drouot

Tatoués comme des motards, les cochons de Wim Delvoye flairent aussi bien la portée du signe que la marchandisation de l’art dans le monde contemporain.

Wim Delvoye (né en 1965), Jonathan, 2002-2003, tatouage à l’encre sur peau de cochon, 121 x 95,5 cm. Paris, dimanche 21 octobre 2007.
Hôtel Marcel-Dassault. Artcurial-Briest-Poulain-Le Fur-F. Tajan SVV.
Adjugé 60 000 € prix marteau

Achetez un sac Vuitton vivant ! C’est ce que propose, entre autres, Wim Delvoye. Soit un cochon portant tatoué sur sa peau les initiales du célèbre malletier. Dès 1994, l’artiste se fait remarquer en tatouant des cochons pour les exposer, grognant et gigotant, comme des oeuvres d’art. L’élevage, d’abord installé sur la terre natale de l’artiste, la Belgique, va se délocaliser, mondialisation oblige, en Chine, près de Pékin. Après la factory pop art, voici venu le temps de la porcherie... Une sorte d’exode rural artistique, mais à l’envers. Vous avez dit postmoderne ? En effet, il y a bien chez Delvoye une stratégie du kitsch : «Le populaire et le folklore représentent tout ce que la modernisme a ignoré», a déclaré l’artiste lors d’un entretien avec Christine Jamart, judicieusement intitulé "Survivre au-delà du cordon sanitaire de l’art" (Dits, sept. 2002). Avec nos mammifères omnivores, Delvoye recycle le tatouage, ce signe de territorialité contemporain aussi bien utilisé par des adolescents en mal de vivre que par des bikers américains désireux de constituer une tribu. Justement, Jonathan, le cochon dont la peau va, en pleine Fiac, passer aux enchères chez Artcurial, a bénéficié d’un traitement type « Hells angel ». Comme vous le voyez, Wim Delvoye ne se contente pas de produire de l’art vivant, le cochon pouvant être proposé naturalisé ou écorché.
De telles procédures ne vont pas sans provoquer quelques réactions – fréquemment indignées. Ainsi, en 1998, Marcel, un cochon vivant exposé dans un musée hollandais, a provoqué l’intervention d’une société de protection des animaux et du service vétérinaire d’État. Or, pointe là une partie de la rhétorique de l’artiste : pourquoi moraliser une action artistique, alors que dans le même temps on reste coi sur le sort des mêmes animaux dans les élevages industriels, les abattoirs ou les laboratoires ? Car, dans leur ferme chinoise, les cochons de Delvoye sont traités avec égard, vidéo surveillance à l’appui – les prénoms qu’on leur donne en témoignant aussi. La trentaine de pensionnaires est soignée aux petits oignons par une douzaine d’employés, les opérations de tatouage étant réalisées sur des sujets endormis, un privilège dont ne bénéficient pas les humains dans les officines spécialisées ! D’autre part, avec ses cochons, Delvoye interroge la marchandisation des oeuvres d’art dans un contexte mondialisé, depuis leur production jusqu’au mode de consommation, en passant par l’utilisation du signe de reconnaissance commerciale lui-même, logo d’une marque ou image faussement innocente d’une Blanche-Neige à la sauce Disney. Vous doutez encore de la justesse de la démarche de l’artiste ? Lisez Le devenir-Cochon de Wim Delvoye par Pierre Sterckx (éd. La Lettre volée), un ouvrage érudit où l’historien et critique en appelle à Gilles Deleuze et Félix Guattari pour expliquer le «devenir-animal» de Wim Delvoye. Cent quarante-quatre pages pour se persuader, comme Juliette dans sa chanson, que dans le cochon, tout est bon !.

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