Cote : Dans l’intimité de l’empereur Napoléon Ier

On 29 April 2021, by Philippe Dufour

À l’occasion du bicentenaire de sa mort, la figure de Napoléon Ier revit à travers colloques, expositions et ventes spécialisées. Et comme ceux d’hier, les collectionneurs d’aujourd’hui se passionnent pour les objets l’ayant accompagné au plus près.

Chapeau de Napoléon Ier, de forme dite «à la française», en castor noir, orné d’une cocarde tricolore refaite postérieurement, d’une ganse de soie noire et d’un reste de bouton en bois ; la partie supérieure de l’aile de devant renforcée à l’intérieur par une pièce cousue de feutre noir ; l. 49 cm, diam. intérieur 56 cm. Fontainebleau, 16 novembre 2014. Osenat OVV, Binoche et Giquello OVV. M. Dey.
Adjugé : 1 884 000 

Le 5 mai 1821, à Longwood House, sur l’île de Sainte-Hélène, l’ex-empereur des Français s’éteignait dans un lit de camp, entouré de la poignée de fidèles qui avaient choisi de le suivre dans son lointain exil. Sa légende allait se perpétuer, entretenue par des admirateurs nostalgiques, avides des nombreux objets personnels qu’il laissait derrière lui, lesquels allaient vite devenir de véritables reliques. Si dès le XIXe siècle, et en particulier sous le second Empire, se sont constitués en France des ensembles importants, ces vingt dernières années ont marqué un net renouveau de l’intérêt pour les souvenirs de Napoléon Ier, avec des résultats aux enchères atteignant bien souvent des records. Et cet engouement contemporain ne semble pas près de s’éteindre, «même si les premiers acheteurs, européens et russes, ont cédé le pas à une clientèle plus variée, et en particulier asiatique», comme le constate l’expert Jean-Claude Dey.
 

Napoléon Bonaparte (1769-1821), lettre autographe signée «BP» adressée à Joséphine, fin février ou début mars 1796. Drouot, 19 novembre 20
Napoléon Bonaparte (1769-1821), lettre autographe signée «BP» adressée à Joséphine, fin février ou début mars 1796. Drouot, 19 novembre 2020. Drouot Estimations OVA. M. Bodin.
Adjugé : 136 500 
Manufacture impériale de Sèvres, assiette à dessert du service particulier de Napoléon Ier dit «des quartiers généraux», peinte en 1808 pa
Manufacture impériale de Sèvres, assiette à dessert du service particulier de Napoléon Ier dit «des quartiers généraux», peinte en 1808 par Jean François Robert, diam. 23,6 cm. Fontainebleau, 2 juillet 2017. Osenat OVV. M. Dey.
Adjugé : 306 250 


De la tête aux pieds, une silhouette légendaire
Pour cette dernière vague, l’impulsion semble avoir été donnée par l’industriel coréen Kim Hong-kuk, fondateur et président du groupe agroalimentaire Harim, qui devait débourser 1 884 000 € pour acquérir un bicorne de l’Empereur le 16 novembre 2014, lors de la mémorable dispersion de la collection napoléonienne du palais de Monaco, par les maisons Osenat et Binoche et Giquello, à Fontainebleau… Il faut dire que Napoléon Bonaparte est sans doute l’un des Français les plus connus au monde, une célébrité à laquelle n’est pas étrangère sa silhouette caractéristique, composée de quelques éléments immédiatement identifiables. Le plus fameux demeure son couvre-chef, un bicorne volumineux qui, s’il fut porté par d’autres en son temps, lui reste définitivement associé. Appelé aussi «le petit chapeau», il affiche une extrême simplicité, confectionné en feutre noir ou en castor, orné seulement d’une cocarde. À partir de 1804, l’Empereur adopte définitivement cette coiffure, qui sera dupliquée par le chapelier Poupart du Palais-Royal, à plus de 120 exemplaires, en moins de dix ans. Quelques-uns ont survécu, dont on dit souvent qu’ils auraient été oubliés, voire jetés, sur les champs de bataille. C’est le cas de l’un d’entre eux, ramassé au soir de Waterloo par le capitaine hollandais Van Zuylen Van Nijevelt, et qui s’est vendu 350 000 € chez De Baecque et Associés le 18 juin 2018. Un petit détail authentifierait son illustre propriétaire : l’absence du bandeau intérieur, que Napoléon Ier faisait toujours enlever pour plus de confort ! Quant aux austères redingotes en drap gris qu’il portait, aucune d’entre elles n’est encore réapparue en salle des ventes. En revanche, ses bottes, elles, devaient faire grand bruit lors de la vente du 29 novembre 2019, dirigée par Binoche et Giquello à Drouot-Richelieu. À l’écuyère et en maroquin noir, la paire, de pointure 40, donnée au général Bertrand à Sainte-Hélène, a été adjugée 117 208 €. Le souverain les portait sans doute avec des bas, comme ceux – en soie blanche – que sa mère Letizia Bonaparte offrit à Joachim Clary et qui ont été adjugés 12 125 € par Osenat, à Fontainebleau le 22 mars dernier.

