Daniel Malarkey, conseiller-collectionneur

On 24 February 2021, by Pierre Naquin

Installé à Londres depuis 2009, l’Anglo-Américain Daniel Malarkey est à la fois collectionneur et art advisor. Singulier dans son approche, il équilibre avec finesse pragmatisme et passion.

Daniel Malarkey devant une œuvre de Tancredi Di Carcaci lors de son exposition «Courage Exists in us».
© Photo NKT Studio

Après des études d’art aux États-Unis puis de théâtre à Paris, Daniel Malarkey s’installe dans la capitale britannique à la suite d’un stage dans un vignoble du Roussillon. Jeune, épicurien confirmé, à l’aise sur tous les sujets, il conjugue l’art de la collection et du conseil, intervenant chez Sotheby’s Institute et dans des universités, il collabore au développement du programme Jeune Collectionneurs de Masterpiece Londres. Comment est venu votre intérêt pour l’art ?
Très jeune en fait. Au lycée, je prenais des cours d’art sans que mes parents ne m’y aient poussé. J’ai eu la chance d’y rencontrer deux professeurs fascinants, l’une pratiquant principalement la sculpture, l’autre la céramique. En fait, j’ai «démarré» dans l’art par la pratique. Celle-ci me permettait de m’isoler – tant que je créais, mes parents me laissaient tranquille dans ma chambre – dans une période où être différent pouvait être délicat à vivre. Plus tard, quand je suis retourné à Londres, j’ai intégré la David Gill Gallery (une galerie de Saint James’s spécialisée dans le design, ndlr), où j’ai officié pendant sept ans. J’y ai découvert une approche de l’art complètement différente et très excitante. D’un coup, c’est devenu très vivant : rencontrer les artistes, discuter avec eux, répondre aux besoins concrets des collectionneurs, etc. Et surtout, je me suis aperçu qu’il était possible de posséder des œuvres.
Cela est-il important pour vous ?
C’est peut-être assez trivial, mais les posséder veut dire avoir le loisir de contempler mes œuvres quand je veux, autant que je le souhaite et jusqu’à la fin des temps. Je ne me lasse tout simplement pas de m’y plonger et je serais bien triste de ne plus pouvoir le faire.
Comment passe-t-on de galeriste à conseiller ?
En 2019, il était temps pour moi d’achever mon expérience à la galerie. J’en avais en quelque sorte fait le tour. Et puis, galeriste est un métier difficile. Que vous le vouliez ou non, vous êtes quelque part responsable de la carrière des artistes que vous avez en inventaire… C’est une pression qu’il faut assumer. Une fois quitté la galerie, il fallait bien que je fasse quelque chose ! Je suis parti de ce que j’aimais faire dans l’art : avoir un point de vue et être capable de le partager. Je pense avoir développé un œil et la capacité de raconter l’histoire des œuvres, des artistes et de leurs intentions. Avec ce brief plutôt simple, j’ai monté mon site web et me suis mis sur LinkedIn en 2019… et voilà !

 

Francesco Clemente, Mille Feuille (2018). © Francesco Clemente. Courtesy Francesco Clemente,Galerie Templon. Photo John Berens
Francesco Clemente, Mille Feuille (2018).
© Francesco Clemente. Courtesy Francesco Clemente,
Galerie Templon. Photo John Berens

Collectionnez-vous différemment pour vous et vos clients ?
L’approche est la même et le critère principal aussi. Pour moi, la première et quelque part la seule vraie question est : «Est-ce que je pourrais continuer à regarder cette œuvre des heures durant dans plusieurs années ?» Toutes les autres considérations, esthétiques, d’investissement ou autre, sont finalement assez secondaires quand on y pense.
Comment vos clients abordent-ils la collection ?
Il y a autant de manières que de collectionneurs. Avec le temps néanmoins, je m’aperçois qu’il y a deux approches qui s’accordent bien avec ma façon de fonctionner. Il y a d’abord ceux qui veulent construire dans la durée, cela m’amène à les accompagner autant dans leur collection que dans leur connaissance de l’art. Et ceux qui sont à la recherche du chef-d’œuvre, pas nécessairement la pièce hors de prix de l’artiste que tout le monde connaît, mais celle encore accessible de l’artiste sous-coté ou dont la carrière est encore à construire. Dans tous les cas, je cherche la continuité et ne travaille qu’avec des clients qui veulent s’investir dans le temps. Acheter une seule œuvre pour un client ne m’intéresse pas. Pour ceux dont c’est le projet, ils peuvent aller voir une des expositions que j’organise et y trouver leur bonheur. Mais c’est un travail différent.