 

Sèvres, 1803-1804, cabaret «à l’étrusque» pour le service de bouche de l’Empereur en porcelaine dure, composé de dix-sept pièces décorées
Sèvres, 1803-1804, cabaret «à l’étrusque» pour le service de bouche de l’Empereur en porcelaine dure, composé de dix-sept pièces décorées par Christophe Ferdinand Caron (1791-1815). Montbazon, 4 octobre 2020. Rouillac OVV.
Adjugé : 155 000 
Petite enveloppe, à décor gaufré, manuscrite à l’encre sur le devant «Cheveux de Sa Majesté l’Empereur Napoléon», contenant trois plis, av
Petite enveloppe, à décor gaufré, manuscrite à l’encre sur le devant «Cheveux de Sa Majesté l’Empereur Napoléon», contenant trois plis, avec indications manuscrites dont «Cheveux de Buonaparte donnais par son valet de Chambre», et «cheveux de l’Emp Nap, envoyés de Ste Hélène en 1817». Saint-Cloud, 14 octobre 2018. Le Floc’h OVV.
Adjugé : 4 340 


Des lettres, des armes et des cheveux
Quant à l’homme qui se cache derrière l’uniforme, il se dessine à travers une correspondance fleuve, entamée dès sa prime jeunesse. Car Bonaparte fut un intarissable épistolier, aussi bien dans le domaine de la guerre que dans celui de l’amour… Ce dernier est abondamment illustré par les lettres enflammées que le jeune général envoie à l’élue de son cœur, Joséphine de Beauharnais, qu’il épouse le 9 mars 1796. Quelques jours avant le mariage, il lui envoie une missive impatiente, qui s’est envolée à 136 500 € le 19 novembre 2020 avec l’aide de Drouot Estimations. Le 20 décembre 2017, Aguttes OVA avait déjà vendu 320 320 € une autre de ses lettres lors de la vente inaugurale Aristophil, également à Drouot. Rédigée alors qu’il est reparti combattre en Italie, elle témoigne de sa folle passion : «Je n’ai pas passé un jour sans t’aimer, je n’ai pas passé une nuit sans te serrer entre mes bras.» Bien plus tard, dans la solitude de Sainte-Hélène, cette propension à l’écriture trouvera un nouvel élan, avec la rédaction d’ouvrages militaires – tel son Essai sur la fortification de campagne, dicté en 1819 au fidèle Bertrand, avec corrections et notes autographes, qui trouvait preneur à 61 100 €, le 19 novembre 2020, toujours chez Drouot Estimations. Quant aux armes personnelles de l’Empereur, elles sont très rares sur le marché, mais un pistolet de Lepage à Paris – à silex de calibre 13,5 mm et daté «1807» – lui ayant très probablement appartenu a fait mouche à 102 080 € (Drouot, le 24 novembre 2017, chez Thierry de Maigret). D’autres souvenirs s’avèrent bien plus intimes : c’est le cas des nombreuses mèches de cheveux données par Napoléon Ier ; là aussi, plus que jamais, «on doit pouvoir établir une traçabilité impeccable, avec une tradition familiale à recouper et quelques détails révélateurs, tel un contenant d’origine, souvent un papier plié avec inscription», explique Jean-Claude Dey. Des conditions réunies, moyennant 4 340 €, par cette enveloppe présentée par Le Floc’h OVV à Saint-Cloud, le 14 octobre 2018, et contenant des «cheveux de Sa Majesté l’Empereur » recueillis par son valet de chambre et secrétaire à Sainte-Hélène, le comte Marchand.

 

Paire de bottes «à l’écuyère» attribuée à Napoléon Ier, maroquin noir, semelles à petits talons, doublure de fine peau naturelle, avec ses
Paire de bottes «à l’écuyère» attribuée à Napoléon Ier, maroquin noir, semelles à petits talons, doublure de fine peau naturelle, avec ses deux tirants en toile tissée et rainurée, h. 48 cm. Drouot, 29 novembre 2019. Binoche et Giquello OVV. M. Dey.
Adjugé : 117 208 
Jean Le Page (1746-1834), époque premier Empire, pistolet à silex à canons superposés bleuis et dorés, à pans puis ronds, queue de culasse
Jean Le Page (1746-1834), époque premier Empire, pistolet à silex à canons superposés bleuis et dorés, à pans puis ronds, queue de culasse en acier gravé, daté 1807, platines gravées de feuillages et rinceaux, crosse en noyer sculpté, l. 36 cm. Drouot, 24 novembre 2017. Maigret (Thierry De) OVV. M. Croissy.
Adjugé : 102 080 
Martin Guillaume Biennais (1764-1843), feuille de laurier en or provenant de la couronne de sacre de Napoléon Ier, 1804, l. 9,2 cm, poids
Martin Guillaume Biennais (1764-1843), feuille de laurier en or provenant de la couronne de sacre de Napoléon Ier, 1804, l. 9,2 cm, poids net 10 g, 14 cm. Fontainebleau, 19 novembre 2017. Osenat OVV.
Adjugé : 625 000 





