L’aspect «investissement» est-il important ?
Tout le monde y est sensible. Tous les clients qui m’approchent ont entendu parler des prix records de l’art contemporain. Ils savent qu’il suffit d’une salle des ventes et de deux collectionneurs pour qu’une œuvre atteigne un prix incroyable. Et tout le monde est heureux d’avoir sur son mur une œuvre achetée 1 000 € qui en vaut aujourd’hui 100 000 €. Moi aussi ça m’excite et me motive. Ainsi, je suis les artistes qui arrivent à réunir un fan club autour d’eux, avec des acheteurs prêts à se positionner sur plusieurs pièces dans la durée, ou les plasticiens qui sont de véritables stars dans leurs pays, de même que les pièces encore oubliées de l’histoire qui sont des chefs-d’œuvre en puissance… J’achète beaucoup de productions de femmes artistes américaines des générations précédentes. Leur travail est honteusement sous-évalué.

 

Celia Paul, Annela (2007), détail. © Celia Paul. Courtesy Celia Paul, Victoria Miro
Celia Paul, Annela (2007), détail.
© Celia Paul. Courtesy Celia Paul, Victoria Miro

Tous les collectionneurs devraient-ils faire appel à des conseillers ?
Non. Évidemment. Il y a des amateurs pour qui l’art représente toute leur vie, une fois qu’ils ont quitté le bureau. Ceux-là ont une approche absolue de la collection et n’ont pas besoin d’aide. Mais il y a aussi beaucoup de gens, sans doute les plus nombreux d’ailleurs, pour qui l’art n’est pas aussi central et qui n’ont pas un temps infini à y consacrer. Ceux-là auront tout intérêt à faire appel à un art advisor pour les accompagner. Mon travail est en quelque sorte de réduire le champ infini des possibles pour leur permettre de faire un choix entre un nombre raisonnable d’options correspondant à leurs attentes. Qu’ils fassent le choix final est capital, sinon ils ne peuvent goûter au plaisir de ce sentiment d’évidence que procure le fait d’être face à une œuvre qui nous parle.
Vous conseillez aussi bien en art contemporain qu’en design. Ces deux marchés sont-ils véritablement différents  ?
Je le pense, oui… et de multiples manières. D’abord dans l’appréciation : les pièces de design ont, par nature, un aspect fonctionnel que les arts plastiques n’ont pas. Qu’on le veuille ou non, la plupart des gens ont tendance à davantage valoriser les objets qui se sont affranchis de tout côté pratique. Bien sûr, il arrive aussi que des chefs-d’œuvre du design atteignent des prix records, parfois des millions d’euros. Par ailleurs, les gens achètent des œuvres d’art sans toujours avoir en tête l’endroit où les placer. Avec le design, c’est presque systématiquement le cas. Il y a plus de pièces artistiques de design produites aujourd’hui que n’importe quand auparavant. J’achète certaines d’entre elles de la même manière que j’achèterais une sculpture, et je n’ai aucun problème à les appeler «chaise» ou «table», même si leur valeur est très élevée. La commande a aussi été importante dans l’histoire du design et nous continuons de la pratiquer pour nos clients. Du côté du marché, j’aimerais que les galeries de design collaborent davantage entre elles pour soutenir la carrière de leurs créateurs. Elles pourraient aussi travailler avec leurs confrères de l’art contemporain pour soutenir les meilleurs producteurs vivants. J’aspire à voir émerger plus de superstars du design dans le monde entier, comme nous le voyons avec les plasticiens. Mais jusqu’à présent, il faut reconnaître que la force de frappe du design est nettement plus restreinte que celle de l’art contemporain.
Nous sommes passés de la «fair fatigue» à «plus de foire du tout»…
Je trouve cette situation assez injuste. À titre personnel, les foires étaient un outil fantastique pour me tenir informé du marché, de la production des artistes, faire de nouvelles découvertes. Pour les collectionneurs, plus encore que pour moi, c’était vraiment des moments privilégiés. Je ne peux pas croire que nous n’aurons plus de salons physiques. À la limite, si je dois exprimer une doléance, j’aimerais, à rebours de ce que beaucoup disent, moins de foires mais qui durent plus longtemps, peut-être deux semaines. Cela me permettrait d’y emmener tous mes clients et les galeristes pourraient faire tourner encore davantage les œuvres qu’ils exposent pour maximiser leur investissement dans l’événement. 

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