À la table impériale
D’une grande sobriété sur les champs de bataille, Napoléon Ier avait organisé en ses palais une étiquette des plus fastueuses pour assoir la grandeur impériale. En attestent les arts décoratifs élaborés sous son règne, et en particulier ceux de la table, auxquels la manufacture de Sèvres contribuera grandement en procurant des centaines d’accessoires à usage personnel. Parmi eux, le service particulier dit «des quartiers généraux» ; cet ensemble de plus de cent cinquante pièces a été livré en 1810 au palais des Tuileries, et comporte soixante-douze assiettes à dessert décorées de scènes de campagnes militaires. L’une d’entre elles, peinte par J. F. Robert, a été proposée par Osenat à Fontainebleau le 2 juillet 2017. Emportée par l’Empereur dans son exil, elle voyait sa valeur ici confirmée par 306 250 €. Ce même service était complété de vingt-quatre autres, dénommées «assiettes à monter», décorées seulement d’une rosace centrale. À Antibes, le 20 février dernier, on pouvait en acquérir un exemplaire à 61 740 €, par l’entremise de Métayer Maison de Ventes aux Enchères OVV. Mais au firmament de la légende impériale, c’est certainement une petite feuille de laurier en or, pesant seulement 10 g, qui brille le plus… Réapparue le 19 novembre 2017, toujours sous le magistère de la maison Osenat, elle ornait avec d’autres la couronne réalisée par Martin Guillaume Biennais et portée par Napoléon lors du sacre de 1804. Détachée de l’auguste diadème par l’orfèvre, elle a été ici cueillie pour 625 000 €.

Un CHIFFRE
120

C’est le nombre estimé de bicornes
portés par le Petit Caporal
en une dizaine d’années.
La naissance d’un mythe
Une exposition organisée par le musée de l’Armée, aux Invalides, apporte un nouvel éclairage sur l’origine du culte des reliques impériales.
Consacrée à la mort de l’Empereur et à la postérité de sa légende, l’exposition «Napoléon n’est plus» permet d’approcher l’homme au plus près de son intimité, à travers les objets qui l’accompagnèrent dans ses derniers instants. Ces pièces se répartissent en deux catégories comme le détaille Léa Charliquart, l’une des commissaires de l’exposition : «Ses affaires les plus personnelles, tels le linge et les vêtements à son chiffre, ou celles très solennelles car provenant des Tuileries, et reflets de sa grandeur passée.» Cependant, la plus impressionnante demeure le simple lit de camp en fer  – l’un de ceux qui l’avaient accompagné dans ses bivouacs – dans lequel Napoléon Bonaparte rendit le dernier soupir, et dit «lit Murat». Dans une vitrine, on découvre également l’épée d’Austerlitz, dont il ne s’est jamais séparé, ou encore sa pendule de table par l’horloger Sully Lepaute, arrêtée à l’heure de sa mort. Mais «c’est du vivant même de Napoléon Ier que le culte de ses reliques a commencé, rappelle Léa Charliquart, car le souverain n’hésite pas à distribuer ses objets à ses compagnons d’infortune, et principalement au général Henri-Gatien Bertrand». Après sa disparition, la légende impériale prend son envol, nourrie par un intense trafic autour de ses souvenirs. À commencer par le masque mortuaire en plâtre, que le docteur Antommarchi, qui a autopsié le défunt, diffusera à des centaines d’exemplaires sur le mode de la souscription. Quant aux quelques visiteurs de l’île de Sainte-Hélène, ils se doivent d’effectuer un pèlerinage sur la tombe de l’Empereur, située dans la vallée du Géranium et devenue un symbole politique. Là, pierres, feuilles du saule qui abrite la sépulture, jusqu’aux éléments de la grille l’entourant, sont arrachés et ramenés en Europe. De son côté, Vivant Denon place dans un véritable reliquaire du XIVe siècle de précieux fragments liés au lieu de l’exil napoléonien… Après 1840, année du transfert des cendres à Paris, ce sont des maquettes du nouveau cercueil, et faites de son ébène, que les nostalgiques se disputeront.
à voir
Exposition « Napoléon n’est plus », jusqu’au 19 septembre,
musée de l’Armée, hôtel national des Invalides,
129, rue de Grenelle, Paris VIIe,
www.musee-armee.fr

Exposition « Napoléon », jusqu’au 19 septembre,
Grande Halle de la Villette,
211, avenue Jean-Jaurès, Paris XIXe,
www.expo-napoleon.fr

Au château de Fontainebleau : réouvertures du musée Napoléon Ier et de la bibliothèque
de l’Empereur, restaurés. Exposition «Un palais pour l’Empereur. Napoléon Ier à Fontainebleau»,
du 14 septembre 2021 au 4 janvier 2022,
www.chateaudefontainebleau.fr


 

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